Climat : que se cache-t-il derrière l'objectif de neutralité carbone en 2050, censé nous sauver de la catastrophe ?

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Un jeune homme brandit une pancarte "Touche pas à mon climat" dans une manifestation, à Paris, le 19 mars 2021.  (MYRIAM TIRLER / HANS LUCAS / AFP)

La France, comme l'Union européenne et de nombreux pays, institutions et entreprises dans le monde, s'est engagée à atteindre la neutralité carbone d'ici 2050. Une promesse indispensable pour lutter contre le réchauffement, mais qui n'est pas claire pour tout le monde. 

La France est "en retard" dans ses objectifs climatiques et dans l'atteinte de la neutralité carbone d'ici 2050, a constaté le Haut Conseil pour le climat en examinant le texte du projet de loi Climat et résilience, débattu à l'Assemblée à partir du lundi 29 mars. Pour les ONG et autres observateurs des politiques climatiques, les engagements pris par la France − ainsi que par la communauté internationale dans son ensemble  ne suffiront pas, en l'état, à limiter à 1,5 °C, ni même 2 °C la hausse des températures par rapport à l'ère préindustrielle. C'est aussi ce constat qui constitue le mot d'ordre des manifestations organisées dans toute la France dimanche. 

Pleine de promesses, la notion de neutralité carbone suscite l'adhésion de tous, des gouvernements les plus verts aux industries d'ordinaire les plus réticentes. Mais les Etats, les entreprises et les collectivités sont-ils prêts à engager cette révolution vers une société moins consommatrice ? Retour sur un objectif commun aux airs de formule magique.

La neutralité carbone, c'est quoi ?

Façonnée par les scientifiques du Groupe international d'experts sur le climat (Giec), la notion de neutralité carbone s'est largement diffusée après 2015 et la signature de l'accord de Paris par 195 pays. Son article 4 (lien en PDF) énonce qu'en vue de maintenir la hausse des températures sous les 2 °C (et de préférence à 1,5 °C) par rapport à l'ère préindustrielle, chaque pays doit "parvenir à un équilibre entre les émissions anthropiques par les sources et les absorptions anthropiques par les puits de gaz à effet de serre au cours de la deuxième moitié du siècle (...)." Pour faire simple : on appelle donc "neutralité carbone" le fait de ne pas émettre davantage de gaz à effet de serre (en majorité du dioxyde de carbone, ou CO2, et, dans une moindre mesure, du méthane, du protoxyde d'azote…) que ce que la planète peut absorber. 

La nature est capable de se charger elle-même de transformer une partie du CO2, grâce aux forêts et aux océans notamment. Mais nous produisons tellement de gaz à effet de serre que ces "puits naturels" ne suffisent pas à rétablir l'équilibre. Le dioxyde de carbone s'accumule donc à des niveaux records dans l'atmosphère, provoquant la hausse rapide des températures.

En 2019, l'humanité a produit 36,4 milliards de tonnes (ou gigatonnes) de CO2, d'après le site spécialisé Global carbon project (lien en anglais). Selon des estimations, les océans et les puits terrestres piègent respectivement environ 9,5 et 11 gigatonnes de CO2 par an (lien en PDF). Il faudrait donc à la fois réduire nos émissions et trouver le moyen d'absorber ce (gros) surplus de gaz à effet de serre d'ici 2050, sans quoi les 2 °C seront très largement dépassés − et de manière irréversible  dans les temps impartis. Simple, non ?

Pourquoi est-ce plus compliqué ? 

En réalité, il convient d'abord de s'entendre sur ce que l'on considère comme des émissions "relâchées" et des émissions "captées", relève Maxime Combes, économiste et porte-parole de l'association Attac. Selon lui, la définition de l'objectif telle qu'elle apparaît dans l'accord de Paris laisse de nombreuses questions en suspens, ouvrant la porte à des interprétations différentes d'un pays à l'autre. "Plus de 60% de notre empreinte carbone est liée aux produits que nous importons. Ces émissions ne sont pas relâchées sur le territoire national. Est-ce qu'on en tient compte dans notre objectif national de neutralité carbone ? demande-t-il en guise d'exemple. Et si une grande partie de nos émissions sont liées aux produits que l'on importe de Chine, à qui est imputable la destruction d'une forêt pour y construire l'usine qui a servi à la production ?"

