Législatives en Espagne : pourquoi les électeurs se sont détournés des "partis citoyens" Podemos et Ciudadanos

Article rédigé par Marie-Violette Bernard
France Télévisions
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Temps de lecture : 6 min
Les partis citoyens espagnols Podemos (gauche radicale), dirigé par Ione Belarra, et Ciudadanos (centre-droit), mené par Patricia Guasp, ont vu leur électorat s'effondrer. (ALEJANDRO MARTINEZ VELEZ / GETTY IMAGES  / PAULINE LE NOURS)
Ces deux formations, qui se sont un temps trouvées au cœur des coalitions gouvernementales, ont réalisé de très faibles scores lors des dernières élections. Elles pourraient s'effacer encore davantage lors du scrutin de dimanche.

En 2019, ils étaient incontournables pour former un gouvernement en Espagne. Près de quatre ans plus tard, les partis Podemos (gauche radicale) et Ciudadanos (centre-droit) ont vu leur électorat s'effondrer. Au point que le second a décidé de ne pas présenter de liste aux élections générales anticipées, convoquées par le Premier ministre, Pedro Sanchez, dimanche 23 juillet. Comment expliquer que ces deux mouvements "citoyens" aient quasiment disparu en quelques années ? Franceinfo vous apporte des éléments de réponse.

Une même promesse de "renouveau" qui n'est plus au cœur des "problématiques" des électeurs

Ciudadanos et Podemos ont réalisé de très faibles scores lors des dernières élections régionales et municipales du 28 mai. Mais ces résultats ne sont pas vraiment une surprise. Après une percée en 2015, les deux partis dits "citoyens" avaient déjà vu leur électorat se réduire lors des législatives de 2019. Les motifs sont différents pour les deux formations, mais celles-ci ont un point commun. "Ce sont des partis plutôt jeunes, nés en réaction à une conjoncture spécifique", analyse Antoine de Laporte, expert de la vie politique espagnole, associé à la Fondation Jean-Jaurès.

A leurs débuts, les deux mouvements ont porté une promesse de "renouveau politique et démocratique". Ciudadanos s'est formé en 2006, "dans l'opposition à l'indépendantisme catalan". Podemos est né huit ans plus tard, pour transformer le mouvement des Indignés en formation politique. Avec l'échec de la sécession de la Catalogne en 2017, et la succession de crises comme la pandémie de Covid-19 ou la guerre en Ukraine, "ces conjonctures ont disparu""La plupart des électeurs sont désormais plus concernés par des problématiques du quotidien, comme l'inflation", explique Antoine de Laporte.

Pour Ciudadanos, le refus d'une coalition qui a fait fondre sa base électorale

L'échec de Ciudadanos aux dernières élections espagnoles, "c'est la chronique d'une mort annoncée", résume Antoine de Laporte. A l'issue des législatives d'avril 2019, le parti de centre-droit s'est pourtant retrouvé en situation de force après avoir obtenu 57 sièges au Congrès. Le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), arrivé en tête du scrutin sans majorité absolue, a proposé aux libéraux de former une coalition gouvernementale. Mais le leader de Ciudadanos, Albert Rivera, s'y est opposé.

Dans l'impasse, le Premier ministre socialiste, Pedro Sanchez, a été contraint d'organiser de nouvelles élections en novembre. Déçus par le refus de leur dirigeant de gouverner avec le PSOE, "les électeurs de Ciudadanos se sont tournés vers les conservateurs du Parti populaire (PP), qui a pratiquement le même programme", explique Maria Elisa Alonso, politologue et enseignante-chercheuse à l'université de Lorraine.

La sanction est claire : en sept mois, Ciudadanos a perdu 47 sièges et récolté moins de 7% des suffrages. Et Albert Rivera a quitté le parti. "Il a été suivi par de nombreux autres cadres au fil des années", ce qui a fragilisé encore davantage le mouvement, souligne Maria Elisa Alonso.

"Ciudadanos a peu à peu disparu du paysage politique et médiatique. Ils n'ont plus les moyens de faire campagne."

