Assassinat de Jamal Khashoggi : quatre questions sur le rapport de la CIA qui accuse le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane

Le président des Etats-Unis, Joe Biden, a déclassifié ce document de quatre pages resté secret sous Donald Trump. 

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Depuis Riyad, en Arabie saoudite, le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salmane participe à une conférence à distance d'un sommet du G20, le 22 novembre 2020. (BANDAR AL-JALOUD / SAUDI ROYAL PALACE/AFP)

Changement de ton à la Maison Blanche envers le prince héritier d'Arabie saoudite. Donald Trump avait gardé secret un rapport de la CIA accusant Mohammed Ben Salmane d'avoir "validé" l'assassinat de l'opposant saoudien Jamal Khashoggi en 2018, à l'intérieur du consulat saoudien d'Istanbul (Turquie). Son successeur à la présidence des Etats-Unis, Joe Biden a, lui, décidé de publier ce document, vendredi 26 février. Retour en quatre questions sur cette décision et ses conséquences.

Que contient le rapport ?

Ce document de quatre pages (article en anglais) signifie directement la responsabilité de Mohammed Ben Salmane dans l'assassinat de Jamal Khashoggi. Le chroniqueur du Washington Post, qui vivait en exil aux Etats-Unis, avait été vu vivant pour la dernière fois le 2 octobre 2018, lorsqu'il est entré dans le consulat saoudien d'Istanbul, où il venait accomplir des démarches pour épouser une jeune femme turque. Son corps a été découpé en morceaux et ses restes n'ont jamais été retrouvés.

"Le prince héritier d'Arabie saoudite Mohammed Ben Salmane a validé une opération à Istanbul, en Turquie, pour capturer ou tuer le journaliste saoudien Jamal Khashoggi."

La CIA

dans un rapport rendu public

Le rapport souligne que le dirigeant saoudien de 35 ans, surnommé "MBS", disposait d'un "contrôle absolu" des services de renseignement et de sécurité, "rendant très improbable" une telle opération sans son "feu vert""Le prince héritier considérait Khashoggi comme une menace pour le royaume et plus largement soutenait le recours à des mesures violentes si nécessaire pour le faire taire", précise le document. Le texte rend publique une liste d'une vingtaine de personnes impliquées dans l'opération, dont l'ancien numéro deux du renseignement saoudien Ahmed Al-Assiri, proche du prince héritier, et l'ex-conseiller du prince Saoud Al-Qahtani, tous deux blanchis par la justice de leur pays. 

Dès octobre 2018, la presse turque avait publié les photos des hommes composant le commando saoudien venu pour éliminer Jamal Khashoggi. Après avoir nié l'assassinat, Riyad avait fini par dire qu'il avait été commis par des agents saoudiens ayant agi seuls. A l'issue d'un procès opaque en Arabie saoudite, cinq Saoudiens ont été condamnés à mort (peines commuées depuis) et trois autres à des peines de prison. 

En quoi la déclassification du rapport marque-t-elle une rupture ?

Le Sénat des Etats-Unis, qui avait déjà eu accès aux conclusions du renseignement américain, avait jugé dès 2018 que le prince était "responsable" du meurtre. Mais à l'époque, le président des Etats-Unis, Donald Trump, n'avait jamais voulu publier le rapport de la CIA ni blâmer publiquement Mohammed Ben Salmane. Il s'agissait avant tout de préserver l'alliance avec Riyad, pilier de sa stratégie anti-Iran, premier exportateur mondial de pétrole brut et gros acheteur d'armes américaines. Donald Trump avait d'ailleurs assumé publiquement cette prise de position en faveur du prince héritier d'Arabie saoudite, lors d'un entretien le 22 janvier 2020 avec le journaliste Bob Woodward (célèbre pour avoir révélé le scandale du Watergate). "J'ai sauvé sa peau [celle de Mohammed Ben Salmane]. J'ai réussi à faire en sorte que le Congrès le laisse tranquille. J'ai réussi à les stopper", avait raconté le milliardaire américain. 