Une analyse que partage Anne Bringault, coordinatrice des opérations au Réseau )action climat.

"La France ambitionne la neutralité carbone en 2050, mais elle n'intègre pas dans ce calcul les émissions du transport international. Si tous les pays font de même, l'objectif de neutralité à l'échelle mondiale ne peut pas être atteint, même si les Etats remplissent leurs objectifs."

Anne Bringault, coordinatrice au Réseau action climat

à franceinfo

Enfin, si le dioxyde de carbone est le principal gaz à effet de serre, il n'est pas le seul. Or, la notion de neutralité carbone peut, selon les cas et les pays, comprendre ou non ces autres gaz. Les pays de l'UE visent ainsi tous les gaz à effet de serre, alors que le plan chinois ne cible que les émissions de CO2Pour mettre de l'ordre dans cette définition, un projet de norme est d'ailleurs en cours à l'Organisation internationale de normalisation (ISO), à l'initiative du Royaume-Uni, selon l'Association française de normalisation (Afnor).

Qui s'est engagé à la neutralité carbone à l'horizon 2050 ?

Tout le monde, ou presque. En 2019, l'Union européenne dans son ensemble a officiellement acté cette ambition. Le Royaume-Uni, le Japon, des acteurs du secteur aérien européen, Total, la métropole lilloise, Arcelor-Mittal, la ville de Paris, l'équipementier automobile Valeo, Nissan, CNP Assurances, le géant italien de l'énergie ENI, Saint-Gobain, etc. Depuis quelques mois, il ne se passe pas une semaine sans qu'un Etat, une administration, une collectivité ou une entreprise n'annonce se rallier à cet objectif en vogue. 

A tel point qu'au début de l'année 2021, "des pays représentant plus de 65% des émissions mondiales de dioxyde de carbone et plus de 70% de l'économie mondiale auront pris l'engagement de parvenir à zéro émission nette avant la moitié du XXIe siècle", se réjouissait en décembre le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, à l'occasion du 5e anniversaire de l'adoption de l'accord de Paris.

Fini les objectifs globaux à court, moyen et long terme, tels qu'ils étaient définis autrefois, comme dans le protocole de Kyoto (signé en 1997 et entré en vigueur en 2005). L'arrivée du concept de neutralité carbone a permis une révolution de fond dans la manière dont la communauté internationale gère l'urgence climatique. Ou plutôt, "un tour de magie géopolitique", pour reprendre l'expression employée par Maxime Combes, pour qui "on a laissé tomber les objectifs de réduction d'émissions chiffrés à huit, douze, quinze, vingt ans, pour leur substituer un objectif de très long terme au regard de ce que devraient être les politiques climatiques".

2050, ce n'est pas un peu loin ? 

Derrière une intention louable et un objectif final "qui reste plus ambitieux que ce qui était sur la table avant l'accord de Paris", le problème, estime Maxime Combes, c'est que cette notion reste "une promesse sur le futur qui dilue les objectifs à court terme". Un flou sans doute pas étranger à l'adoption quasi unanime de cet engagement dont l'imprécision introduit une plus grande marge de manœuvre pour quiconque entend encore repousser l'effort.

"Mais c'est maintenant qu'il faut faire les efforts les plus importants et faire baisser les émissions, souligne l'économiste. Ce qui compte, ce ne sont pas les émissions de gaz à effet de serre qu'on va émettre en 2050, c'est le stock que nous sommes en train de constituer dans l'atmosphère avec les émissions que nous rejetons maintenant, entre aujourd'hui et 2050." 

Concrètement, que peut-on faire pour y arriver ?

Il existe plusieurs chemins pour atteindre la neutralité carbone. Mais tous ne se valent pas, explique Anne Bringault. Les ONG craignent ainsi que cette ambition ne fasse le lit de fausses bonnes idées. 

