Crise en Ukraine : comment le gaz est devenu une arme diplomatique entre Moscou et les Occidentaux

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Une carte du tracé du gazoduc Nord Stream 2 à Lubmin, dans le nord de l'Allemagne, le 7 janvier 2022. (STEFAN SAUER / DPA / AFP)

La dépendance des Européens au gaz russe et le projet de gazoduc Nord Stream 2 permettent à la Russie d'imposer ses exigences dans le conflit ukrainien. Divisés sur les sanctions à apporter à Moscou, les Occidentaux peinent à faire front commun.

Derrière le bruit des bottes, l'odeur du gaz. Pour dissuader la Russie de toute action militaire en Ukraine, les Occidentaux ont dévoilé, mardi 25 janvier, une série de sanctions inédites, dont le ciblage des livraisons de gaz naturel russe en Europe. La Russie "a au moins autant besoin des revenus du gaz et du pétrole que l'Europe a besoin de ses livraisons d'énergie", a fait valoir un haut responsable de la Maison Blanche.

Depuis le regain de tensions à la frontière entre l'Ukraine et la Russie, le gaz est fréquemment brandi par les Occidentaux comme argument pour faire plier le Kremlin. Washington cherche en effet à renverser le rapport de force instauré par Vladimir Poutine, accusé d'avoir déployé plus de 100 000 militaires à la frontière ukrainienne pour bousculer notamment l'influence américaine en Europe, en particulier à l'Est. 

>> Crise entre l'Ukraine et la Russie : où sont déployées les forces militaires dans l'est de l'Europe ?

Le porte-parole du Kremlin a balayé ces menaces et a rétorqué que de telles sanctions ne seraient "pas douloureuses politiquement" pour le chef de l'Etat russe.

La domination énergétique de la Russie

En matière d'énergie, Vladimir Poutine possède un avantage de taille. Il dirige le territoire qui détient les plus grandes réserves de gaz au monde et est le deuxième pays producteur derrière les Etats-Unis. Environ 40% du gaz importé par les Etats de l'Union européenne provient de Russie. Et plusieurs pays de l'UE assurent la totalité de leurs approvisionnements en gaz avec Moscou, comme la Lettonie (100%) ou la Finlande (98%), tandis que d'autres en sont largement dépendants comme l'Allemagne (66%) et la Pologne (55%), selon les chiffres d'Eurostat en 2020.

L'Europe importe cet hydrocarbure via trois principaux gazoducs, le Yamal-Europe, qui passe par la Biélorussie pour rejoindre l'Allemagne ; le Brotherhood, qui rejoint l'Allemagne par l'Ukraine ; et le Nord Stream, qui relie la Russie à l'Allemagne par la mer Baltique.

La carte des principaux gazoducs en Europe. (ELLEN LOZON / FRANCEINFO)

"Ces gazoducs sont essentiels dans la stratégie d'influence de Vladimir Poutine en Occident. Dans le conflit avec l'Ukraine, le président russe est accusé de livrer le minimum de gaz par le gazoduc qui passe par Kiev – qui touche des revenus en permettant le transit du gaz par son territoire – et par conséquent les pays européens", analyse Anna Creti, professeure au centre de géopolitique de l'énergie à l'université Paris Dauphine. Dans ses contrats gaziers avec les entreprises européennes, la Russie s'engage à livrer un volume de gaz à une date définie, mais elle est plus ou moins libre d'en moduler la distribution.

"C'est une constante. Selon le contexte économique et politique, et selon ses intérêts, Vladimir Poutine ressort l'arme du gaz."

Anna Creti, professeure à l'université Paris Dauphine

à franceinfo

Ainsi, en décembre 2021, alors que de premiers soldats russes sont aperçus à la frontière ukrainienne, les prix de l'énergie s'envolent en Europe. Cette hausse est imputée au Kremlin, qui tenterait par cette manœuvre de défendre ses intérêts géopolitiques. "Juste avant l'hiver, la situation était idéale pour la Russie. L'Europe avait besoin de sécuriser son approvisionnement en gaz", poursuit Anna Creti. Et "si le gaz russe n'arrive pas en Europe, en plein hiver, les pays doivent l'acheter sur les marchés internationaux, re-router des cargaisons de gaz liquéfiés. C'est plus cher", ajoute Thierry Bros, chercheur à Sciences Po Paris et consultant en énergie. 