Antoine de Laporte, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès

à franceinfo

Les élections du 28 mai dernier ont confirmé la dégringolade de la formation, désormais menée par Patricia Guasp : elle n'a obtenu que 1,35% des voix aux municipales, et aucun siège dans les assemblées des 12 régions qui ont voté ce jour-là, constate El Pais. "Les Espagnols ne nous voient pas comme une bonne alternative", a admis le secrétaire général de Ciudadanos, Adrian Vazquez.

Conséquence directe de cet échec, la direction du mouvement a décidé de ne pas présenter de liste aux législatives anticipées qui se déroulent dimanche, pour mieux "se préparer à un nouveau scénario politique". Une décision qualifiée de "suicide politique" par Maria Elisa Alonso. "Les électeurs qui voteront pour d'autres partis ne reviendront pas vers Ciudadanos."

Pour Podemos, des divisions internes et des polémiques à répétition qui ont terni son image

Podemos a connu une trajectoire pas tout à fait comparable. A l'issue des élections générales de novembre 2019, Pedro Sanchez a formé une alliance avec les indépendantistes catalans et basques, ainsi que le parti de gauche radicale. Le mouvement cofondé par Pablo Iglesias est donc entré au gouvernement, mais "il se cherche encore, entre contestation et entrée dans le système", note Antoine de Laporte. "Dès qu'il y a eu des tensions, l'information est sortie dans la presse, donnant l'image d'un exécutif qui n'arrivait pas à travailler ensemble", détaille l'expert associé à la Fondation Jean-Jaurès.

Le confondateur de Podemos, Pablo Iglesias, et le leader du PSOE, Pedro Sanchez, annoncent une coalition entre leurs deux mouvements, le 30 décembre 2019, à Madrid. (GABRIEL BOUYS / AFP)

La formation a par ailleurs été minée par les dissensions internes. Au fil des années et des départs de certains leaders, elle est devenue un "parti classique, à l'organisation verticale, loin du mouvement de transformation sociale qu'elle voulait être", analyse Antoine de Laporte. "En intégrant le système, Podemos a perdu son essence révolutionnaire, ce qui a fait fuir certains électeurs", abonde la politologue Maria Elisa Alonso.

L'image du parti, aujourd'hui dirigé par Ione Belarra, a notamment été ternie par les polémiques autour de certaines mesures qu'il a portées. La loi dite "transgenre", qui permet de changer de genre dès 16 ans via une simple déclaration"a divisé les féministes, les plus anciennes se montrant très critiques", relève Antoine de Laporte. Mais son plus gros échec reste la loi "seul un oui est un oui". Entrée en vigueur en octobre 2022, elle a instauré l'obligation de consentement explicite pour les rapports sexuels. Censé être une avancée féministe, le texte abaisse paradoxalement la peine minimum pour certains types de violences sexuelles, en supprimant le délit d'"abus sexuel", explique France 24

"Alors que la loi devait mieux protéger les droits des femmes, elle a entraîné plus de mille réductions de peine et 150 sorties de prisons anticipées pour des agresseurs sexuels."

Antoine de Laporte, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès

à franceinfo

Dans l'embarras, les socialistes ont revu le texte en avril. Mais le mal est fait. "Podemos a porté de nombreuses mesures progressistes, comme la création du congé menstruel, la réforme du droit du travail ou encore la création d'un revenu minimum, rappelle Antoine de Laporte. Mais la loi sur le consentement a donné une image d'amateur qui lui coûte cher." Lors des élections de mai dernier, le parti a perdu des sièges dans presque toutes les assemblées régionales et fait moins de 5% à Madrid ou Valence, note El Pais.

Pour éviter une nouvelle débâcle dimanche lors des législatives anticipées, Podemos a annoncé une alliance avec le mouvement Sumar. Mené par la ministre du Travail, Yolanda Diaz, Sumar tente de fédérer les différents partis de gauche radicale. "Il y a l'espoir d'un effet Nupes, qui permettrait à cette coalition d'être la troisième force politique d'Espagne à l'issue des élections de juillet, décrypte Antoine de Laporte. Cela servirait les intérêts de Podemos, dont le risque est de disparaître, et bien sûr de Pedro Sanchez, qui pourrait alors trouver un nouvel accord de gouvernement afin de rester au pouvoir."

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