"Il y a un chemin qui consiste à dire que nous allons continuer d'émettre autant de gaz à effet de serre qu'aujourd'hui, mais que ce n'est pas grave car nous développerons des technologies de capture et de stockage du carbone."

Anne Bringault, coordinatrice au Réseau action climat

à franceinfo

Sauf que "ces technologies n'existent pas aujourd'hui au niveau industriel. Elles ont un coût pharaonique et peuvent présenter des risques", liste-t-elle, plaidant pour que l'effort soit centré en priorité sur une réduction drastique des émissions. 

Mais encore faut-il que les ambitions de réduction des gaz à effet de serre soit à la hauteur de l'objectif : en 2020, le Giec a fait savoir que les engagements pris par les pays signataires de l'accord de Paris nous conduisaient vers une hausse de plus de 3 °C, soit loin des 1,5 °C ou 2 °C espérés. Pire : même insuffisants, ces engagements ne sont pas respectés, relève Anne Bringault. Certes, la France a publié en 2019 sa Stratégie nationale bas carbone, une feuille de route qui trace le chemin à emprunter, année par année, pour arriver à la neutralité. Réduction du trafic et recours à des véhicules moins polluants, isolation des logements pour réduire la consommation d'énergie… Tout y est, dans le détail. "Le problème, c'est qu'on ne la suit pas", note la militante écologiste.

Et compenser en plantant des arbres, ça sert à quelque chose ?   

Avec ce concept de neutralité carbone à atteindre, la réduction des émissions est devenue un outil − essentiel, certes  parmi d'autres pour contrer le réchauffement climatique. La compensation, elle, apparaît comme une solution pour les Etats qui souhaitent rétablir un équilibre entre émissions et absorption : sur le papier, vous pouvez décider de planter une forêt en Chine ou financer un projet d'énergie renouvelable en Ouganda pour compenser un surplus d'émissions en France. Objectif : créer des "émissions négatives"

Cette solution présente un défaut de taille : le timing. Pour l'illustrer, Maxime Combes prend l'exemple d'un vol Paris-Marseille, présenté comme "compensé carbone" par Air France : "Les émissions que vous allez contribuer à émettre sont relâchées immédiatement par l'avion à bord duquel vous voyagez. Si la compagnie plante un arbre pour compenser, il ne pourra faire ce travail que dans 15 ans, le temps d'arriver à maturité, explique-t-il. Vous créez une équivalence entre une émission immédiate et une éventuelle capture de carbone sur plusieurs années, et ce, alors que vous n'êtes pas sûr que ce soit une capture ad vitam æternam", car la forêt en question peut être détruite.

Sur ce point, la climatologue Valérie Masson-Delmotte avait épinglé la communication d'Air France en juillet, sur Twitter. Si l'arbre planté "sert à la construction, alors le CO2 est stocké pour une longue période, s'il est coupé, pour chauffer par exemple, alors il relâche son CO2. Et si on coupe sans replanter, le bénéfice est vite perdu", expliquait-elle. "On a besoin que [les transporteurs aériens] continuent à avancer dans la bonne direction [et] investissent dans la recherche et le développement pour réduire leur impact sur l'environnement", notait à l'époque la climatologue, en tenant à rappeler que la compagnie possède une des flottes "parmi les plus efficaces énergétiquement". Dans la foulée, Air France avait corrigé la mention dans son moteur de recherche : au lieu de "vol neutre en CO2", elle parle désormais de "vol à émissions de CO2 compensées".

Anne Bringault met aussi en garde contre une utilisation malhonnête du concept, pointant la tentation pour les entreprises qui affichent l'ambition "neutre en carbone" d'acheter des "crédits" carbone sans engager pleinement la révolution vers un modèle moins consommateur en énergies fossiles.

Enfin, afficher des objectifs de neutralité carbone "n'a pas beaucoup de sens à l'échelle d'une collectivité ou d'une entreprise : il faudrait par exemple recouvrir les deux tiers de l'Ile-de-France avec des forêts pour compenser les émissions résiduelles de la ville de Paris", relève-t-elle. De même, toutes les entreprises et les pays du monde ne peuvent s'appuyer sur la compensation. A moins de recouvrir le globe d'une vaste taïga…

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