"Les conditions sanitaires sont épouvantables" : avec la guerre entre Israël et le Hamas, la catastrophe humanitaire gagne du terrain dans la bande de Gaza

Article rédigé par Valentine Pasquesoone
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min
Des Palestiniens déplacés par la guerre entre Israël et le Hamas, le 18 décembre 2023 à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza. (ABED ZAGOUT / ANADOLU / AFP)
L'Organisation mondiale de la santé s'inquiète d'une propagation des maladies infectieuses dans l'enclave palestinienne, au regard des conditions sanitaires dans lesquelles vivent les déplacés.

Depuis leur départ de Khan Younès début décembre, Samah al-Farra et ses enfants dorment à même le sol, au cœur d'un camp de déplacés de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza. La famille n'a d'autre choix que de boire l'eau qu'elle utilise d'habitude pour se laver. "Quand je me lave les mains, j'ai l'impression qu'elles deviennent plus sales", décrit au New York Times la Palestinienne de 46 ans. Cette mère de famille souffre de fièvre, de diarrhée et de vomissements, comme l'ensemble de ses enfants. "Nous sommes tous malades." 

Plongée dans la guerre depuis la riposte de l'armée israélienne aux attaques terroristes du Hamas du 7 octobre, la bande de Gaza "connaît déjà une forte hausse d'épidémies de maladies infectieuses", a prévenu, mercredi 20 décembre, le directeur général de l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Pour Tedros Adhanom Ghebreyesus, la population gazaouie subit "un mélange toxique de maladies, de faim, de manque d'hygiène et d'assainissement", dans un territoire où l'aide humanitaire manque. Une catastrophe sanitaire qui, de l'avis de l'OMS, pourrait s'avérer encore plus mortelle que le conflit entre Israël et le Hamas. 

"De nombreuses familles continuent d'arriver"

Bientôt trois mois après le début des hostilités, l'enclave palestinienne compte aujourd'hui près d'1,9 million de déplacés, d'après le dernier rapport du Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l'ONU (Ocha). Près de 85% de la population vit ainsi loin de chez elle et de ses ressources, dans des conditions sanitaires souvent désastreuses. La grande majorité de ces déplacés (1,4 million) est accueillie dans les 155 abris de l'agence de l'ONU pour les réfugiés palestiniens au Proche-Orient (UNRWA). "Cela représente huit à neuf fois ce que nous avions prévu. Nos capacités sont poussées à l'extrême", alerte Juliette Touma, directrice de la communication de l'UNRWA. Elle s'est récemment rendue dans un abri de l'agence à Khan Younès, qui accueille en moyenne 12 400 déplacés.

Une école de l'agence de l'ONU pour les réfugiés palestiniens au Proche-Orient (Unrwa) à Deir al-Balah, dans la bande de Gaza, le 17 décembre 2023. (ASHRAF AMRA / ANADOLU / AFP)

Au sein du centre d'accueil de Khan Younès, "les gens étaient littéralement les uns sur les autres, c'était extrêmement bondé", décrit Juliette Touma. Les premiers arrivés sont hébergés dans d'anciennes salles de classe, mais "de nombreuses familles continuent d'arriver" à mesure que le conflit s'enlise. Certaines dorment à même le sol ou dans leurs voitures, d'autres s'abritent dans des cabanes sommaires, recouvertes de bâches en plastique. Dans un tel contexte, "les conditions sanitaires sont épouvantables". La situation des déplacées ayant leurs règles est ainsi critique, pointe la directrice de la communication de l'UNRWA. Faute de serviettes hygiéniques ou de tampons, "certaines mères utilisent de vieux tissus et en font des serviettes pour leurs filles"

"Il n’y a pas assez de savon, pas assez d’eau propre. Les conditions dans les toilettes et les douches sont effroyables. Il y a un WC pour 400 personnes. Une personne âgée me disait qu’elle avait dû attendre deux à trois heures pour aller aux toilettes."

Juliette Touma, directrice de la communication de l'UNRWA

à franceinfo

Le constat d'Helena Ranchal, directrice des opérations internationales à Médecins du monde, est similaire. "L'assainissement n'est pas assuré, pointe-t-elle. Les gens boivent de l'eau de mauvaise qualité, ils doivent faire leurs besoins dans des endroits où il n'y a pas de gestion des eaux usées", parfois à l'extérieur. Les humanitaires ne sont pas mieux lotis, souligne Helena Ranchal. Dans la bande de Gaza, certains de ses collègues "dorment sur la plage, d'autres sont 17 dans une chambre de 10 ou 15 mètres carrés". Des employés de Médecins du monde ont déjà attendu cinq heures pour trouver de l'eau, et "beaucoup ont bu de l'eau salée".