La déclassification de la publication de la CIA a valeur de message. Elle indique que Joe Biden ne compte plus avoir avec Mohammed Ben Salmane les mêmes liens privilégiés que ceux entretenus par son prédécesseur. D'autres signes allaient déjà dans le même sens. Le président démocrate avait fait savoir qu'il ne parlerait personnellement qu'avec le roi Salmane et non avec son fils, interlocuteur privilégié de Donald Trump. Joe Biden avait également annoncé, début février, qu'il mettait fin au soutien américain à la coalition militaire dirigée par les Saoudiens dans la guerre au Yémen. Cette guerre, aux conséquences humanitaires effroyables dans ce pays très pauvre, avait été décidée et déclenchée en 2015 par Mohammed Ben Salmane, rappelle France Inter

Quelles sont les conséquences sur le plan diplomatique ?

Le gouvernement américain a annoncé des sanctions financières contre l'ex-numéro 2 des renseignements saoudiens, le général Assiri, et contre la Force d'intervention rapide supervisée par Saoud Al-Qahtani. Cette unité d'élite chargée de la protection de Mohammed Ben Salmane est présentée par Washington comme étant largement impliquée dans le meurtre.

Le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, a également interdit d'entrée aux Etats-Unis 76 Saoudiens, dans le cadre d'une nouvelle règle, baptisée "Khashoggi ban", ou "interdiction Khashoggi". Celle-ci vise toute personne accusée de s'attaquer, au nom des autorités de son pays, à des dissidents ou journalistes à l'étranger. En revanche, bien que directement mis en cause, Mohammed Ben Salmane ne fait pas partie des personnes sanctionnées. "Les Etats-Unis n'imposent généralement pas de sanctions aux plus hauts dirigeants de pays avec lesquels ils entretiennent des relations diplomatiques", a expliqué le département d'Etat.

Au niveau diplomatique, en revanche, le secrétaire d'Etat a précisé qu'il n'y avait pas "de rupture" dans les relations entre les Etats-Unis et l'Arabie saoudite, mais juste un "recalibrage". "La relation avec l'Arabie saoudite est importante", a précisé Anthony Blinken.

Joe Biden a d'ailleurs évolué sur le sujet depuis la campagne présidentielle. Avant son élection, il avait estimé que le royaume du Golfe devait être traité comme un Etat "paria" pour cette affaire et que les responsables du meurtre devaient en "payer les conséquences".  

Mais, devenu président, il a tenté de déminer le terrain en appelant directement, jeudi 25 février, le roi Salmane. S'il a mis l'accent sur "les droits humains universels", il a aussi adressé un satisfecit au monarque pour la récente libération de plusieurs prisonniers politiques. Et il a promis d'aider Riyad à se "défendre" face aux attaques de groupes armés pro-Iran. Téhéran reste donc un adversaire désigné. Les Etats-Unis ont d'ailleurs bombardé, jeudi 25 février, des infrastructures utilisées par des milices pro-iraniennes dans le nord-est syrien, faisant au moins 17 victimes parmi les combattants pro-Iran. Il s'agit de la première opération militaire de l'administration de Joe Biden.

Quelle est la réaction de Riyad ?

Dans un communiqué publié vendredi 26 février, le ministère des Affaires étrangères d'Arabie saoudite a rejeté "totalement les conclusions fausses et préjudiciables contenues dans le rapport concernant la direction du royaume et ne peut les accepter en aucun cas".

"Il est vraiment malheureux que ce rapport, avec ses conclusions injustifiées et fausses, soit publié alors que le royaume a dénoncé clairement ce crime odieux et que ses dirigeants ont pris les mesures nécessaires pour s'assurer qu'un tel drame ne se reproduise jamais."

Le ministère saoudien des Affaires étrangères

par communiqué

"Le partenariat entre l'Arabie saoudite et les Etats-Unis est solide et fort, et est fondé depuis des décennies sur le respect mutuel. Nous espérons que ce partenariat continuera sur cette même base", conclut le gouvernement saoudien.

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