Rassemblement de complotistes QAnon à Dallas : "Ne pas regarder ce genre d'événement avec sérieux serait prendre un risque"

Des proches de la mouvance complotiste se sont réunis à Dallas pour assister à ce qu'ils espéraient être la réapparition du fils de John F. Kennedy, mort en 1999. Phénomène anecdotique ou inquiétant ? Franceinfo a posé la question au spécialiste du complotisme Laurent Cordonier.

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Propos recueillis par - Eloïse Bartoli
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Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
Une personne porte un sweat-shirt QAnon lors d'un rassemblement pro-Trump à New York (Etats-Unis), le 3 octobre 2020. (STEPHANIE KEITH / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)

La résurrection ne s'est finalement pas produite. Des centaines de sympathisants de la mouvance complotiste QAnon se sont réunis à Dallas (Texas, Etats-Unis), mardi 2 novembre, pour assister au retour supposé de John F. Kennedy Jr, mort dans un accident d'avion il y a 22 ans. Le fils de l'ancien président des Etats-Unis devait, selon les fidèles de QAnon, apparaître pour annoncer le rétablissement de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis. Laurent Cordonier, sociologue et membre de la commission sur le complotisme, explique pour franceinfo les enjeux d'un tel rassemblement. 

Franceinfo : Comment un mouvement comme celui de mardi a-t-il pu se produire ? 

Laurent Cordonier : Pour comprendre ce rassemblement, il faut rappeler que QAnon a une particularité par rapport aux autres mouvances complotistes : il fait des prévisions très précises sur l'avenir, régulièrement contredites par les faits. Ensuite, il conteste la défaite de l'ancien président Donald Trump à l'élection présidentielle de 2020. Enfin, ce mouvement affirme que "le pouvoir légitime américain", selon ses mots, aurait été usurpé par une "secte pédo-sataniste" qui gouvernerait actuellement les Etats-Unis. 

Mardi donc, plusieurs centaines de personnes étaient présentes pour assister à la révélation d'une prophétie qui devait remettre Donald Trump au pouvoir. Il y avait des individus grimés avec les symboles de QAnon, ce qui ne laisse pas de doute sur leur appartenance au mouvement. Il y avait sans doute aussi des curieux qui se sont mêlés à la foule. Il est donc très difficile d'estimer à quel point ce mouvement a mobilisé. Mais QAnon est structuré autour de figures extrêmement suivies sur les réseaux sociaux et c'est par ce biais qu'ils ont pu organiser ce rassemblement.  

Quel est le lien fait entre John F. Kennedy Jr et Donald Trump ? 

Il s'agit de deux théories complotistes qui fusionnent.

"Les théories du complot ne forment que très rarement un récit cohérent, structuré et clair."

Laurent Cordonier, sociologue

à franceinfo

En général, il s'agit plutôt d'une accumulation de thèses qui contredisent ce que les complotistes appellent le "récit officiel" d'un événement. Ils peuvent alors faire feu de tout bois et mélanger des théories anciennes qui avaient disparu de la circulation avec des théories plus récentes, à la faveur d'un événement, d'une coïncidence. 

QAnon reprend ici des vieilles théories communes dans l'histoire des mouvements complotistes : le fils du président Kennedy ne serait pas mort dans un accident d'avion mais aurait été kidnappé par des gens qui ne voulaient pas qu'il parle... C'est du même ressort que lorsque certains complotistes soutiennent qu'Hitler ou Elvis Presley seraient toujours en vie.

Toutes les personnes réunies à Dallas étaient-elles vraiment convaincues par ces théories complotistes ? 

C'est une question que les chercheurs se posent régulièrement. Le fait qu'une partie d'entre eux se soient déplacés, présentés à visage découvert et exposés potentiellement à la honte d'une prophétie qui ne se réalise pas est un bon indicateur. Cet engagement physique réel, et pas seulement numérique, semble indiquer qu'une partie des individus mobilisés croit à la réalité du propos.

Ce qui est vraiment intéressant à analyser, c'est l'après. Il faut voir comment ces complotistes réagissent à la non-réalisation de la prophétie. Le psychologue Leon Festinger a théorisé ces réactions. Les croyants vont se mettre à trouver des explications pour rationaliser et faire de nouvelles prévisions. C'est exactement ce qu'il s'est produit lorsque John F. Kennedy Jr ne s'est pas présenté mardi. Les complotistes de QAnon se sont mis à produire des récits alternatifs : certains ont avancé que le défunt pouvait se cacher parmi eux, dans la foule, d'autres ont évoqué une apparition à venir, lors d'un concert des Rolling Stones. C'est sans fin.

Les membres de QAnon ne se découragent-ils pas en voyant que ces prophéties ne se réalisent pas ? 

La succession d'échecs des prophéties rend probablement le mouvement moins attractif de l'extérieur, pour ceux qui l'observent depuis la marge. Mais de l'intérieur, la réalité est bien différente.

" Le noyau le plus dur de ce mouvement a fait de son adhésion à QAnon une raison de vivre."

Laurent Cordonier, sociologue

à franceinfo

Renoncer devient extrêmement difficile et reconnaître un tort également. Ils vont donc continuer à chercher des échappatoires à ce que Leon Festinger appelle la "dissonance cognitive", c'est-à-dire au fait de trouver sa croyance en dissonance avec le réel. Et pour cause, le coût de la remise en cause de leur croyance est beaucoup trop élevé. 

N'y a-t-il pas une opposition entre la légèreté avec laquelle le monde a regardé ce rassemblement et le caractère potentiellement violent de QAnon ?

Dans les articles de presse et sur les réseaux sociaux, effectivement, les gens se moquent beaucoup de ce rassemblement à Dallas. Ne pas regarder ce genre d'événement avec sérieux serait prendre un risque. On l'a bien vu avec l'invasion du Capitole [par des militants pro-Trump, en janvier 2021], à laquelle QAnon a largement participé.

"Il s'agit de gens qui n'ont pas hésité à recourir à la violence pour attaquer la démocratie."

Laurent Cordonier, sociologue

à franceinfo

Même si ces croyances peuvent nous sembler exotiques ou amusantes, il ne faut pas oublier qu'elles ont un pouvoir de conviction suffisamment fort pour pousser des personnes à passer à l'action, et même à l'action violente. 

Mais ce qui a particulièrement attiré l'attention du public mardi, et notamment celle de la presse, c'est le côté très kitsch dans la prophétie, le fait de faire ressortir Kennedy Junior de sa tombe. Les médias savaient que cela ferait sourire les lecteurs. On peut comparer cela à la couverture médiatique d'un autre mouvement complotiste non lié à QAnon, qui voulait prouver l'existence d'extraterrestres dans la zone 51, [une base militaire dans le Nevada].

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