Ces accusations sont réfutées par Vladimir Poutine, qui rétorque que l'Europe n'a pas signé assez de contrats avec Moscou. Il assure que Gazprom, le géant gazier russe, peut augmenter sans difficulté ses approvisionnements vers l'Europe. "Gazprom ne produit pas à 100% de ses capacités tout le temps. Inonder le marché européen de gaz pour faire baisser les prix n'a aucun intérêt pour eux. Et cela lui permet de produire davantage à un moment clé, et d'en faire une réponse politique", poursuit Thierry Bros.

Nord Stream 2, le gazoduc de la discorde

Après la révolution pro-européenne de la place Maïdan en 2014 en Ukraine, Vladimir Poutine avait déjà décidé d'isoler Kiev en lançant le projet Nord Stream 2. Le projet vise à nouveau à atténuer la dépendance de la Russie envers l'Ukraine qui détient alors un quasi monopole sur le transit du gaz russe vers l'Europe. D'une longueur de 1 230 kilomètres, ce nouveau gazoduc relie la Russie à l'Allemagne en passant par la mer Baltique, contournant ainsi l'Ukraine. "Dès le départ, le projet divise les Occidentaux. Les Etats-Unis, la Pologne, l'Ukraine, les pays baltes y voient un nouveau moyen d'influence de la Russie, et un renforcement de la dépendance énergétique européenne", poursuit Vera Ageeva, professeure associée de la Haute école des études économiques (HSE) à Saint-Pétersbourg, en Russie.

En face, l'Allemagne et la France défendent le dialogue avec Moscou. L'Allemagne est particulièrement intéressée car depuis sa sortie du nucléaire, le pays a augmenté sa dépendance au gaz russe. Les entreprises allemandes (Wintershall Dea) et françaises (Engie) s'engagent dans le projet, censé livrer 55 milliards de mètres cube de gaz par an à l'Europe. Malgré des oppositions en interne dans l'UE, Angela Merkel répète qu'il s'agit d'un projet "économique" et non politique.

Outre-Atlantique, Donald Trump s'oppose au projet, désireux que l'Europe se tourne plutôt vers le gaz liquéfié américain. En 2019, il promulgue une loi imposant des sanctions contre les entreprises associées à la construction du gazoduc. Mais lors de son arrivée à la Maison Blanche en 2020, Joe Biden lève les sanctions en échange du soutien de l'Allemagne à l'Ukraine et de l'assurance que le gaz continuera de passer par le territoire ukrainien après 2024. "Si la Russie devait tenter d'utiliser l'énergie comme une arme ou commettre d'autres actes agressifs à l'égard de l'Ukraine, l'Allemagne prendra des mesures au niveau national", assure Berlin dans un communiqué, cité par Le Monde.

"L'Europe n'a pas de consensus fort sur la question énergétique. Cela joue en la faveur de Vladimir Poutine, qui peut mettre des coups de pression Etat par Etat."

Anna Creti, professeure à l'université Paris Dauphine

à franceinfo

A ce jour, les travaux de Nord Stream 2 sont terminés, mais le gazoduc n'est pas encore en service et attend l'approbation des autorités allemandes. Dans la crise ukrainienne, l'hypothèse d'une non-activation du gazoduc est citée comme une possibilité de sanctions envers la Russie, mais le nouveau gouvernement allemand est soupçonné de vouloir ménager son partenaire russe, même s'il a laissé entendre que le projet pourrait être stoppé en cas d'agression contre l'Ukraine.

