"Nous n'avons rien à perdre" : à Gaza, des manifestants expliquent pourquoi ils marchent vers la frontière au péril de leur vie

Au moins 59 Palestiniens sont morts à la frontière entre Israël et la bande de Gaza, lundi. Des manifestants ont raconté leurs motivations à plusieurs reporters.

Des manifestants palestiniens devant la frontière israélienne à Gaza, mardi 15 mai 2018.
Des manifestants palestiniens devant la frontière israélienne à Gaza, mardi 15 mai 2018. (ASHRAF AMRA / AFP)

Journée sanglante à Gaza. Pendant qu'à Jérusalem, les dignitaires israéliens et américains célébraient, à l'occasion des 70 ans d'Israël, le déménagement de l'ambassade des Etats-Unis dans la ville triplement sainte, au moins 59 Palestiniens ont été tués par l'armée israélienne à la frontière avec Gaza. Par ailleurs, 2 400 personnes ont été blessées par des tirs ou des gaz lacrymogènes. 

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Depuis plusieurs semaines, l'enclave palestinienne est le théâtre d'une protestation massive appelée la "Grande marche du retour". Cette manifestation est censée culminer les 14 et 15 mai, avec les commémorations de la "Nakba" – terme arabe signifiant "catastrophe" et désignant le jour de la création de l'Etat hébreu et l'exode palestinien qui s'en est suivi.

"Le monde entendra notre message"

A cette occasion, des dizaines de milliers de Palestiniens ont afflué vers la frontière israélienne, en bus ou à pied, selon des reporters sur place. Leur objectif : tenter de franchir la barrière de barbelés pour "envoyer un message et dire que le peuple palestinien ne s'adaptera pas à ces 70 dernières années d'aliénation et de conditions de vie difficiles en tant que refugiés", a expliqué à Al Jazeera (en anglais) Ahmad Abu Artema, l'un des porte-parole de la Grande marche du retour. 

Nous sommes déterminés à revenir, quoi qu'il arrive. C'est ce que veulent les habitants de Gaza, c'est la volonté populaire. Et c'est leur droit.Ahmad Abu Artema, porte-parole de la Grande marche du retourà Al Jazeera

Plus tôt, Israël avait distribué par les airs des tracts prévenant les Gazaouis qu'ils exposaient leur vie en prenant part aux manifestations et que le pays ne permettrait pas qu'on s'en prenne à la barrière de sécurité. "Aujourd'hui est le grand jour où nous traverserons la barrière et dirons à Israël et au monde que nous n'accepterons jamais d'être occupés, affirme Ali, un professeur de sciences gazaoui interrogé par le Guardian (en anglais) avant la marche. Beaucoup peuvent mourir en martyrs aujourd'hui, mais le monde entendra notre message : l'occupation doit cesser."

"Si une génération meurt, une autre la remplacera"

La suite des événements lui a donné raison. En quelques heures, plusieurs dizaines de Palestiniens sont morts, ciblés par des tirs de soldats israéliens amassés de l'autre côté de la barrière pour défendre la frontière. Un Palestinien de 14 ans, armé d'un lance-pierres, est mort d'une balle dans la tête tirée par un sniper, comme le montre cette vidéo authentifiée par une journaliste de RMC présente sur les lieux. 

Attention, cette vidéo est violente et peut choquer.

"Si une génération meurt, une autre la remplacera. Les Palestiniens se sont toujours sacrifiés dans la lutte pour leurs droits", a expliqué au Monde Jaber, un militant du Hamas, père de huit enfants. Au cours de la journée, Al Jazeera a relayé une liste provisoire des morts publiée par le ministère gazaoui de la Santé. Le plus vieux est âgé de 34 ans, le plus jeune de 14 ans. Un bilan mis régulièrement à jour jusqu'à mardi matin, lorsque le gouvernement gazaoui a annoncé le décès d'un bébé palestinien de huit mois, mort après avoir inhalé du gaz lacrymogène à la frontière.

"Pourquoi attendre de mourir lentement ?"

Le nombre de victimes illustre la logique jusqu'au-boutiste – voire suicidaire – des manifestants palestiniens de la bande de Gaza, enserrés depuis de nombreuses années par le blocus israélo-égyptien. "Personne ne se soucie de nous, alors pourquoi attendre de mourir lentement ? Le blocus nous a enfermés dans une grande cage et nous devons en sortir. J'ai 25 ans et je n'ai presque pas de travail. Qu'est-ce que je suis supposé faire ?" explique au Guardian Mohammad Nabieh, un Palestinien brûlant des pneus pour dissimuler les autres manifestants derrière une épaisse fumée noire. 

Je suis ici parce que nous voulons récupérer notre terre. Nous n'avons rien à perdreMohammad Nabieh, un manifestant palestinienau "Guardian"

Saïd Gherbawi, 28 ans, tient le même discours, tout en mettant lui aussi le feu à des pneus. "Je n'ai pas de travail. C'est ça mon travail maintenant, raconte-t-il au GuardianNous devons faire en sorte que les Israéliens soient aveuglés par la fumée. Je ne connais pas de meilleur moyen que ça. Nous devons nous battre”