Témoignages A Beyrouth, la vie des Libanais est "devenue un enfer" à cause des pénuries

Pannes d'électricité, essence introuvable, prix du pain qui bondit... Des Libanais racontent à franceinfo un quotidien difficile dans un pays où tout vient à manquer.

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Une file d'attente à une station-service, à Beyrouth (Liban), le 13 août 2021. (ANWAR AMRO / AFP)

Une fois par semaine, à Beyrouth, Nabil se lève aux aurores. Avant de rejoindre son bureau, à 15 km de chez lui, qu'il ne peut rallier qu'en voiture, l'éditeur de 29 ans se lance à la recherche de carburant. Depuis quelques mois, l'essence s'est ajoutée à la longue liste des produits dont les Libanais manquent cruellement.

Alors que le Liban traverse une grave crise économique et humanitaire, la Banque centrale libanaise a décidé de lever progressivement les subventions sur plusieurs produits de base. La mesure a fait bondir les prix des carburants, rendant quasiment impossible l'accès à ce précieux liquide dans le pays. Des Libanais ont raconté à franceinfo leur quotidien bouleversé par ces pénuries en série.

>> Liban : l'article à lire pour comprendre la crise économique et humanitaire, un an après l'explosion au port de Beyrouth

"C'est devenu un enfer", confie Nabil à franceinfo. Dans sa quête d'essence, mardi, le jeune homme tombe d'abord sur une station-service fermée. Puis une autre à sec. Une file d'attente interminable se dresse devant la troisième. Le scénario se répète ainsi toute la journée. Au total, il passe sept heures dans sa voiture pour récolter une vingtaine de litres de carburant. Il en rate sa journée de travail, mais au moins il pourra se rendre au bureau les autres jours de la semaine.

Dans son appartement de la capitale libanaise, Lara, publicitaire de 54 ans, se lève tôt, elle aussi, mais pour ne pas rater les deux heures quotidiennes d'électricité. Depuis l'augmentation foudroyante des prix et la pénurie de carburant, le générateur de son fournisseur privé, alimenté au fioul, assure aléatoirement l'accès au courant dans son quartier.

"Tout notre budget passe dans l'essence"

"L'électricité peut sauter à tout moment, on apprend à vivre avec, se désole la quinquagénaire. On évite d'appeler ou de consulter trop longtemps nos réseaux sociaux. On garde nos batteries pour les urgences." Pour recharger les téléphones, sa famille et elle les branchent dans leur voiture. "On ne peut pas se passer de voiture, alors tout notre budget passe dans l'essence qu'on y met", déplore-t-elle.

Sa mère, rescapée de l'explosion qui a dévasté Beyrouth le 4 août 2020, après "1 500 points de suture", a besoin chaque nuit d'un respirateur, dont le bon fonctionnement n'est plus garanti à cause des coupures de courant. "Elle souffre d'apnée du sommeil et peut en mourir, mais nous, on est impuissants face à cela. On ne peut que s'inquiéter", explique Lara. Le logement de la famille a été détruit par l'explosion du port de Beyrouth et des travaux y sont toujours en cours.

"On a tout perdu une première fois, on a tenté de se reconstruire. Aujourd'hui, on n'a plus d'espoir, ça nous dépasse."

Lara, habitante de Beyrouth

à franceinfo

La cadre reçoit désormais son salaire en livres libanaises, parce que son entreprise, comme de nombreuses autres, est à court de devises étrangères. "Notre pouvoir d'achat chute totalement, s'exclame la mère de famille. Les prix explosent. On ne peut plus faire face à nos besoins quotidiens et on doit renoncer à toutes les choses qui nous font plaisir."

"Plus aucun appareil électroménager n'est branché", confirme Nabil. Ce qui n'est pas sans conséquences. "On ne peut plus stocker quoi que ce soit au frigo, il faut consommer directement ce que l'on achète", explique le jeune homme. Dans la ville, il est aussi devenu nécessaire de se rationner en pain, car les fours des boulangers fonctionnent également au fioul. "Bientôt, on ne saura plus si on pourra manger à notre faim", s'alarme Lara.

Le prix du pain s'envole

Face à cette crise économique et sociale que traverse le pays, les ONG et les associations ne savent plus où donner de la tête. "La semaine dernière, le prix d'un sac de pain est passé de 4 000 à 15 000 livres libanaises, constate Patricia Khoder, responsable de la communication de l'ONG Care dans le pays, qui œuvre contre la pauvreté. Nos bénéficiaires comptaient sur les générateurs pour vivre. Les gens les plus vulnérables ne peuvent plus assumer le prix du fioul."

Alors que Care concentrait ses moyens sur la reconstruction de Beyrouth, elle doit organiser de nouvelles actions caritatives.

"On passe d'une catastrophe à une autre. Actuellement, on distribue des plats chauds pour ceux qui n'y ont plus accès."

Patricia Khoder, de l'ONG Care au Liban

franceinfo

Le Liban a été une nouvelle fois endeuillé dimanche lorsqu'un réservoir de fioul destiné à être revendu sur le marché noir a explosé dans le Nord, dans une des régions les plus pauvres du pays. Des personnes s'en étaient approchées en espérant pouvoir obtenir quelques litres de carburant. L'explosion a fait au moins 28 morts et 80 blessés.

"Tous les jours, je pense à partir"

Depuis Paris, l'association Les valises pour Beyrouth collecte du matériel médical et des médicaments, hors de prix ou introuvables au Liban, qu'elle expédie sur place pour soigner les blessés. "On a créé l'association pour aider les victimes de l'explosion du 4 août 2020, relate Youmna Geday. Avant on envoyait des médicaments pour soigner les blessures causées par le verre qui a explosé, aujourd'hui on envoie des médicaments pour les brûlés. La situation est toujours aussi dramatique." La responsable de l'association souligne être toujours en quête de dons, mais aussi de volontaires pour l'aide acheminée par avions. "On a de plus en plus de mal à trouver des personnes qui s'y rendent. Tous annulent leur voyage à cause du chaos sur place."

"On ne trouve plus de médicaments dans les pharmacies. Il faut se les procurer sur le marché noir. Ils sont au moins 20 fois plus chers qu'avant. Un Libanais ne peut pas payer entre 20 et 30 fois les prix initiaux."

Nabil, habitant de Beyrouth

à franceinfo

Samedi, l'hôpital de l'Université américaine de Beyrouth, un des principaux établissements privés du pays, a prévenu qu'il allait être contraint de cesser ses activités dans les 48 heures s'il n'était pas rapidement approvisionné en carburant. Du mazout est arrivé le lendemain, grâce à l'aide d'importateurs, d'entreprises et d'habitants, a rapporté L'Orient Le Jour. Les générateurs d'électricité ont pu continuer de tourner et, avec eux, les respirateurs des malades.

"Si même les hôpitaux et les médecins ne peuvent plus soigner, alors c'est sûr, le pays s'est effondré", se lamente Lara. "Tous les jours, je pense à partir, comme tous les jeunes autour de moi, confie Nabil. On ne voit pas comment ça pourrait aller mieux."

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