ENTRETIEN. Mort d'Yvan Colonna : "Il est le dernier résistant du nationalisme" dans l'esprit des jeunes Corses

Pour le chercheur Thierry Dominici, la mort du militant nationaliste, lundi, agit comme un "catalyseur" auprès des jeunes, qui espèrent "être de nouveau présents médiatiquement et obtenir l'indépendance".

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Un graffiti "Liberté" à Bastia (Haute-Corse), le 14 mars 2022.  (PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP)

"Sa mort est une injustice et une tragédie, qui vont marquer l'histoire contemporaine de la Corse et de son peuple". Les mots de Gilles Simeoni, le président du Conseil exécutif de l'île, traduisent la grande émotion qui règne chez les insulaires après le décès d'Yvan Colonna, lundi 21 mars, près de trois semaines après son agression, à la prison d'Arles, par un codétenu radicalisé condamné pour terrorisme

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Depuis, les hommages se multiplient et transcendent les clivages politiques et partisans, preuve de l'importance de cette figure indépendantiste pour la société corse. Cette "indignation partagée brasse plus large que les seuls nationalistes", souligne le politologue Thierry Dominici, enseignant en sciences politiques à l'université de Bordeaux, spécialiste des nationalismes sur l'île. Il explique à franceinfo comment ce militant, qui a toujours clamé son innocence dans l'assassinat du préfet Erignac, est devenu "l'incarnation de toute l'injustice faite à la Corse".

franceinfo : Que représente Yvan Colonna dans l'imaginaire populaire ? Pourquoi est-il une figure si importante pour les Corses ?

Thierry Dominici : Depuis sa cavale, en passant par son arrestation et son procès, Yvan Colonna incarne l'image tutélaire du nationaliste de résistance : il est celui qui a défié "l'Etat colonial". Ses quatre années de cavale sont notamment restées un symbole fort, qui ont alimenté le mythe du bandit social. Il a été poursuivi par toutes les polices du monde, des hélicoptères survolaient tous les jours la forêt de Cargèse, son fief familial. A mesure qu'il résistait, il obtenait de plus en plus de soutien populaire.

Pourtant, après l'assassinat du préfet Erignac, il y a eu une réprobation générale sur l'île, avec une manifestation réunissant 30 000 personnes, soit plus de 10% de la population corse. Le FLNC avait d'ailleurs condamné l'assassinat du préfet tout en défendant ceux qui l'avaient perpétré, assurant qu'ils avaient subi un embrigadement à cause de négociations stériles avec le gouvernement. En bref, cet assassinat, c'était la faute de l'Etat.

Si son agression suscite une si vive émotion chez les Corses, c'est qu'ils y voient une grande injustice. Ils estiment que sa mort aurait pu être évitée en levant son statut de DPS [détenu particulièrement signalé] : il aurait alors été rapproché de la prison de Borgo [en Haute-Corse] et n'aurait pas subi les violences d'un jihadiste. 

"Beaucoup ont d'ailleurs été scandalisés que Jean Castex ait fini par accepter de lever le statut de DPS pour Yvan Colonna alors qu'il était entre la vie et la mort."

Thierry Dominici

à franceinfo

Cette décision était, en effet, beaucoup trop tardive. Les insulaires ont depuis longtemps l'impression que le droit marche à deux vitesses pour eux. Et l'agression d'Yvan Colonna a renforcé ce sentiment de mépris. Alors que les nationalistes fustigent depuis des années le fait que leurs anciens prisonniers politiques soient fichés S, comme les terroristes, c'est justement un jihadiste qui s'en prend à l'un des leurs. Dès lors, Yvan Colonna a perdu son statut de terroriste nationaliste pour devenir un martyr du terrorisme islamiste. Il en est même la première victime, en France, en 2022.

De nombreux lycéens sont descendus dans la rue ce mardi matin pour manifester leur émotion. Comment expliquer l'attachement de la jeunesse à son égard ?