Des Palestiniens près d'un camion distribuant des bouteilles d'eau potable, le 21 novembre 2023 à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza. (ABED ZAGOUT / ANADOLU / AFP)

Entre les eaux contaminées, les besoins immenses en produits d'hygiène et la surpopulation dans les abris, "on a un terrain parfait pour que toutes les maladies épidémiques se développent dans le futur", avertit Helena Ranchal. A cela s'ajoutent les conditions météo, de plus en plus difficiles en ce début d'hiver. Le froid s'installe la nuit et la pluie s'abat sur les innombrables abris de fortune des déplacés. Avec l'arrivée de l'hiver, les humanitaires sont préoccupés par la circulation des virus respiratoires, facilitée par la densité de population entassée dans ces lieux d'accueil d'urgence.

Des centaines de milliers de cas d'infections

La situation est tout aussi précaire pour les populations réfugiées dans les hôpitaux, poursuit Guillemette Thomas, coordinatrice médicale de la mission en Palestine de Médecins sans frontières (MSF) France. Dans ces centres devenus refuges, "on n'arrive pas à circuler, vous avez des centaines et des centaines de personnes dans des espaces très réduits", dépeint l'humanitaire. A tel point que "l'on n'arrive plus à discerner qui sont les patients et les personnes déplacées", dans les hôpitaux où les mesures d'hygiène manquent, faute d'accès à des produits essentiels. "Avec une telle promiscuité, vous avez des infections de la peau. La moindre plaie se surinfecte", souligne Guillemette Thomas.

Auprès des déplacés à Rafah, MSF continue de fournir des soins primaires dans la clinique al-Shaboura. Dans ce centre de santé, "on constate qu'il y a beaucoup de maladies infectieuses, beaucoup de cas de diarrhées, d'infections respiratoires et de maladies de la peau", observe Guillemette Thomas. L'humanitaire craint aussi des cas d'hépatite A. "Les gens doivent faire leurs besoins dehors et c'est comme cela que ça se transmet. Cela souille les eaux usées", explique-t-elle. L'illustration locale d'une réalité qui empire dans l'enclave palestinienne.   

"Toutes ces maladies sont liées à la précarité des conditions à Gaza. Il y a énormément de cas, des cas que l’on ne devrait pas voir à cette période de l'année si la bande de Gaza n’était pas en guerre."

Guillemette Thomas, coordinatrice à Médecins sans frontières France

à franceinfo

Lors d'une conférence de presse jeudi, l'OMS a fait état d'au moins 170 000 infections respiratoires et de plus de 125 000 cas de diarrhée recensés dans l'enclave. Entre 2021 et 2022, les cas de diarrhée chez les Gazaouis étaient ainsi 45 fois moins nombreux, d'après l'OMS. Les enfants de moins de 5 ans sont particulièrement touchés. L'agence s'inquiète en outre de cas de varicelle, de jaunisse et de méningite. Autant de maladies qui gagnent du terrain à Gaza.

Une propagation de maladies dans un système de soins à genoux 

Si la guerre se poursuit, la propagation et la gravité des maladies ne feront qu'augmenter au cours des trois prochains mois, préviennent des chercheurs de l'école d'hygiène et de médecine tropicale de Londres. Car pour ces spécialistes, l'absence de vaccination et la malnutrition, à mesure que Gaza s'enfonce dans le conflit, sont des accélérateurs d'épidémies.

Des déplacés palestiniens à Deir al-Balah, dans la bande de Gaza, le 12 décembre 2023. (MAJDI FATHI / NURPHOTO / AFP)

Les chiffres de l'insécurité alimentaire sont déjà très alarmants : dans le nord de la bande de Gaza, 48% de la population souffre de faim sévère, comme 38% des déplacés dans le sud, d'après le Programme alimentaire mondial. La quasi-totalité des familles du nord ne mangent pas suffisamment, à l'instar de 83% des déplacés dans le sud de l'enclave. "Nos collègues nous disent qu'ils mangent une fois par jour, quand ils mangent", appuie Helena Ranchal. Les Gazaouis, déjà très fragilisés par le choc des combats et des départs forcés, perdent en immunité en mangeant trop peu chaque jour. Ils sont ainsi davantage exposés aux virus... souvent sans pouvoir être pris en charge. 

"Ces infections sont extrêmement contagieuses, dans un système de santé où tout est arrêté. Il est très, très compliqué de soigner ces personnes."

Helena Ranchal, de Médecins du monde

à franceinfo

Les abris de l'UNRWA disposent d'équipes médicales, mais le système de soins gazaoui est, dans son ensemble, dévasté par le conflit. D'après l'OMS, seuls 9 des 36 centres de santé gazaouis restent partiellement opérationnels. Dans ce contexte, les hôpitaux débordés "s'occupent des cas très graves", pointe Helena Ranchal, et peuvent difficilement soigner ceux qui souffrent d'infections ou de maladies chroniques. Même les blessures les plus graves ne peuvent être correctement soignées, ce qui engendre "des infections généralisées"

"On ne peut rien faire dans les conditions actuelles avec cette magnitude de blessés, de malades et sans moyens", dénonce Helena Ranchal. La travailleuse humanitaire réclame un cessez-le-feu, en réponse aux situations "dramatiques" qu'elle constate. "Il faut que tout cela s'arrête."

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