Accord sur le nucléaire iranien : six questions sur la nouvelle crise diplomatique qui inquiète le monde

Les dirigeants iraniens ont suspendu une partie de leurs engagements et donné soixante jours aux Européens, Chinois et Russes pour mettre en œuvre leurs promesses de protéger Téhéran contre les sanctions économiques de Washington.

Le bâtiment du réacteur nucléaire de Bushehr, dans le sud de l\'Iran, le 26 février 2006.
Le bâtiment du réacteur nucléaire de Bushehr, dans le sud de l'Iran, le 26 février 2006. (BEHROUZ MEHRI / AFP)

La menace planait depuis des mois. Un an jour pour jour après l'annonce du retrait américain de l'accord sur le nucléaire iranien, l'Iran a suspendu, mercredi 8 mai, une partie de ses engagements. Le pouvoir iranien a donné soixante jours aux cinq autres pays signataires restants (France, Allemagne, Royaume-Uni, Russie et Chine) pour tenir leurs promesses de protéger Téhéran contre les sanctions de Washington. Ce nouveau regain de tensions internationales soulève de nombreuses questions.

1Que prévoit l'accord sur le nucléaire iranien ?

L'accord sur le nucléaire iranien a été conclu à Vienne le 14 juillet 2015 et validé par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies. Il a été paraphé par l'Iran et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni), plus l'Allemagne. Il a permis de réintégrer l'Iran dans le concert des nations. Il a surtout mis fin à des années d'isolement du pays, en levant une partie des sanctions économiques internationales qui pesaient sur lui. En échange, la République islamique a accepté de brider son programme nucléaire. L'objectif est de rendre quasiment impossible pour l'Iran la fabrication d'une bombe atomique, tout en assurant à Téhéran – qui dément toute visée militaire – le droit de développer une filière nucléaire civile.

2Quels étaient les engagements précis de Téhéran ?

L'Iran s'est engagé à revoir à la baisse ses capacités nucléaires. Le pays a ainsi réduit à 5 060 le nombre de ses centrifugeuses en activité servant à enrichir l'uranium – contre plus de 19 000 au moment de la signature de l'accord – et s'est engagé à ne pas dépasser ce nombre pendant dix ans. Téhéran a également accepté de modifier son réacteur à eau lourde d'Arak, de manière à rendre impossible la production de plutonium à usage militaire dans cette installation. Le pouvoir iranien a ainsi limité son stock d'eau lourde à 130 tonnes maximum, et ses réserves d'uranium enrichi (UF6) à 300 kilos, et a renoncé à enrichir l'uranium à un taux supérieur à 3,67%. 

L'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), qui est chargée de vérifier sur le terrain l'application de l'accord, a jusqu'à présent toujours attesté que Téhéran respectait ses engagements, comme en atteste le dernier rapport trimestriel dévoilé le 22 février 2019. L'agence onusienne a notamment attesté que l'Iran n'avait pas enrichi d'uranium à des degrés prohibés, ni constitué de stocks illégaux. Mais en revenant sur ses engagements, mercredi, la République islamique a annoncé qu'elle allait s'affranchir de deux de ses engagements : limiter ses réserves d'eau lourde et celles d'uranium enrichi.

3Dans quel contexte survient cette décision du pouvoir iranien ?

L'annonce de Téhéran survient dans un climat de tensions exacerbées entre l'Iran et les Etats-Unis, alimentées par le durcissement constant de la position de l'administration américaine à l'égard du régime iranien depuis le début de l'année 2018.

En janvier de l'année dernière, Donald Trump a dénoncé les "terribles lacunes" de l'accord et exigé un nouveau pacte avec Téhéran. Il a laissé jusqu'au 12 mai 2018 aux Européens pour le conclure. Mais le 8 mai, sans attendre l'expiration de son ultimatum, le président américain a annoncé le retrait unilatéral des Etats-Unis de l'accord et le rétablissement des sanctions vis-à-vis de Téhéran, en rupture avec l'engagement de son prédécesseur démocrate, Barack Obama.

