Statu quo, pressions ou craintes de représailles : les trois scénarios après les frappes en Syrie

L'opération coordonnée par la France, les Etats-Unis et le Royaume-Uni est terminée, mais quelle suite les différents acteurs concernés vont-ils donner à ces frappes ?

François Delattre, ambassadeur de France aux Nations unies à New-York (Etats-Unis), donne un discours lors d\'une réunion du Conseil de sécurité, le 14 avril 2018, après les frappes aériennes coordonnées par la France, les Etats-Unis et le Royaume-Uni.
François Delattre, ambassadeur de France aux Nations unies à New-York (Etats-Unis), donne un discours lors d'une réunion du Conseil de sécurité, le 14 avril 2018, après les frappes aériennes coordonnées par la France, les Etats-Unis et le Royaume-Uni. (MOHAMMED ELSHAMY / ANADOLU AGENCY)

L'opération est terminée. "Une mission accomplie" pour Donald Trump, "une agression" pour la Syrie et "un crime" selon la Russie et l'Iran... Damas et Homs ont été touchées, dans la nuit du vendredi 13 au samedi 14 avril, par des frappes aériennes coordonnées par les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni. En réponse à une attaque chimique présumée, le 7 avril 2018 dans la Ghouta orientale, les Occidentaux ont visé des bases militaires et un centre de recherches.

Sans surprise, la Syrie, l'Iran et la Russie ont dénoncé ces frappes. Côté occidental, les Etats soutiennent la réponse coordonnée par les trois pays. Mais à quoi doit-on s'attendre après cette opération ?

Sur le terrain : le statu quo après une attaque unique

A la question "Que va-t-il se passer pour la suite ?", Jean-Marc Lafon, cofondateur de l'institut Action résilience, répond laconiquement : "Sans doute pas grand-chose." Interrogé par franceinfo, il estime que "cela ne va pas affecter sa [de Bachar Al-Assad] capacité militaire, ni son rôle politique sur son pays. Là, vraiment, je pense que l'objet est de dissuader les usages d'armes chimiques, que ce soit en Syrie ou ailleurs. [...] Ce n'est pas pour peser sur le déroulement du conflit syrien."

Effectivement, selon les différents chefs des armées des trois pays à l'origine des frappes aériennes, l'opération avait pour cibles uniquement les lieux de production et de développement des armes chimiques du régime syrien. "L'objectif n'est ni de renverser le régime, ni de changer le cours de la guerre, mais plutôt de mener une attaque punitive, d'envoyer un message", analyse Michel Goya, ancien colonel des troupes de marine, dans Le Figaro.

Aussi, l'attaque a été présentée comme un "one time shot" par le Pentagone (en anglais), une attaque unique, terminée dès que les avions américains, britanniques et français, sont rentrés à la base. "Nous avons détruit toutes les cibles que nous visions, les opérations sont terminées", a annoncé samedi, depuis le Pentagone, Joseph Dunford, chef d'Etat-major des armées. Le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian, était dans le même état d'esprit sur BFMTV, soulignant le caractère ponctuel des frappes qui ont visé Damas et Homs. "Il n'y a pas de première phase, il n'y a qu'une phase."

C'est donc sur le terrain diplomatique que pourraient reprendre les discussions pour trouver une issue au conflit qui ronge la Syrie depuis sept ans. Jean-Yves Le Drian a d'ailleurs appuyé cette hypothèse en assurant être "toujours prêt à parler à tout le monde". Seul bémol à ce scénario : Washington et Paris ont d'ores et déjà affirmé qu'une autre attaque chimique perpétrée par le régime syrien pourrait entraîner une nouvelle salve de frappes aériennes. 