L'image d'Yvan Colonna est effectivement très ancrée dans l'esprit des jeunes. Pour eux, il est le dernier résistant du nationalisme corse et incarne l'image du rebelle sans cagoule sur les murs des villes, qui sont couverts de graffitis à sa gloire.

Il apparaît aussi comme le Che Guevara insulaire pour beaucoup de jeunes qui sont fortement politisés, notamment à l'extrême gauche. Quand je les avais rencontrés en 2016-2017, lors de mon terrain de recherche, certains me parlaient de [Thomas] Sankara, [Mikhaïl] Bakounine… Cette génération n'a pas connu la violence armée du FLNC et a donc construit son mythe à elle du nationalisme de résistance. Contrairement au FLNC, qui était dans une logique de guérilla avec des attentats ciblés, les jeunes penchent plutôt vers la violence de masse avec des émeutes, comme on l'a vu ces dernières semaines, très comparables aux "black blocs".

"Ce qui m'a le plus frappé, c'est l'ampleur de la mobilisation : plus de 15 000 personnes à Bastia et plus de 10 000 à Corte, qui n'est pas une grande ville, c'est impressionnant."

Thierry Dominici

à franceinfo

Pour la première fois, cette mobilisation a été portée par les mouvements étudiants. Habituellement, ils sont instrumentalisés par les partis politiques. Mais maintenant que le nationalisme est majoritaire sur l'île, avec l'élection de Simeoni lors des élections territoriales en 2015, les syndicats étudiants se sont autonomisés. Habituellement concurrentiels, ils se sont unis pour lancer un appel national à manifester.

Ils se saisissent de l'espace public, qui était resté vacant avec l'élection des nationalistes. Quand ils ont été réélus en 2017, les jeunes se sont mis en retrait des violences qui faisaient de l'ombre aux négociations car les représentants politiques leur ont demandé d'être plus sages, ce qu'ils ont fait. Mais ils attendaient le déclencheur pour pouvoir revenir.

Ces jeunes-là n'en n'ont rien à faire de l'autonomie. Ils veulent faire basculer le mouvement et profitent du catalyseur que représente la mort d'Yvan Colonna pour être de nouveau présents médiatiquement et obtenir l'indépendance. Cette jeunesse, qui a voté en masse pour le nationalisme, estime que la rue, en termes de violence politique, demeure la seule possibilité de faire entendre sa voix.

Pensez-vous que la tristesse et le deuil vont primer sur la colère et la violence ?

Je souhaite que la population entende ce qu'a dit la famille Colonna, qui a demandé à tout le monde qu'on respecte son deuil. Mais si l'Etat n'apporte pas une réponse forte, ça va se transformer à nouveau en affrontements urbains. Il faudrait que le gouvernement explique la situation en Corse à tous les Français, de manière claire et précise, dans une logique de réconciliation, avec pourquoi pas un mea culpa.

Il faudrait, plus largement, aller vers une logique de conciliation et une véritable solution politique commune en laissant un espace de parole à la jeunesse. La vraie problématique pour eux c'est : quel est leur futur ? 

"Beaucoup de jeunes sont à bac + 4, bac + 5 et vivent d'emplois saisonniers."

Thierry Dominici

à franceinfo

Il y a en Corse un taux de chômage comparable à la Réunion ou à la Martinique et beaucoup pensent que le système républicain devrait mieux fonctionner. Il faut sortir la jeunesse de sa dystopie. Sans ça, la violence risque d'être terrible. Et si le message en face reste celui de l'autonomie, il ne sera pas entendu par les nationalistes de résistance. Le FLNC, qui avait déposé les armes après quarante ans de lutte armée, a récemment menacé de repasser à l'action. Le groupe a été démilitarisé mais pas dématérialisé, ses membres existent encore. Pour moi, ce message est un coup d'essai pour voir quel écho il aura, chez les jeunes notamment. S'il prend, ils continueront peut-être, même si je n'y crois pas beaucoup.

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