Jordan Bardella élu président du Rassemblement national : le sacre d'un fidèle mais ambitieux lieutenant de Marine Le Pen

Largement élu, samedi, à la tête du RN, Jordan Bardella poursuit une ascension supersonique. A seulement 27 ans, l'eurodéputé se positionne comme un recours naturel au cas où Marine Le Pen renoncerait à la présidentielle de 2027.

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Jordan Bardella et Marine Le Pen lors d'un meeting de la campagne présidentielle, le 5 février 2022 à Reims (Marne). (STEPHANE DE SAKUTIN / AFP / ELLEN LOZON / FRANCEINFO)

Jordan Bardella a remporté son pari. Le jeune eurodéputé a été largement élu (84,84%) à la tête du Rassemblement national, samedi 5 novembre, face à Louis Aliot (15,16%). A seulement 27 ans, le président du RN par intérim a été préféré par les militants à l'expérimenté maire de Perpignan, selon les résultats proclamés lors du 18e congrès du parti, réuni à la Maison de la Mutualité, à Paris.

Ce scrutin sans grand suspense, qui a tourné au plébiscite, marque une petite révolution dans ce parti qui, pour la première fois depuis la création du Front national il y a 50 ans, ne sera plus dirigé par un membre de la famille Le Pen – en tout cas sur le papier. "C'est une originalité, en effet, mais je m'inscris de facto dans les pas de Marine Le Pen. Mon objectif est de faire le changement dans la continuité", assure le nouveau patron du RN, que franceinfo a rencontré au siège du parti, dans le 16e arrondissement de Paris.

Avec ces éléments de langage, qu'il manie quasi quotidiennement sur les plateaux de télévision, le jeune président du RN affiche déjà sa stratégie. "Jordan Bardella souhaite continuer à casser les codes pour rompre avec l'image d'un parti que les Français ont trop longtemps considéré comme autoritaire, clanique et impréparé à l'exercice du pouvoir", explique un de ses soutiens pendant la campagne interne. En clair, poursuivre la "normalisation" du parti, même si les propos racistes prononcés jeudi par le député Grégoire de Fournas à l'Assemblée nationale, largement condamnés par la classe politique, risquent de laisser des traces dans l'opinion.

De la Seine-Saint-Denis au Parlement européen

L'histoire entre le natif de Drancy (Seine-Saint-Denis) et le RN a commencé très tôt. Encarté au Front national dès le lycée, Jordan Bardella est rapidement repéré par les instances nationales du parti pour son militantisme très actif.

"Au début, ma mère ne voulait pas que j'adhère au FN, car on habitait à Saint-Denis et elle avait peur pour moi. Mais après quelques jours de négociations, elle a dit oui."

Jordan Bardella, président du Rassemblement national

à franceinfo

En 2014, Florian Philippot lui propose de faire sa première télé en participant à une émission consacrée au service militaire sur BFMTV. "Je m'étais arrangé pour le faire nommer secrétaire départemental de Seine-Saint-Denis et l'investir comme conseiller régional d'Ile-de-France en 2015", raconte l'ex-bras droit de Marine Le Pen, qui a depuis quitté le RN.

Tout s'accélère en novembre 2018 pour le jeune étudiant en géographie. Jordan Bardella, alors président de Génération nation, la section jeunesse du parti, a rendez-vous dans le bureau de Marine Le Pen pour faire valider des visuels. "Je voulais lui montrer ce qu'on avait prévu pour les jeunes et elle me dit : 'Je souhaite que tu sois notre tête de liste pour les élections européennes'", se remémore-t-il, tout sourire. "En fait, tout le monde était au courant depuis plusieurs mois, sauf moi."

"La dernière marche qui nous sépare du pouvoir"

Le choix est risqué mais gagnant pour le RN. La liste menée par le jeune souverainiste, presque inconnu du grand public, arrive en tête, devant celle soutenue par le président Emmanuel Macron. Un coup de poker qui lui permet aussitôt de s'imposer comme la figure montante de sa famille politique.

Aujourd'hui, son élection à la tête du Rassemblement national ne surprend guère ses soutiens. Tous y voient une étape logique dans l'ascension fulgurante de celui qui assure l'intérim depuis septembre 2021. "Il est doué, énergique et sympathique. Pour moi, c'est un garçon de son temps. Il a compris les codes des médias et des réseaux sociaux, ce qui est une grande force pour diriger un parti politique", témoigne Sébastien Chenu, député et vice-président RN de l'Assemblée nationale. "Personnellement, il me bluffe. En plus d'être très bon sur les plateaux de télé, j'ai remarqué assez vite qu'il avait une vraie vision pour faire entrer notre parti dans une nouvelle dimension", s'enthousiasme le député RN et ancien journaliste Philippe Ballard.

"La première fois que je l'ai vu, c'était en 2017 lors d'un débat dans une émission que j'animais sur LCI. Il y avait des députés PS, LR et LREM face à lui et il les a défoncés. C'était ball-trap."

Philippe Ballard, député RN de l'Oise

à franceinfo

De son côté, Jordan Bardella affirme avoir conscience de la responsabilité qui pèse désormais sur ses épaules. "Je suis à la tête d'un mouvement politique dont nous avons à construire la dernière marche qui nous sépare de l'exercice du pouvoir", explique le nouveau patron du RN, qui a décidé de réunir les nouvelles instances du parti dès dimanche.