"Les guerres du gaz" des années 2000

Nord Stream 2 n'est pas le premier projet gazier utilisé par Vladimir Poutine à des fins politiques. Le gaz fait partie d'une stratégie menée dès son arrivée au Kremlin en 2000 à travers la reprise en main de Gazprom, l'entreprise issue du ministère du Gaz soviétique, largement privatisée à la chute de l'URSS. Après son élection, conforté par la montée des cours mondiaux de l'énergie, Vladimir Poutine fait de l'opérateur un outil stratégique majeur pour la reprise de l'économie en interne, et la politique extérieure russe, raconte Alternatives économiques (article payant).

"A cette époque, on voit apparaître des 'guerres du gaz'. Des conflits entre la Russie et ses pays voisins qui ont pu conduire à des interruptions d'approvisionnement en gaz. A chaque fois, ces coupures étaient justifiées par des motifs commerciaux, mais elles étaient rarement déconnectées du contexte géopolitique", analyse David Teurtrie, chercheur associé au Centre de recherche Europes-Eurasie de l'Inalco, à Paris.

"Dans les années 2000, le Kremlin se positionnait principalement en tant que puissance énergétique pour affirmer son retour sur la scène internationale. Dans les années 2010 c'est l'outil militaire qui est de plus en plus mis en avant."

David Teurtrie, chercheur associé à l'Inalco

à franceinfo

En 2005, l'Ukraine, qui bénéficie de prix avantageux du gaz du fait de son ancienne appartenance à l'URSS, se voit sommée par Moscou de payer son énergie aux prix du marché européen, rappellent Les Echos. Cette exigence tombe peu de temps après la révolution orange en 2004 contre la victoire truquée à la présidentielle du candidat pro-russe Viktor Ianoukovitch. 

Deux ans plus tard, l'Estonie et la Russie s'affrontent autour du déménagement d'une statue érigée en hommage aux troupes soviétiques à Tallinn. "Le pouvoir russe demande alors des sanctions économiques contre le pays, très dépendant du gaz russe", rappelle Vera Ageeva. A la suite de la révolution Maïdan en Ukraine en 2014, la Russie fait à nouveau flamber le prix du gaz chez son voisin.

"Le Kremlin utilise le chantage énergétique envers les pays post-soviétiques qui ne sont pas pro-russes comme il le voudrait. Moscou peut effacer certaines dettes si la coopération politique fonctionne."

Vera Ageeva, professeure associée de la HSE à Saint-Pétersbourg

à franceinfo

Quelle que soit l'évolution du conflit entre l'Ukraine et la Russie, les Européens peuvent-ils vraiment se passer du gaz russe ? "Nous pensons être prêts à trouver des approvisionnements alternatifs couvrant une majorité significative des potentielles coupes" dans la livraison de gaz russe, et ce jusqu'au printemps, a assuré un haut responsable de la Maison Blanche. Washington et les Européens cherchent notamment "à identifier des volumes supplémentaires de gaz naturel (...) venant de diverses parties du monde, d'Afrique du Nord, du Moyen-Orient, d'Asie et des Etats-Unis".

Une arme pour l'UE : la décarbonisation

Dans une vision à plus long terme, et pour répondre à ses objectifs de neutralité carbone d'ici 2050, la Commission européenne a également adopté une série de propositions destinées à faciliter le recours aux "gaz renouvelables et à faible teneur en carbone, y compris l'hydrogène", et à garantir une sécurité énergétique pour l'Europe, sous-entendu être moins dépendante de la Russie. "Mais en l'état actuel, les Européens ne peuvent pas se passer du gaz russe. Si le robinet est coupé, l'Europe pourra passer l'hiver mais il faudra toujours remplir les stocks après et la question se reposera", affirme Thierry Bros. 

Pour Anna Creti, le véritable enjeu pour l'Union européenne est moins la recherche de diversification de ses sources de gaz que la baisse globale de la demande. "La vraie arme qu'a l'Europe en ce moment, avec le conflit en Ukraine et les manipulations du prix du gaz, c'est la décarbonisation. Sans demande, Vladimir Poutine sera réellement coincé", pointe-t-elle.

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