Il est la bête noire de l'extrême droite et des complotistes : qui est le milliardaire George Soros ?

A la tête de la fondation Open Society, George Soros est devenu la cible préférée des partisans de théories du complot en Europe et aux Etats-Unis, qui l'accusent de soutenir l'immigration illégale via son action humanitaire.

George Soros au Forum économique de Davos (Suisse), le 26 janvier 2013.
George Soros au Forum économique de Davos (Suisse), le 26 janvier 2013. (ERIC PIERMONT / AFP)

George Soros est un homme aussi puissant que méconnu en France. Pourtant, aux Etats-Unis ou en Hongrie, le milliardaire de 88 ans, à la tête de la gigantesque fondation Open Society, fait l'objet depuis plusieurs années de multiples théories du complot : il serait un ancien nazi, à l'origine de l'épidémie d'Ebola et même de la "caravane des migrants" qui s'approche de la frontière américaine.

De Budapest aux coulisses de la Maison Blanche, cet homme d'affaires américain d'origine juive hongroise est devenu la cible des nationalistes et des complotistes. Le 23 octobre, un engin explosif a été déposé dans sa boîte aux lettres à New York. Le suspect arrêté est Cesar Sayoc, un Américain de 56 ans, complotiste, fervent supporter de Donald Trump et dont le compte Twitter abonde de messages anti-Soros.

La "société ouverte" comme philosophie

Pourtant, George Soros a tout du héros que les Etats aiment montrer en exemple. Né à Budapest en 1930, György Schwartz – son nom de naissance – a survécu au nazisme en se cachant sous une fausse identité. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, il fuit la montée du communisme en Hongrie et part étudier à la London School of Economics, où il rencontre son maître à penser, le philosophe Karl Popper, auteur de La Société ouverte et ses ennemis (1945).

"Ayant vécu à la fois sous le nazisme et l’occupation communiste en Hongrie, j’ai trouvé l’idée d’une société ouverte immensément attractive", écrit George Soros dans le magazine The Atlantic (en anglais). Selon Karl Popper, les régimes totalitaires communiste et nazi croient tous deux détenir "la vérité ultime". "Mais comme la vérité ultime est inatteignable pour l’humanité, ces régimes doivent recourir à l’oppression pour imposer leur vision de la société", commente George Soros.

[A l'inverse], la 'société ouverte' est le degré ultime de liberté et de justice sociale. Elle est caractérisée par l'Etat de droit, le respect des droits de l'homme, des minorités, le partage du pouvoir et l'économie de marché.George SorosThe Atlantic

En 1956, il part à New York et débute comme opérateur à Wall Street. A l'époque, son objectif est de mettre de côté 100 000 dollars en cinq ans pour se lancer dans des activités philanthropiques. "J'ai surperformé", résume-t-il malicieusement dans le New York Times Magazine (en anglais).

En 1992, le golden boy naturalisé américain spécule sur la livre sterling à Londres et fait chuter la devise. Il gagne en une nuit un milliard de dollars et contraint la banque d'Angleterre à sortir du système monétaire européen (SME). A 62 ans, devenu milliardaire, il se dit fin prêt à "influencer l'histoire". "Dès l'enfance, j'ai eu des fantasmes messianiques assez puissants (…) Avec l'âge, j'ai voulu leur laisser libre cours, autant que je pouvais me le permettre", écrit celui qui revendique ne pas avoir d'idéologie, dans Underwriting Democracy, en 1991.

Des milliards de dollars pour la démocratie libérale

Aujourd'hui, George Soros fait partie des hommes les plus riches de la planète avec Bill Gates, Mark Zuckerberg ou Warren Buffett. En 2017, il était à la tête d'une fortune de 23 milliards de dollars, dont 18 milliards ont été légués à sa fondation Open Society (OSF) créée en 1984, rapporte Forbes (en anglais). L'Open Society Foundations est présente dans 120 pays et finance des associations pour l'accès à la santé, l'éducation, la défense des LGBT+, l'aide aux migrants… Parmi elles, l'ONG Human Rights Watch, qui a reçu près de 125 millions de dollars, le Planning familial américain (25 millions de dollars) ou encore le Consortium des journalistes d'investigation.

George Soros en visite à Vienne (Autriche), le 26 avril 1995.
George Soros en visite à Vienne (Autriche), le 26 avril 1995. (REUTERS)

Son aversion pour le communisme, stade ultime d'une "société fermée" selon lui, est telle que George Soros s'est aussi investi largement dans la transition démocratique des anciens satellites de l'URSS. Dès les années 1980, il fonde l'Université d'Europe centrale à Prague puis Budapest, dans le but de former les futurs dirigeants européens. En Hongrie, il distribue des bourses d'études à 3 200 personnes, dont un certain Viktor Orban, aujourd'hui Premier ministre nationaliste du pays.

