"Pas question que j'aille sur une chaîne qui donne la parole à Eric Zemmour" : pourquoi des élus et associations ont choisi de boycotter CNews

Depuis le lancement de sa nouvelle émission "Face à l'info", l'éditorialiste d'extrême droite a tenu des propos toujours plus outranciers à l'antenne. 

Eric Zemmour, le 28 septembre 2019, à Paris. 
Eric Zemmour, le 28 septembre 2019, à Paris.  (SAMEER AL-DOUMY / AFP)

Sur CNews, à chaque jour sa polémique. Mercredi 23 octobre, Eric Zemmour a de nouveau choqué en affirmant sur la chaîne d'info qu'il était "du côté du général Bugeaud", ancien gouverneur général de l'Algérie, connu pour avoir "massacré les musulmans et même certains juifs" à l'époque de la colonisation du pays. "C'est ça être français", s'est-il exclamé, d'un ton virulent, face au député du Val-d'Oise François Pupponi.

Depuis son retour à l'antenne, début octobre, dans l'émission "Face à l'info" du lundi au jeudi soir, l'éditorialiste d'extrême droite est déjà parvenu à susciter l'indignation sur tous les sujets. Il a notamment qualifié l'islam d'"organisation totalitaire", parlé du désir d'enfant des couples homosexuels comme d'un "caprice" ou encore affirmé que "Pétain a sauvé les Juifs français"... 

En réaction aux propos toujours plus outranciers du polémiste, de nombreuses responsables politiques ou personnalités issues de la société civile ont décidé de boycotter la chaîne d'information du groupe Canal+.

"Ne pas participer à la banalisation de ce discours"

En refusant d'intervenir sur le plateau, d'abord. Peu après sa sortie sur l'Algérie française, le député LREM des Bouches-du-Rhône Saïd Ahamada a reçu une invitation d'un programmateur de la chaîne. "J'ai décliné. Il n'était pas question que j'intervienne sur une chaîne qui donne la parole à un homme comme Eric Zemmour et à son discours de haine", explique-t-il à franceinfo. 

L'élu de la majorité regrette "l'irresponsabilité" de CNews. "Il ne faut pas sous-estimer l'impact de ceux qui prennent la parole sur les plateaux télé. Ses discours racistes et xénophobes ont des conséquences qui peuvent aller jusqu'à la mort", s'exclame-t-il, citant l'assassinat d'Ibrahim Ali, jeune Marseillais d'origine comorienne, abattu d'une balle dans le dos par des colleurs d'affiches du Front national en 1995. Et le député de conclure : "Si un jour on en arrive là à cause d'Eric Zemmour, je ne veux pas me dire que j'ai participé de près ou de loin à la banalisation de ce discours."

 "Je pars du principe qu'il vaut mieux faire face à la bête que lui tourner le dos"

Né sur les réseaux sociaux, le mouvement de boycott de CNews a pris de plus en plus d'ampleur. Le 14 octobre, des responsables associatifs ont publié une tribune sur Mediapart pour exprimer leur refus d'être invités sur la chaîne. "Il y a un moment où certaines voix, d'inspiration suprématistes, dépassent toutes les bornes, tombent sous le coup de la loi, et qu'il devient criminel de leur donner une telle audience", écrivent les signataires, parmi lesquels Caroline de Haas, membre du collectif #NousToutes, ou Guillaume Mélanie, co-président d'Urgence Homophobie.

Comme eux, la CGT rappelle qu'Eric Zemmour a été condamné à deux reprises par la justice pour "provocation à la haine religieuse". "Plus aucun.e représentant.e officiel.le" ne se rendra sur les plateaux tant que le polémiste "continuera de distiller librement ses paroles haineuses sur cette chaîne", a prévenu le syndicat dans un communiqué, lundi 21 octobre.

Côté politique, la députée LREM du Loiret Caroline Janvier a été l'une des premières à plaider pour un boycott, dès l'annonce officielle de l'embauche du polémiste. "Ça arrivait peu après le discours nauséabond qu'il a tenu lors de la convention de la droite. Embaucher Eric Zemmour comme éditorialiste, c'est intégrer à la ligne éditoriale de la chaîne son discours", martèle-t-elle.

Son embauche est sans doute motivée par la quête du buzz. Mais il faut rappeler les médias à leur responsabilité.La députée Caroline Janvierà franceinfo

Sollicitée, CNews a refusé de répondre aux questions de franceinfo. Force est de constater qu'Eric Zemmour a dopé les audiences moribondes de la chaîne. Plus de 250 000 téléspectateurs étaient devant leur écran pour la première de "Face à l'info", le 14 octobre, soit trois fois ses scores habituels à cette heure-là. Si les audiences sont irrégulières depuis, elles permettent ponctuellement à CNews de s'inscrire en deuxième place des chaînes d'info sur la tranche, note le site Puremédias.

Est-ce la visibilité qui pousse certains à accepter d'aller débattre face Eric Zemmour avec l'animatrice Christine Kelly comme arbitre ? "Pourquoi aller dans l'émission de Zemmour ? Pour lui signifier de vive voix que ses propos sur Pétain et la résistance sont faux, dangereux et infâmes. Lui dire en face que ses propos sur l'islam étaient incendiaires et stupides", affirme sur Twitter Bernard-Henry Lévy, après un passage remarqué dans "Face à l'info". "Je pars du principe simple qu'en démocratie, il vaut mieux faire face à la bête que lui tourner le dos", explique de son côté le député LREM du Rhône Bruno Bonnell à Loopsider.

"L'audience ne doit pas primer sur la décence"

"Je comprends cet argument. D'habitude, je suis contre la politique de la chaise vide, affirme à franceinfo le député LFI de Seine-Saint-Denis Alexis Corbière. Je suis le premier à aller sur les plateaux pour débattre avec l'extrême droite, j'ai même déjà confronté Eric Zemmour. Mais je crois que cette fois, il fallait marquer le coup." Le 22 octobre, La France insoumise a donc décidé de ne plus envoyer de représentant sur CNews, en soutien à "la décision des élus du personnel de Canal+ de demander le départ d'Eric Zemmour". "Comme eux, nous considérons que l'audience ne doit pas primer sur la décence et que le fric ne doit pas primer sur l'éthique", explique le communiqué du parti.

Le buzz de la haine, c'est un petit business. Ça fait grimper les audiences, vendre des bouquins, on le sait bien. Mais là, ça va trop loin.Alexis Corbièreà franceinfo

Et le député insoumis de poursuivre : "Le discours de Zemmour ne s'inscrit plus seulement dans un registre intellectuel. Il appelle au combat, ça devient dangereux. Le jour où on apprendra que des extrémistes ont tué des musulmans après l'avoir écouté, il sera trop tard pour le boycotter."