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Son exécution suspendue, le sort de Melissa Lucio, condamnée pour le meurtre de sa fille de 2 ans, divise l’Amérique

Melissa Lucio devait mourir mercredi au Texas. Mais nombreuses sont les voix qui s’élèvent pour dénoncer une erreur judiciaire. Internationalement soutenue, cette mère de famille de 53 ans accusée du meurtre de sa fille, a obtenu un sursis.

Article rédigé par franceinfo - Thomas Harms, édité par Xavier Allain
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Condamnée à mort au terme d'un procès controversé, Melissa Lucio est accusée d'avoir tué sa fille de 2 ans en 2007. Elle attend dans l'un des "couloirs de la mort" du Texas depuis quinze ans. (JEFF LEACH / STATE REPRESENTATIVE JEFF LEACH / AFP)

Son nom et son visage sont devenus des symboles de la lutte contre la peine de mort aux États-Unis : condamnée à la peine capitale pour le meurtre de sa petite fille de 2 ans, Melissa Lucio, 53 ans, devait être exécutée mercredi 27 avril à la prison de Hunstville, au Texas, dans le sud des États-Unis, où se trouve la seule chambre d’exécution de l'État. Mais l'exécution est pour l'heure suspendue sur ordre d'une cour d'appel texane. Elle l'a appris au téléphone lundi, de la bouche d'un élu républicain de son comité de soutien, Jeff Leach : "Vous allez vous réveiller jeudi matin. La décision de la cour d’appel était très puissante, et il semble que vous aurez au minimum un nouveau procès."

Un autre tribunal du Texas va en effet examiner les requêtes de ses avocats qui invoquent de nouvelles preuves scientifiques et dénoncent un faux témoignage déterminant dans la condamnation. "C'est un premier pas vers l'obtention d'un nouveau procès, mais cela ne signifie pas qu'un nouveau procès a été accordé", a tempéré l'une des avocates de Melissa Lucio lors d'une conférence de presse, Vanessa Potkin. En attendant que son sort soit tranché, Melissa Lucio reste toutefois dans le couloir de la mort où elle attend depuis 15 ans. Mais les réactions de joie n'ont pas tardé. Il faut dire que l'affaire a émue jusqu'à de nombreux élus républicains traditionnellement en faveur de la peine capitale ou des stars comme Kim Kardashian qui a immédiatement tweeté : "Meilleure nouvelle de tous les temps".

En France, l'Américaine avait reçu le soutien de l'ancienne ministre de la Justice, Christiane Taubira. Elle a également immédiatement salué la décision sur Twitter : "L'exécution de Melissa Lucio au Texas n'aura pas lieu. Comment l'écrire sans me noyer dans les larmes. D'angoisse et de joie."

De nombreux témoignages remettent en cause la version de la justice et Melissa Lucio compte aujourd’hui des milliers de soutien, bien au-delà des simples opposants à la peine de mort, tous émus d'abord par l'histoire de cette femme, mère de 14 enfants. Son destin bascule le 17 février 2007 : ce jour-là, la police constate le décès de sa fillette, tombée dans l’escalier deux jours plus tôt. Les Texas Rangers l’interrogent dans la foulée et, pendant cinq heures, l’accusent d’avoir poussé son enfant.

Melissa Lucio, accusée d'avoir tué sa fille de 2 ans en 2007 et condamnée à la peine de mort au Texas, est soutenue par de nombreux élus américains qui dénoncent une erreur judiciaire. (JORGE FUENTELSAZ / EFE / MAXPPP)

La mère de famille, alors enceinte de jumeaux, niera ces accusations une centaine de fois. L’enregistrement vidéo de cette séquence a été diffusé dans le documentaire, L’État du Texas contre Melissa, sorti en 2020. On y voit l'agressivité des policiers : "Vous savez que quelque chose sonne faux", accuse un policier. "Non, je ne sais pas", répond la femme. "Si je vous montre toutes ces photos. Si je vous tabassais comme cette petite l’a été, je pense que vous seriez morte aussi", réplique-t-il. "Je jure que je n’ai pas battu ma fille monsieur. Je ne suis pas aussi cruelle avec mes enfants monsieur", souffle Melissa. "Alors d’où viennent ces ecchymoses sur ce pauvre enfant ?", s'agace l'officier.

