Migrants : "La France et le Royaume-Uni se renvoient la balle, chacun essaie de ne pas prendre ses responsabilités", estime une chercheuse

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Propos recueillis par Benoît Jourdain - franceinfo
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Temps de lecture : 7 min.
Une migrante porte ses enfants après avoir été aidée à débarquer d'un bateau de sauvetage sur une plage de Dungeness (Kent, Royaume-Uni), le 24 novembre 2021. (BEN STANSALL / AFP)

Le naufrage, mercredi, d'un bateau de migrants au large de Calais, qui a fait au moins 27 victimes, illustre les manquements dans la gestion du problème migratoire des deux côtés de la Manche. 

"Il nous faut une coopération européenne plus forte en la matière." Au lendemain du naufrage qui a fait au moins 27 morts parmi des migrants qui essayaient de traverser la Manche à bord d'une embarcation, au large de Calais (Pas-de-Calais), mercredi 24 novembre, Emmanuel Macron a appelé jeudi à une meilleure coopération avec la Belgique, les Pays-Bas, l'Allemagne et le Royaume-Uni pour mieux lutter contre les passeurs "qui utilisent la détresse".

Ce drame rappelle que la question migratoire dans cette zone de l'Europe n'est pas nouvelle. "Cela fait plus de vingt ans qu'il y a des migrants à Calais", affirme Virginie Guiraudon, directrice de recherche au CNRS au centre d'études européennes, rattaché à SciencesPo Paris. Franceinfo l'a interrogée pour tenter de comprendre pourquoi la France et le Royaume-Uni se renvoient la responsabilité sur cette question.

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Franceinfo : Le drame survenu mercredi dans la Manche n'est pas le premier ?

Virginie Guiraudon : Non, mais c'est le plus important sur cette mer. Il ne faut pas oublier que le cimetière de l'Europe se situe en Méditerranée. Toutefois, il y a déjà eu des drames plus importants de personnes qui sont mortes dans des camions qui essayaient d'aller au Royaume-Uni. En juin 2000, 58 migrants chinois avaient été retrouvés morts dans un camion réfrigéré à Douvres. Le drame de mercredi était prévisible, ça fait plus de vingt ans que des passeurs essaient d'amener des gens au Royaume-Uni. Mais si l'on regarde les chiffres officiels, les départs sont beaucoup plus importants depuis deux ans. Il y a deux facteurs contextuels : les contrôles ont été renforcés au port de Calais puis le Covid-19, ainsi que le confinement, ont ralenti le trafic [entre les deux pays]. Il était donc plus difficile de passer inaperçu en montant dans un camion, d'où l'idée de passer par la mer.

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Qui est responsable de cette tragédie ?

La France et le Royaume-Uni se renvoient la balle. Gérald Darmanin, le ministre de l'Intérieur, renvoie aussi la responsabilité à d'autres pays européens, en accusant des pays plus à l'Est ou au Sud. Il affirme que si des gens arrivent à Calais, c'est qu'il n'y a pas assez de contrôles en amont. Cela remet en cause Schengen. Chacun essaie de ne pas prendre ses responsabilités.

"Le Royaume-Uni, de façon démagogique, voire populiste sous le gouvernement de Boris Johnson, à travers la presse tabloïd, blâme la France de ne pas assez contrôler les frontières."

Virginie Guiraudon, directrice de recherche au CNRS

à franceinfo

Dans le cadre des accords du Touquet, signés en 2003, la France a accepté de contrôler la frontière britannique. Emmanuel Macron avait promis de dénoncer ces accords, mais il n'y a personne à l'Elysée qui suit la question migratoire. Cela ne fait pas partie de ses priorités, alors que c'est continuellement dans l'actualité.

Comment ces deux pays, la France et le Royaume-Uni, interviennent-ils pour ce genre d'opérations de sauvetage ?

Il y a 30 km entre Calais et Douvres, donc pas d'eaux internationales. Ce sont les eaux territoriales françaises ou britanniques. Pour le sauvetage, chaque pays a une zone dont il est responsable, c'est alors à lui de porter secours. Mais il y a eu des cas où des personnes ont appelé les secours britanniques qui ont répondu que ce n'était pas à eux d'intervenir, mais aux Français. Il y a parfois des jeux, un peu macabres, de souveraineté sur qui est censé intervenir. Pour le drame récent, c'est difficile de répondre, je ne sais pas exactement où le bateau était situé. 