George Soros a financé dès le début le parti Fidesz d'Orban, persuadé qu'il incarnerait la transition post-démocratique.Joël Le Pavous, journaliste en Hongrieà franceinfo

"Il voulait ouvrir les anciens pays soviétiques à l'Occident, il distribuait des photocopieuses dans les pays où certains textes étaient bannis pour qu'ils puissent être réimprimés", raconte Michael Vachon, porte-parole de l'Open Society Foundations et proche de George Soros, à franceinfo. Le milliardaire est persuadé que s'il arrive à "ouvrir" ces régimes, il prouvera que l'argent peut faire triompher la démocratie libérale.

L'ennemi idéal de Viktor Orban

Pas de chance pour le philanthrope, le Vieux Continent n'évolue pas comme il le souhaite. De nombreux leaders "illibéraux" – comme il les nomme – prennent le pouvoir dès le début du XXIe siècle. La crise migratoire en Europe marque un tournant : après la publication en 2015 d'une tribune (en anglais) appelant l'UE à revoir son système d'asile, George Soros est violemment critiqué par plusieurs pays, au premier rang desquels la Hongrie.

\"Ne laissez pas George Soros rire en dernier !\" clament ces affiches du gouvernement hongrois contre George Soros dans le métro de Budapest (Hongrie), le 12 juillet 2017.
"Ne laissez pas George Soros rire en dernier !" clament ces affiches du gouvernement hongrois contre George Soros dans le métro de Budapest (Hongrie), le 12 juillet 2017. (PABLO GORONDI / AP / SIPA)

Pour se maintenir au pouvoir et se démarquer de la gauche, Viktor Orban prend en effet un virage ultraconservateur : il ferme ses frontières aux migrants et réduit au silence les médias d'opposition. Face à lui, George Soros continue de soutenir l'Université d'Europe centrale et des associations d'aide aux minorités. Au fil des mois, il devient l'homme à abattre, traîné dans la boue par la presse affiliée au Fidesz, le parti de Viktor Orban. Il fait l'objet de campagnes virulentes et est conspué lors de discours officiels, décrit L'Express. "Il fallait trouver un bouc émissaire et Soros est apparu comme le candidat idéal", décrit Joël Le Pavous, journaliste en Hongrie.

Viktor Orban accuse le milliardaire de fomenter un "plan Soros" destiné à faire venir en Europe un million de réfugiés. Il fait ainsi passer une loi baptisée "Stop Soros" en juin 2018, qui vise notamment à taxer les ONG étrangères. Aujourd'hui, "Orban est en train de gagner la bataille. Les fondations de Soros ont quitté la Hongrie et son université va sans doute déménager à Vienne", constate Joël Le Pavous.

Des manifestants anti-Soros à Skopje, en Macédoine, le 20 mars 2017.
Des manifestants anti-Soros à Skopje, en Macédoine, le 20 mars 2017. (ROBERT ATANASOVSKI / AFP)

La vague "anti-Soros" s'étend dans la région. En Macédoine, l'ex-Premier ministre nationaliste Nikola Gruevski parle de "désorosiser" son pays, attribuant la contestation dont il est la cible au milliardaire. En Pologne et en Bulgarie, ce dernier est régulièrement attaqué dans la presse. Pour Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch, un observatoire du complotisme sur internet, ces accusations sont opportunistes : "A travers ses fondations, Soros finance l'opposition à des régimes en voie d’autoritarisme. Il est accusé d'être une sorte d’agent du soft power américain, sans qui la contestation n'existerait pas, explique-t-il à franceinfo. Il s'est passé la même chose avec les printemps arabes, lorsque certains disaient que c'était des coups d’Etat déguisés."

Derrière les critiques, un antisémitisme rampant

Outre-Atlantique aussi, George Soros fait l'objet de virulentes attaques. Le philanthrope, dont la fondation est très bien implantée aux Etats-Unis, soutient ouvertement les démocrates. En 2004, il appelle à ne pas réélire George W. Bush. En 2008, il soutient le candidat Barack Obama à la présidentielle, puis, en 2016, Hillary Clinton. Très vite, il devient la cible préférée de l'alt-right américaine, une frange de l'extrême droite portée à son apogée avec l'arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche.

