Pourquoi la référence de Nicolas Sarkozy à la Stasi indigne la gauche

Plusieurs responsables de gauche se sont scandalisés de cette comparaison à la police politique de l'Allemagne de l'Est glissée par l'ancien président dans sa "lettre aux Français", publiée jeudi.

Image du film \"La vie des autres\", réalisé par Florian Henckel von Donnersmarck en 2006, auquel Nicolas Sarkozy fait référence dans sa tribune.
Image du film "La vie des autres", réalisé par Florian Henckel von Donnersmarck en 2006, auquel Nicolas Sarkozy fait référence dans sa tribune. (HAGEN KELLER / KOBAL / AFP)

"Insupportable" pour François Hollande, "grave faute morale" pour Jean-Marc Ayrault, "des propos de division" pour Manuel Valls, une "injure" pour Christiane Taubira, le gouvernement multiplie les réactions indignées après la publication de la tribune de Nicolas Sarkozy dans Le Figaro, le 20 mars. Une phrase ne passe pas : "Ce n'est pas un extrait du merveilleux film La Vie des autres sur l'Allemagne de l'Est et les activités de la Stasi (...) Il s'agit de la France."

Nicolas Sarkozy compare les écoutes téléphoniques dont il a été l'objet aux pratiques de la police politique de l'Allemagne de l'Est. Au risque de tomber dans l'outrance : "Pour qui connaît un minimum l'histoire, cette comparaison est hors de propos", souligne le politologue Stéphane Rozès, joint par francetv info. 

La Stasi, une police politique impitoyable

La Stasi était le ministère de la Sécurité d'Etat en RDA (République démocratique d'Allemagne) entre 1950 et 1989. Cette police politique était en particulier chargée d'espionner la population en Allemagne de l'Est, comme le montre le film La vie des autres, cité par Nicolas Sarkozy. Dans ce long métrage réalisé par Florian Henckel von Donnersmarck en 2006, un agent de la Stasi se voit confier l'espionnage d'un couple d'artistes soupçonnés de dissidence.

Le film montre bien à quel point la Stasi était une structure particulièrement efficace qui surveillait, emprisonnait, terrorisait et tuait les dissidents. Cette police politique utilisait différentes méthodes plus ou moins retorses, comme le détaille le site Rue89. Il s'agit de déstabiliser les opposants politiques en propageant des rumeurs ou en troublant leur quotidien (en déplaçant leurs affaires dans leur appartement).

Une comparaison hors de propos

"La comparaison avec la Stasi est évidemment caricaturale. L'ancien président utilise à dessein l'image la plus violente"confie à francetv info l'historien Christian Delporte. Nicolas Sarkozy choisit donc le registre de la transgression de manière calculée, selon Stéphane Rozès : "Il connaît le poids des mots et il les utilise consciemment." Effectivement, l'ancien chef d'Etat a préparé sa tribune pendant plusieurs jours, selon son entourage.

"Venant d'un ancien président de la République, il n'est pas possible de confondre un Etat de droit avec un Etat totalitaire", juge Stéphane Rozès. Pour lui, cette "exagération" ne peut s'expliquer que par une stratégie politique de l'ancien chef de l'Etat.

Une politisation du dossier judiciaire 

L'objectif de Nicolas Sarkozy ? "Apparaître en homme blessé", estime Christian Delporte. "Nicolas Sarkozy se met en posture de victime et cherche à politiser le dossier judiciaire", ajoute Stéphane Rozès.

La Stasi était une police aux ordres du pouvoir politique. La référence permet donc à l'ancien président "d'alimenter la théorie de la manipulation politique", avance Stéphane Rozès. "Avec cette comparaison, l'ancien président insinue que la gauche n'a pas respecté la séparation des pouvoirs", décrypte le chercheur. En effet, dans sa tribune, Nicolas Sarkozy ironise sur les justifications de Manuel Valls et de Christiane Taubira, qui ont affirmé ne pas être au courant de la mise sur écoute. "De qui se moque-t-on ?" s'interroge Nicolas Sarkozy.

Une provocation pour la gauche

Pour la gauche, le parallèle établi par Nicolas Sarkozy est d'autant plus choquant que la droite avait déjà ouvert les hostilités, à l'image de Jean-François Copé : "François Hollande semble se comporter en digne héritier de François Mitterrand au lieu de garantir les libertés". Le président de l'UMP n'hésite pas à comparer la situation actuelle à l'affaire des écoutes de l'Elysée, scandale du premier septennat de François Mitterrand (1981-1988). A l'époque, l'Elysée avait mis sur écoute plusieurs personnalités, notamment le journaliste Edwy Plenel. Dans cette affaire, six anciens collaborateurs de François Mitterrand ont été condamnés à payer des indemnités aux victimes des écoutes, rappelle Le Figaro.

Avec sa référence à la Stasi, Nicolas Sarkozy emboîte le pas de Jean-François Copé, en insinuant que la gauche a pour habitude de mettre sur écoute ses opposants politiques. Pour Stéphane Rozès, l'ancien président cherche surtout à provoquer, à créer "une protestation à gauche, car il sait que la gauche ne peut trouver qu'infamant cette comparaison avec l'Allemagne de l'Est".

Le politologue estime qu'en provoquant la gauche, Nicolas Sarkozy a réveillé les antagonismes : "Il hystérise la vie politique autour de sa personne, il suscite la passion ou la répulsion." Mais pour Stéphane Rozès, avec "cette stratégie à la Berlusconi consistant à attaquer les institutions", Nicolas Sarkozy ne fait pas le meilleur choix pour son retour en politique "car il mésestime le rapport des Français à l'Etat et à la politique".