De nombreuses failles dans l'enquête

Les policiers lui ordonnent d’avouer des mauvais traitement et l’infanticide sans quoi elle ne reverra plus ses enfants. Or, Melissa Lucio est une femme isolée,  fragile, comme l’explique, en français, son avocate Sandra Babcock : "Melissa est une femme qui a souffert beaucoup de traumatismes dans sa vie. Elle a souffert d'abus sexuels, de violences conjugales. Elle est prédisposée à se plier à la police. Et donc, après des heures et des heures d’interrogatoire, après avoir insisté plus de 100 fois qu’elle était innocente, elle a abandonné.

Melissa Lucio craque et avoue finalement avoir fessé et mordu sa fille. Le procureur considère ces aveux comme une "confession de meurtre", et réclame la peine de mort. Le jury va suivre cet avis et condamne Melissa à une exécution. Nous sommes alors en 2008. Pourtant, déjà, des failles apparaissent dans l’accusation. À commencer par les enfants de Melissa Lucio : si certains ont assisté à la chute de leur soeur, aucun d'entre eux n'a été interrogé au procès, ni par aucun expert médical. 

Et, six ans après ce procès, le procureur qui l’a fait condamner est reconnu coupable de corruption : il écope de treize années de prison. Aujourd'hui, cinq des douze jurés qui, à l’époque avaient suivi ses recommandations, réclament un nouveau procès car ils pensent avoir commis une erreur. 

"Retour en arrière" de la peine de mort au Texas

Or, ce n’est pas un hasard si cette histoire se passe au Texas. Il s'agit de l'état américain qui a exécuté le plus de prisonniers, au nombre de 574, depuis le rétablissement de la peine de mort, il y a 46 ans aux États-Unis. 190 détenus attendent actuellement dans les couloirs de la mort. Mi-avril, Carl Buntion, 78 ans, a reçu une injection létale : il était le plus vieux condamné à mort du Texas, après 32 années de prison pour le meurtre dont il a été reconnu coupable, malgré des appels à la clémence d'opposants à la peine capitale. 

Un panneau indiquant l'entrée de la Mountain View Unit, la prison pour femmes de Gatesville, au Texas, en avril 2022. (JORGE FUENTELSAZ / EFE / MAXPPP)

Toutefois, depuis plusieurs années, le nombre de condamnations à mort a baissé. "Nous sommes dans une situation paradoxale où la peine de mort n’a jamais autant diminué depuis ces vingt dernières années. Au début des années 2000, il y avait une quarantaine d'exécutions par an, ici, au Texas, et cela représentait déjà la moitié des exécutions sur l’ensemble des États-Unis, puisqu’il y a eu 86 exécutions en 2000. En 2021, on a tourné autour de trois ou quatre exécutions. Cette année, on peut craindre un petit retour en arrière par rapport à une tendance inexorable de ces 20 dernières années", s'inquiète Raphaël Chenuil-Hazan, directeur de l’ONG Ensemble Contre la Peine de Mort, qui s'est rendu ces derniers jours dans le "Lone Star State" pour un plaidoyer notamment en faveur de Melissa Lucio.

L'un des éléments de ce "retour en arrière" au Texas réside, aussi, en l'arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche. Le nouveau président américain a renforcé le camp des opposants à la peine de mort. Alors que Donald Trump avait rétabli la peine de mort au niveau fédéral, Joe Biden a, lui, suspendu ces condamnations. Ainsi, concrètement, au niveau fédéral, un prisonnier peut encore être condamné à mort, mais ces peines ne sont plus exécutées. En revanche, chaque État américain est libre de faire ce qu’il veut dans sa juridiction. Et aujourd’hui 21 États pratiquent la peine de mort, dont le Texas, où Melissa Lucio attend et prie dans les couloirs de la Mountain View Unit, dédiée aux femmes, à Gatesville.

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