Sur le front diplomatique : vers une escalade de pressions

"Un droit de suite, une pression diplomatique et politique pour qu'une issue soit trouvée au conflit syrien" : de passage dans son fief corrézien samedi, l'ancien président de la République François Hollande a plaidé, dans un entretien à La Montagne, pour que cette opération militaire ne s'arrête pas là. "Il faut avoir une cohérence dans l'action et un objectif qui est de faire pression sur la Russie et l'Iran". Il mise notamment sur une reprise des pourparlers à Genève, avec une nouvelle panoplie de pressions à exercer contre Bachar Al-Assad et ses alliés.

Selon Brett Bruen, ancien diplomate américain et ex-conseiller de Barack Obama entre 2013 et 2015, les frappes ne suffiront pas. "Ce que nous faisons pour le moment, c'est essayer de frapper et attendre de voir quelle sera la réaction de la Syrie et surtout de monsieur Poutine." Lui aussi est adepte d'une pression à faire peser sur "la Syrie, la Russie, l'Iran et les gens qui donnent leur appui à ce régime syrien", afin qu'ils aient "connaissance des conséquences".

Le scénario d'une escalade de pression séduit, jusqu'en Allemagne. La veille de l'attaque, vendredi 13 avril, le chef de la diplomatie allemande a plaidé, lui aussi, pour resserrer l'étau, notamment autour de la Russie. "On ne peut pas continuer ainsi. Nous devons accroître la pression sur la Russie pour l'amener à changer d'attitude. C'est la condition sine qua non pour régler la question du conflit syrien", a affirmé Heiko Maas à l'AFP.

C'est donc sur le terrain diplomatique que pourrait se jouer la suite des événements. Lors de la réunion d'urgence du Conseil de sécurité de l'ONU, réclamée par la Russie, Washington, Paris et Londres ont réaffirmé vouloir relancer la diplomatie. Ils ont remis un nouveau projet de résolution sur la Syrie. Le texte, qui comprend des volets "chimique", "humanitaire" et "politique", devrait être discuté lundi par les ambassadeurs. Emmanuel Macron a confirmé que c'était maintenant au Conseil de sécurité de "reprendre dans l'unitié l'initiative sur les plans politiques, chimiques et humanitaires"

Dans ce scénario, une donnée reste incertaine : la stratégie adoptée par Donald Trump. Lui, qui lors de sa campagne électorale, avait insisté sur le désengagement américain dans les conflits extérieurs, et qui avait encore affirmé le 5 février dernier le retrait des troupes en Syrie. François Hollande a estimé ne pas "non plus [se] satisfaire de l'improvisation qui pourrait être celle de Donald Trump".

Du côté de la Russie et de la Syrie : la crainte des représailles et d'une escalade

Pour le moment, les forces armées à l'origine des frappes à Damas et Homs ne semblent pas s'inquiéter d'une réponse de Bachar Al-Assad. Les quelques timides ripostes n'ont pas semblé convaincantes. "Nous avons reçu plusieurs tirs de représailles de missiles au sol de l'armée syrienne. C'est la seule réponse que nous connaissons pour le moment", a confirmé Joseph Dunford, samedi, peu après l'annonce des frappes.

Le président syrien a tout de même condamné "cette agression", assurant qu'elle ne faisait que renforcer "la détermination de la Syrie à continuer de lutter et d'écraser le terrorisme sur chaque parcelle de territoire". La Russie et l'Iran ont suivi la même ligne, dénonçant les frappes occidentales. Moscou a, en outre, décidé de convoquer une réunion d'urgence du Conseil de sécurité de l'ONU pour condamner la décision de Paris, Washington et Londres. En vain. 

Concernant de potentielles représailles russes, il semblerait que les Occidentaux aient pris leurs précautions avant de mener l'attaque : "On a de toute évidence évité l'engrenage en prévenant les Russes", estimait samedi sur BFM Hervé Morin, ancien ministre de la Défense. Signe que le contact n'est pas entièrement rompu avec Vladimir Poutine : Emmanuel Macron doit se rendre à la fin du mois de mai à Moscou. Cette visite n'est pour l'instant pas remise en cause.