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Pourquoi ces migrants veulent-ils à tout prix rejoindre le Royaume-Uni ?

Au départ, ces migrants ont des liens avec ce pays qui les attire : la langue, la famille, les communautés. Une idée restait également ancrée, même si elle est moins pertinente : celle qui laissait penser qu'il était beaucoup plus facile dans une économie libérale de trouver du travail. Depuis 2015 et la 'crise des migrants', on observe une nouveauté : on trouve aujourd'hui à Calais des personnes qui sont arrivées depuis des années, après un parcours chaotique. Elles se retrouvent là après avoir été déboutées d'autres pays. Le Royaume-Uni n'est plus un choix, mais une dernière possibilité. On appelle ce phénomène la migration secondaire. 

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Pourquoi ne veulent-ils pas rester en France ? Il faut voir la façon dont cela se passe ici. Ces migrants ne savent pas trop où ils vont être envoyés, sans pouvoir travailler jusqu'à l'obtention d'un statut. Tous les jours, les camps à Calais sont démantelés, on est dans le tout-sécuritaire. Y rester, ça n'a pas vraiment de sens. 

Le contrôle d'un port ou d'une gare est possible, mais celui d'un littoral, plus étendu, beaucoup plus compliqué...

Oui, pour deux raisons. Il y a beaucoup de bateaux qui partent en même temps, ça peut être 10 ou 20. Certains vont y arriver, d'autres vont être secourus, d'autres seront repérés. Puis, à partir du moment où un endroit est particulièrement contrôlé, comme Calais, les départs s'étalent sur toute la côte, de la baie de Somme jusqu'à la Normandie. 

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Emmanuel Macron a déclaré qu'il voulait une "coopération européenne" contre les passeurs, mais comment lutter contre ce système, parfois très lucratif ?

Le passeur n'existe que parce qu'il est difficile de passer. Il y a plusieurs types de passeurs. On trouve des initiatives locales, presque artisanales. Mais comme c'est devenu très lucratif – certains migrants chinois qui viennent au Royaume-Uni peuvent débourser jusqu'à 30 000 euros –, on est presque dans la criminalité. Il y a les deux à Calais. Peu de moyens sont mis en œuvre pour le démantèlement de cette filière. Il y a beaucoup de policiers, de garde-côtes, de garde-frontières, mais cela ne relève pas d'eux. Lutter contre les passeurs, c'est vraiment un travail d'enquête international, parce qu'on fait face à des filières très sophistiquées.

"Mettre plus de policiers, ça va juste faire monter les prix du passage parce qu'il sera encore plus difficile de trouver un endroit sans surveillance."

Virginie Guiraudon, directrice de recherche au CNRS

à franceinfo

Comment l'Union européenne peut-elle peser dans ce dossier ?

En matière d'immigration et d'asile, la politique européenne repose essentiellement sur le contrôle des frontières extérieures. Le Royaume-Uni ne coopère pas réellement sur ces questions. Un exemple : en 2016, on a démantelé la "jungle de Calais", où il y avait plus de 700 mineurs non accompagnés qui avaient de la famille au Royaume-Uni. Lors des négociations, Londres a dit que les dossiers seraient étudiés. Mais sur ces 700 jeunes migrants, moins de 20 ont traversé la Manche. Ce problème va clairement être à l'agenda de la présidence française de l'Union européenne, qui commence au 1er janvier 2022. 

Ce problème peut-il être réglé ?

Cela fait plus de vingt ans qu'il y a des gens à Calais, mais depuis plus de vingt ans on rejette la responsabilité sur quelqu'un d'autre. Ce problème a essentiellement été abordé avec un renforcement des moyens humains et technologiques. Cela part d'une mauvaise analyse de ce qu'est la migration et de ses raisons. Les migrants sont un peu réifiés dans cette histoire. Si on ne comprend pas pourquoi les gens sont là et pourquoi ils essaient de traverser, c'est difficile d'arriver à une solution. 

On n'est pas à l'abri de vivre d'autres drames de la sorte ?

On rentre dans une période hivernale, donc ça ne sera pas forcément des chavirages, mais les gens pourront mourir d'hypothermie. Il y aura des décès, je ne vois pas comment on pourrait l'éviter. 

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