George Soros et Hillary Clinton au Forum économique mondial, à New York, le 3 février 2002.
George Soros et Hillary Clinton au Forum économique mondial, à New York, le 3 février 2002. (JEFF CHRISTENSEN / AP / SIPA)

Entre juin 2016 et mars 2017, les médias conservateurs lui consacrent ainsi 7 983 sujets contre 2 473 pour les médias généralistes, selon un décompte réalisé par le site Vocativ, spécialisé dans l'analyse de données. Sur les réseaux sociaux, les caricatures antisémites à son sujet abondent : il est pour certains un marionnettiste qui contrôle le monde ou un "mondialiste" qui souhaite éradiquer les frontières, relèvent Les Inrocks.

Les sites complotistes Breitbart ou Infowars affirment ainsi que Soros a payé les participantes à la "Marche des femmes" contre Donald Trump et qu'il serait lui-même un ancien nazi. Le président américain en personne l'a accusé de financer les opposants à la confirmation du juge Brett Kavanaugh à la Cour suprême.

Même en Israël, George Soros est accusé par le gouvernement de "financer des organisations qui diffament l’Etat juif". L'Etat hébreu apprécie en effet peu les prises de position d'Human Rights Watch, financée par Soros, sur la politique menée dans les territoires occupés de Cisjordanie et à l'égard des Palestiniens. En 2017, le fils aîné du Premier ministre Benyamin Nétanyahou est allé jusqu'à relayer une caricature du magnat tenant le monde entier au bout d’une canne à pêche. En France, les attaques restent circonscrites à la "fachosphère". Dans les médias, George Soros a fait la une du magazine d'extrême droite Valeurs actuelles au printemps 2018, où il était décrit comme "le milliardaire qui complote contre la France".

L'incarnation du déclin d'une pensée ?

Comment expliquer un tel acharnement ? Pour beaucoup, ce déluge de critiques s'explique avant tout par de l'antisémitisme. George Soros "offre un symbole bien pratique des juifs contrôlant les marchés financiers, la politique et la presse. Une notion qui constitue le fond de commerce du discours antisémite depuis Les Protocoles des Sages de Sion", analyse ainsi le chercheur Jean-Pierre Filiu sur son blog. Rudy Reichstadt, de Conspiracy Watch, renchérit :

Aujourd'hui c’est Soros, avant-hier c’était les Rothschild. Un juif milliardaire américain symbolise tout ce qu’on déteste. C’est un bon client pour les complotistes qui apparaît presque comme une aubaine.Rudy Reichstadtà franceinfo

Pour Mark Fenster, auteur de Théories du complot : secret et pouvoir dans la culture américaine, George Soros dérange en raison de son profil atypique. "Aux Etats-Unis, les riches sont plutôt conservateurs et soutiennent des organisations sans étiquette. Soros est très riche et il soutient ouvertement des groupes aux valeurs progressistes et libérales dans le monde entier", explique ce professeur de droit à franceinfo. Même à gauche, le milliardaire laisse dubitatif et se retrouve accusé d'être un "philanthrocapitaliste" promoteur de l'impérialisme américain, note le New York Times (en anglais).

Mais à l’heure où des dirigeants conservateurs et populistes sont portés au pouvoir au Brésil ou en Hongrie, George Soros ne serait-il pas l'illustration du rejet de la démocratie libérale ? Il symbolise en tout cas l'échec d'"une classe incapable de comprendre le monde", juge l'universitaire Daniel Bessner dans The Guardian (en anglais). "Soros croit que le capitalisme va de pair avec le progrès. Pour lui, comme pour la majorité des partis démocrates libéraux, une société libre passe par un marché libre, mais cette logique s'est révélée fausse", critique-t-il, estimant que depuis la fin de la guerre froide, "le capitalisme a miné la culture de confiance, de compassion et d'empathie promue par la 'société libre' en concentrant les richesses dans les mains d'une poignée de personnes".

Des manifestants anti-Soros à Varsovie, en Pologne, le 26 juillet 2017.
Des manifestants anti-Soros à Varsovie, en Pologne, le 26 juillet 2017. (CZAREK SOKOLOWSKI / AP / SIPA)

George Soros semble prendre ces critiques avec philosophie – à l'image de son mentor Karl Popper, pour qui "la société ouverte a ses ennemis" – et ne s'étonne pas des clichés : "S'il y a un homme qui correspond au stéréotype du juif-ploutocrate-sioniste-bolchévique, c’est bien moi." En juillet dernier, dans le New York Times, il réaffirmait ses convictions, malgré les attaques : "Je défends mes principes, que je gagne ou que je perde."