Les municipales en ligne de mire

Pour "faire triompher les idées nationales" lors de la prochaine élection présidentielle, comme il le martèle depuis plusieurs semaines, Jordan Bardella envisage "d'occuper le terrain des idées et des territoires". Car "la bataille électorale ne peut pas se gagner sans remporter la bataille idéologique et culturelle".

Il souhaite lancer, en janvier 2023, une formation pour les futurs cadres du parti. Cette "plateforme en ligne" montée en partenariat avec le sondeur Jérôme Sainte-Marie proposera "des conférences, des interviews, des notes argumentaires ou encore des tribunes". Des "formations sur la doctrine et l'opérationnel du parti" s'adresseront également aux militants, aux cadres et aux élus. "Ce sera le croisement entre une école et un média", détaille Jordan Bardella.

Deuxième chantier prioritaire : les élections municipales de 2026. "Nous voulons les préparer très tôt avec l'ambition d'aller pousser les portes de nouvelles municipalités", affirme Jordan Bardella, qui espère un "ruissellement". "Quand on a pris la ville de Fréjus, on a gagné quasiment toutes les circonscriptions du Var lors des législatives. Pareil pour Perpignan et Hénin-Beaumont. Donc, plus on poussera les portes de nouvelles municipalités, plus nous serons proches du pouvoir."

Une crédibilité politique à l'épreuve

Mais les défis s'annoncent nombreux pour Jordan Bardella, qui devra faire taire les critiques liées à son jeune âge et à une ambition politique qui suscite des jalousies en interne. "La politique, ça vous enferme. Il ne faudrait pas, comme il a commencé très tôt, qu'il devienne un produit périssable", met en garde un ténor du RN.

"Jordan Bardella est aujourd'hui sur une sorte de tapis de roses. S'il veut durer, il va falloir qu'il fasse résonner sa propre musique. C'est maintenant qu'on va voir ce qu'il vaut vraiment."

Un cadre du RN

à franceinfo

Autre difficulté : son manque d'ancrage local et sa décision de ne pas être candidat aux dernières élections législatives. Une erreur selon plusieurs de ses proches. "Le parti avait gardé pour lui des circonscriptions gagnables dans le Var. Mais il a préféré ne pas y aller. Pour moi, c'est un mauvais choix, car il apparaît aujourd'hui comme un Emmanuel Macron hors sol", tacle un député qui vient de faire son entrée au Palais Bourbon. Sa crédibilité politique pourrait-elle en pâtir ? "Il lui faut un fief électoral parce que tant qu'il n'aura pas gagné une élection sur son nom, il ne sera pas complètement légitime", poursuit ce député.

L'intéressé s'exaspère de ces attaques. "J'ai fait le choix de soutenir tous nos candidats aux législatives partout, y compris le week-end. Je suis très loin d'être dans une zone de confort. Mais si certains veulent ma place, c'est avec plaisir. Il faudra juste tenir la distance", gronde Jordan Bardella, regrettant qu'on lui reproche "tout et son contraire".

"Mes détracteurs n'arrivent pas à se mettre d'accord sur la feuille de route. Le matin, je suis la marionnette de Marine Le Pen, le soir, j'ai un agenda caché et le lendemain matin, je suis un identitaire. Il faudrait savoir !"

Jordan Bardella

à franceinfo

Au sein du parti, certains dénoncent justement la proximité du nouveau président du parti avec la mouvance identitaire : ses relations supposées avec le fondateur du GUD, Frédéric Chatillon, son opposition à la dissolution du groupuscule Génération indentitaire en 2021 ou encore ses accointances idéologiques avec Eric Zemmour, adepte de l'idée raciste du "grand remplacement". "Je n'utilise pas l'expression de "grand remplacement" comme les zemmouristes, car cela signifierait qu'il y a un complot pour remplacer la population blanche et chrétienne", répond Jordan Bardella. S'il en rejette le volet complotiste, il évoque quand même "un basculement démographique qui s'opère un peu partout en France" et estime que "dénoncer le remplacement d'un certain nombre de nos modes de vie et de nos coutumes" ne fait pas de lui "un identitaire".

En embuscade derrière Marine Le Pen

Au sein du parti, les véritables velléités politiques du nouveau patron inquiètent. S'il assure qu'il mènera la bataille des élections européennes en 2024 et qu'il sera sans doute tête de liste, le flou autour des intentions élyséennes de Marine Le Pen questionne les élus RN. "En fait, j'ai un doute sur le fait que Marine Le Pen souhaite vraiment être candidate en 2027. En tout cas, elle n'est pas du tout en mode plan pour la prochaine présidentielle", se soucie un député.

Quelle que soit la décision de l'ex-candidate à la présidentielle, la plupart des ténors du parti déconseillent à Jordan Bardella de brûler les étapes. "Je lui ai déjà dit de ne pas s'imaginer qu'il pourrait être notre candidat en 2027. Notre candidate sera Marine Le Pen et elle a le soutien de tous", prévient un cadre du RN. Il insiste : "Il n'y a pas de bardellistes aujourd'hui : 80% des gens qui s'engagent au RN le font uniquement pour Marine Le Pen."

Pour calmer le jeu, Jordan Bardella préfère louer les qualités de celle qui lui a donné envie de s'engager en politique. "Marine Le Pen a dit qu'elle ne serait pas candidate, sauf circonstances exceptionnelles. Je crois que quand on est la leader du premier groupe d'opposition à l'Assemblée nationale avec 89 députés, c'est une circonstance exceptionnelle !" Ambitieux, mais encore loyal.

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