Le 7 août, un premier train de sanctions est rétabli, avec le blocage des transactions financières et des importations de matières premières. Des mesures qui pénalisent les achats dans les secteurs de l'automobile et de l'aviation commerciale. Le 5 novembre, le deuxième train de sanctions touche cette fois les secteurs pétrolier et financier. Le 7 mars 2019, Washington hausse encore un peu plus le ton et réclame des sanctions internationales contre l'Iran, accusé par les Etats-Unis de violer la résolution de l'ONU et de déstabiliser le Moyen-Orient par ses essais de missiles.

Le 8 avril, les Etats-Unis prennent un décision symbolique en plaçant les Gardiens de la révolution, armée idéologique du régime, sur leur liste des "organisations terroristes étrangères", de même que la force al-Qods, chargée des opérations extérieures des Gardiens. Et le 22 avril, Donald Trump décide de mettre fin, à partir de début mai, aux exemptions permettant à huit pays (Chine, Inde, Turquie, Japon, Corée du Sud, Taïwan, Italie et Grèce) d'acheter du pétrole iranien.

Et la crise a pris une tournure militaire ces derniers jours. Le 5 mai, le conseiller américain à la sécurité nationale, John Bolton, annonce le déploiement dans le Golfe d'un porte-avions accompagné de son groupe aéronaval, et d'une force de bombardiers. Le 7 mai, le Pentagone annonce dépêcher plusieurs bombardiers B-52 dans le Golfe. Et le secrétaire d'Etat Mike Pompeo, en visite surprise à Bagdad, accuse alors Téhéran de préparer des "attaques imminentes" contre les forces américaines.

Le porte-avions américain \"USS Abraham Lincoln\" entrant en mer Méditerranée par le détroit de Gibraltar, le 13 avril 2019, dans le cadre du déploiement d\'une force militaire américaine au Moyen-Orient.
Le porte-avions américain "USS Abraham Lincoln" entrant en mer Méditerranée par le détroit de Gibraltar, le 13 avril 2019, dans le cadre du déploiement d'une force militaire américaine au Moyen-Orient. (US NAVY / REUTERS)

La campagne contre l'Iran vise, selon Washington, à mettre fin aux "activités déstabilisatrices" de Téhéran au Moyen-Orient, notamment au Liban via le mouvement chiite Hezbollah, au Yémen à travers les rebelles Houthis et en Syrie par son soutien au régime de Bachar Al-Assad. Donald Trump a fait de l'Iran son ennemi numéro un au Moyen-Orient, car elle est "sa porte de sortie", explique le géopolitologue Dominique Moïsi dans Les Echos. "L'Amérique a échoué face aux talibans en Afghanistan, elle n'a pas su s'imposer en Syrie, et son plan de paix israélo-palestinien n'a aucune chance d'aboutir. Reste l'Iran, où la ligne dure de Donald Trump peut l'aider à se faire réélire en 2020."

4Pourquoi la République islamique lance-t-elle son ultimatum maintenant ?

Le retour des sanctions américaines mine l'économie iranienne. Fin janvier 2018, Paris, Berlin et Londres ont bien tenté de mettre en place le mécanisme de troc Instex – une sorte de chambre de compensation – pour permettre aux entreprises de l'Union européenne de commercer avec l'Iran en contournant les sanctions américaines. En vain. Européens, Chinois et Russes ont été jusqu'à présent incapables de respecter leur promesse de permettre à l'Iran de bénéficier des avantages économiques que le pays escomptait de l'accord. L'allemand Daimler, numéro un mondial de la voiture haut de gamme, a ainsi cessé ses activités en Iran. Les constructeurs français Renault et PSA ont eux aussi mis fin à leurs activités ou projets de production de voitures en Iran. De même, le géant pétrolier français Total s'est désengagé de ses projets de plusieurs milliards de dollars. D'autres grandes entreprises étrangères ont fait de même.

