On vous explique pourquoi les pro-Brexit claquent la porte du gouvernement

Après avoir difficilement cohabité, deux clans s'opposent désormais de manière frontale. D'un côté, les partisans d'une coupure franche avec l'Union européenne, et de l'autre, ceux qui sont favorables à plus de collaboration avec Bruxelles. 

David Davis (à gauche), Boris Johnson (au centre) et Theresa May (à droite) à Londres, le 28 novembre 2016.
David Davis (à gauche), Boris Johnson (au centre) et Theresa May (à droite) à Londres, le 28 novembre 2016. (PETER NICHOLLS / AFP)

Tornade sur Downing Street. Theresa May a décidé de réunir son cabinet, mardi 10 juillet, après la démission de deux de ses ministres. Boris Johnson, jusqu'alors aux Affaires étrangères, a emboîté le pas à David Davis, qui était en charge du Brexit au sein du gouvernement conservateur.

Derrière cette rupture, c'est l'avenir du Brexit qui se joue, avec d'un côté le camp des ministres démissionnaires partisans d'un Brexit "dur" et de l'autre, celui de la Première ministre, plus favorable à des négociations avec Bruxelles. Franceinfo vous explique les raisons de cette tempête qui souffle sur le gouvernement britannique.

Qui sont les ministres démissionnaires ? 

• David Davis, le ministre britannique en charge du Brexit, a été le premier à démissionner, dimanche 8 juillet. L'annonce a sonné  comme un terrible revers pour Theresa May, qui pensait avoir obtenu les coudées franches pour négocier la future relation du Royaume-Uni avec l'Union européenne. Surtout, la cheffe du gouvernement perd un vieux routier de la politique britannique : à 69 ans, cet eurosceptique convaincu a été secrétaire d'Etat aux Affaires européennes de 1994 à 1997, président du Parti conservateur entre 2001 et 2002, avant de tenter, en vain, de prendre sa direction en 2005. Dans la foulée, les secrétaires d'Etat au Brexit Steve Baker et Suella Braverman ont aussi annoncé leur démission, relate le Guardian (en anglais).

 Boris Johnson, le ministre britannique des Affaires étrangères, a suivi la même voie, lundi 9 juillet. Une démission annoncée peu avant que la Première ministre prenne la parole devant les députés britanniques pour exposer son plan pour le Brexit. Cette fois, c'est un dangereux concurrent dans la course au 10, Downing Street qui quitte le navire de Theresa May. A seulement 54 ans, l'ancien maire de Londres a été l'un des leaders de la campagne pro-Brexit. Célèbre pour son franc-parler, il ne s'est jamais privé de miner le terrain de la Première ministre en critiquant ouvertement ses choix.

Pourquoi ont-ils démissionné ? 

Ces deux démissions de poids ont eu lieu quelques jours après un séminaire gouvernemental autour du Brexit à Chequers, la résidence secondaire de la Première ministre. Après douze heures de discussions marathon, le gouvernement a arrêté plusieurs propositions en vue des négociations avec Bruxelles, notamment la mise en place d'une zone de libre-échange avec l'UE, ainsi qu'un nouveau modèle douanier.

Une marche vers un Brexit "doux" qui a profondément déplu à David Davis, partisan d'un Brexit "dur". "Il a fermement défendu ses arguments devant ses collègues, sachant bien que si sa position n'était pas retenue et que les politiques décidées ne lui convenaient en rien, il ne pourrait alors que se retirer", a expliqué son entourage au HuffPost britannique

"Au mieux, nous serons dans une position de faiblesse pour négocier" avec Bruxelles, a déploré David Davis après sa démission. "L'intérêt national exige un ministre du Brexit qui croie fermement en votre approche, et pas seulement un conscrit réticent", a-t-il expliqué pour justifier son départ. Dans sa lettre de démission, Boris Johnson a eu des mots encore plus durs, affirmant notamment que le Royaume-uni se dirigeait "vers le statut de colonie" de l'Union européenne. 

Le rêve [du Brexit] est en train de mourirBoris Johnsondans sa lettre de démission

Comment a réagi Theresa May ?

Theresa May s'est dite "désolée et un peu surprise" par ces démissions, avant de concéder qu'il existait, avec les deux ex-ministres, des "désaccords sur la meilleure manière de mettre à exécution" le Brexit. Elle leur a rapidement trouvé des remplaçants : aux Affaires étrangères, Boris Johnson a été remplacé par le ministre de la Santé Jeremy Hunt, lui-même remplacé par le ministre de la Culture Matthew Hancock. 

David Davis a lui été remplacé par Dominic Raab, jusque-là secrétaire d'Etat au Logement. Désormais ministre du Brexit, ce député eurosceptique de 44 ans aura la lourde tâche de ferrailler avec les dirigeants européens, qui s'impatientent de plus en plus de voir VOYANT ? les négociations patiner à moins de neuf mois du Brexit.

D'autres ministres risquent-ils de claquer la porte ? 

C'est ce qu'ont assuré sous couvert d'anonymat des partisans du Brexit au quotidien The Guardian. D'après l'un d'eux, les départs "vont continuer un par un, juste qu'à ce que [Theresa May] jette à la poubelle [le plan adopté vendredi lors du séminaire gouvernemental] ou qu'elle s'en aille". D'après le site Politico (en anglais), "d'autres ministres pro-Brexit se demandent s'il faut leur emboîter le pas et tenter de la faire tomber".

Theresa May peut-elle se maintenir à la tête du gouvernement ? 

Theresa May tente de résister à la tempête, mais la menace d'un vote de défiance pèse sur elle si les partisans d'une rupture franche avec l'UE s'alliaient pour la renverser. Selon les statuts du Parti conservateur, un minimum de 48 députés est requis pour saisir le Comité 1922, responsable de l'organisation interne des Tories au Parlement et du déclenchement d'un vote de défiance. Il faudrait ensuite le vote de 159 députés conservateurs (sur 316) pour faire tomber la cheffe du gouvernement.

Ce ne sera pas une mince affaire pour les partisans de Boris Johnson. "Malgré le brouhaha, l'arithmétique au Parlement n'a pas changé, explique Politico (en anglais). Pour l'instant, les partisans d'un Brexit dur ne sont pas assez nombreux pour chasser May du pouvoir ni imposer leur version préférée du Brexit à la Chambre des communes."

"Ce qui va être difficile, c'est obtenir la confiance de tous ceux qui sont eurosceptiques au Parlement, explique à franceinfo Christian Lequesne, professeur à Sciences Po et spécialiste de la politique européenne. La majorité parlementaire sait aussi que si le Parti conservateur ne retrouve pas un minimum de discours de consensus, les travaillistes ont toutes les chances de gagner une élection." En se débarrassant de farouches adversaires d'un Brexit "doux", notamment David Davis, Theresa May pourrait ainsi un peu plus unifier et stabiliser la voix du gouvernement.

Cela fait quand même des mois que Theresa May a du mal à contrôler David Davis, qui est un eurosceptique vraiment très fort. Peut-être que pour elle, c'est une forme de libération.Christian Lequesne, professeur à Sciences Poà franceinfo