Des Iraniens manifestent autour d\'un masque du président américain Donald Trump, le 12 avril 2019 à Téhéran (Iran), après l\'inscription par l\'administration américaine des Gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes.
Des Iraniens manifestent autour d'un masque du président américain Donald Trump, le 12 avril 2019 à Téhéran (Iran), après l'inscription par l'administration américaine des Gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes. (ROUZBEH FOULADI / NURPHOTO / AFP)

La crise actuelle semble partie pour être pire que la récession de 2012-2013, lorsque les sanctions internationales contre le programme nucléaire de Téhéran et ses projets de développement balistique avaient produit leur effet maximal. Depuis le 8 mai 2018, le rial iranien s'est déprécié de plus de 57% par rapport au dollar sur le marché libre, engendrant une forte poussée de l'inflation. Celle-ci atteint désormais 51% en glissement annuel, contre 8% il y a un an, selon le taux officiel.

Selon le Fonds monétaire international, le PIB de la République islamique va chuter de 6% en 2019, après un recul de 3,9% en 2018. La chute pourrait être plus brutale encore, puisque cette prévision a été formulée avant les annonces américaines de fin avril. La hausse des prix touche tout particulièrement la nourriture. Dans certains magasins de la capitale, la viande rouge devient même difficile à trouver. L'Iran est pris à la gorge économiquement.

5Qu'espère obtenir Téhéran avec cet ultimatum ?

Téhéran a donné deux mois aux Européens pour trouver une solution permettant de sortir réellement les secteurs pétrolier et bancaire iraniens de leur isolement provoqué par les sanctions économiques américaines. Faute de quoi la République islamique renoncera à d'autres engagements.

Le président iranien Hassan Rohani, lors de la réunion de son cabinet, le 8 mai 2019 à Téhéran (Iran).
Le président iranien Hassan Rohani, lors de la réunion de son cabinet, le 8 mai 2019 à Téhéran (Iran). (PRESIDENCE IRANIENNE / AFP)

Pour Robert Kelley, expert à l'Institut international de Stockholm pour la recherche sur la paix (Sipri) interrogé par l'AFP, "il s'agit pour [le pouvoir iranien] de sauver la face". Les dirigeants iraniens, juge cet ancien inspecteur de l'AIEA, "sont entre le marteau et l'enclume". "Ils ont conclu un accord qui n'est pas respecté par l'autre partie. En fait, ils sont tombés dans le piège que leur ont tendu les Américains." "Y a-t-il un enjeu stratégique ? Font-ils ces annonces parce qu'ils veulent construire des armes ? Certainement pas", estime cet ex-haut responsable du programme nucléaire américain. "Ils estiment devoir continuer de produire de l'uranium pour sauver la face, même si, en réalité, ils n'en ont pas vraiment besoin."

6L'Iran va-t-il relancer son programme nucléaire militaire ?

"Ce n'est pas parce qu'ils produisent des matériaux nucléaires et dépassent les limites [de stocks] autorisées qu'ils vont construire une arme nucléaire. Le chemin est extrêmement long", assure l'expert du Sipri. "Quand les gens entendent 'uranium', ils pensent à la bombe. Mais il y a peu de rapport entre de l'uranium enrichi [à 3,67%] et la bombe. Idem pour l'eau lourde : ils n'ont plus de réacteur utilisant de l'eau lourde. Ils la produisent juste pour dire : 'Nous pouvons le faire et vous n'avez pas à nous dire ce qu'on a le droit de faire ou pas'. Il n'y a aucune portée stratégique. Le vrai enjeu, ce sont les sanctions sur le pétrole." Et Robert Kelley de conclure : "Tant que tout est sous le régime de vérification de l'AIEA et soumis à des inspections quotidiennes, tout le monde saura exactement ce qui se passe."