Elections législatives en Espagne : l'ascension fulgurante de Vox, le parti d'extrême droite qui pourrait redonner le pouvoir aux conservateurs

Article rédigé par Marie-Violette Bernard
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 5 min
Santiago Abascal, leader du parti d'extrême droite espagnol Vox. (PIERRE-PHILIPPE MARCOU / AFP / PAULINE LE NOURS)
En dix ans d'existence, la formation dirigée par Santiago Abascal est devenue la troisième force politique du pays. Vox rêve de reproduire au Parlement ses succès dans certaines régions, où il gouverne avec le Parti populaire.

"Vox est devenu décisif pour construire l'alternative [à la gauche] dont l'Espagne a besoin." C'est presque un discours de victoire qu'a prononcé Santiago Abascal après les élections régionales et municipales en Espagne, le dimanche 28 mai. Et pour cause : son parti d'extrême droite a désormais des représentants dans toutes les assemblées régionales du pays, relève la chaîne RTVE. Dans plusieurs villes et autonomies, les conservateurs du Parti populaire (PP) ont même été obligés de nouer des accords avec Vox pour gouverner, souligne El Pais.

La formation de Santiago Abascal aborde les législatives anticipées du dimanche 23 juillet en ayant conforté sa position de troisième force politique du pays. Elle l'avait acquise en novembre 2019, en décrochant 52 sièges de députés au Congrès (la chambre basse espagnole), rapporte le quotidien La VanguardiaDeux ans plus tôt, Vox était pourtant "un parti inexistant qui ne dépassait jamais les 0,6% des suffrages", selon Steven Forti, professeur d'histoire à l'Université autonome de Barcelone. Alors comment expliquer cette ascension éclair ?

Anti-migrants et anti-indépendantistes

Le mouvement d'ultradroite est né d'une scission du Parti populaire, en décembre 2013. "Ses fondateurs reprochent alors au PP, qui dirige le pays, d'être trop complaisant et faible avec les indépendantistes catalans", raconte Steven Forti. Vox est "avant tout une formation nationaliste", poursuit l'historien. Elle prend son essor à la faveur de la crise catalane de 2017, lorsque la région autonome tente de faire sécession. "Cela entraîne une réaction nationaliste chez une partie de la population, opposée à l'indépendance de la Catalogne."

"Vox s'est nourri de ce nationalisme pour attirer les électeurs, mais aussi gagner en visibilité dans les médias."

Steven Forti, professeur d'histoire à l'Université autonome de Barcelone

à franceinfo

Après l'échec de la sécession catalane, les dirigeants indépendantistes sont arrêtés et poursuivis en justice. Le mouvement de Santiago Abascal se porte partie civile et son secrétaire général de l'époque, l'avocat Javier Ortega Smith, le représente lors des procès de 2019 retransmis en direct, rappelle le site El Diario. "Alors que la majorité des Espagnols ignoraient l'existence de Vox, le parti était soudainement constamment à la télévision", explique Steven Forti.

Javier Ortega Smith s'adresse aux médias après une audience au procès des dirigeants indépendantistes catalans, le 14 février 2019, à Madrid (Espagne). (RODRIGO JIMENEZ / EFE / MAXPPP)

Au passage, l'Espagne découvre le programme de ces ultraconservateurs. Ils défendent "une vision traditionnelle de la famille, catholique", opposée à l'élargissement des droits des personnes LGBTI+, précise la politologue Maria Elisa Alonso. "Vox est un parti climatosceptique, islamophobe, qui ne reconnaît pas l'existence des violences faites aux femmes", liste l'enseignante-chercheuse à l'Université de Lorraine. "Un autre pilier de son programme est la criminalisation et l'expulsion des migrants, qu'il lie aux questions de sécurité", renchérit Steven Forti.

Le mouvement s'est aussi "emparé du mal-être des agriculteurs", ajoute Maria Elisa Alonso. "Ce secteur économique est délaissé par les principaux partis. Vox a donc décidé de devenir le porte-parole de cette Espagne rurale oubliée, notamment devant l'Union européenne", détaille la spécialiste.

Suivre les exemples d'Orban et de Meloni

Dans un contexte de "polarisation de la vie politique", le parti "est parvenu à incarner une culture politique d'extrême droite qui existait déjà [durant la dictature] en Espagne", décrypte Benoît Pellistrandi, historien et professeur en classes préparatoires au lycée Condorcet, à Paris. "Après la mort de Franco, ses partisans étaient toujours présents mais ils n'avaient plus de moyens de s'exprimer, abonde Maria Elisa Alonso. Ils attendaient une force politique qui réponde à l'idéologie du franquisme, et c'est Vox."

Des militants de Vox brandissent une pancarte "Vive l'unité de l'Espagne", le 27 novembre 2022, lors d'une manifestation à Madrid. (BURAK AKBULUT / ANADOLU AGENCY / AFP)

Officiellement, le mouvement de Santiago Abascal ne revendique pas l'héritage franquiste. Mais il "entretient l'ambiguïté", pointe Steven Forti. "Vox a critiqué ouvertement la décision du gouvernement du socialiste Pedro Sanchez d'exhumer la dépouille de Franco de son mausolée pour l'enterrer dans un cimetière privé", en 2019, illustre l'historien. Il a accusé l'exécutif de rouvrir les blessures de la dictature." Une façon de "s'attirer la sympathie des partisans du franquisme", sans le célébrer ouvertement.

Le parti préfère souligner sa proximité avec le reste de l'extrême droite européenne, dont il partage l'idéologie. "Vox est tourné vers le présent et l'avenir : son modèle, c'est la Hongrie de Viktor Orban", constate Maria Elisa Alonso. Ou encore l'Italie de Giorgia Meloni, dont le mouvement, Fratelli d'Italia, est, lui aussi, passé de marginal à incontournable en seulement dix ans d'existence. Au point de devenir la première force politique du pays, en octobre 2022, et de faire de la Romaine la nouvelle cheffe du gouvernement italien. "Nous espérons que l'Espagne aussi passe à droite !", avait alors écrit Georgia Meloni sur Twitter.

Vox, parti clé des législatives anticipées ?

S'il est possible que l'Espagne "passe à droite" dimanche, Santiago Abascal semble encore loin de prendre la tête du gouvernement. "Le parti qui domine le camp conservateur espagnol, c'est le PP", estime Steven Forti. Avec 32,9% d'intentions de vote dans les sondages, la formation d'Alberto Nuñez Feijoo devance très largement Vox, crédité de 13,5% selon la dernière enquête d'opinion pour El Pais.

Une affiche de campagne de Vox, le 20 juin 2023 à Madrid, montrant une main jetant à la poubelle le symbole féministe, ou encore les drapeaux LGBT et indépendantistes catalans. (THOMAS COEX / AFP)

Le mouvement d'extrême droite parviendra-t-il à être, comme en 2019, la troisième force politique du Congrès des députés ? C'est l'objectif de Santiago Abascal. "Ni le PP, ni le PSOE n'obtiendront la majorité absolue. Ils devront impérativement former une alliance pour gouverner, analyse Maria Elisa Alonso. A droite, cela passera par une coalition avec Vox." Pour preuve, la politologue cite les plus de 130 accords conclus entre les deux partis à l'issue des élections municipales et régionales du 28 mai. Ces pactes "révèlent à quel point le PP accepte l'idéologie de l'ultradroite", selon la radio Cadena Ser, qui évoque des mesures "réduisant au minimum" la lutte contre les violences sexistes ou les émissions de gaz à effet de serre.

"Il n'existe pas de 'cordon sanitaire' contre l'extrême droite en Espagne : s'il a besoin de ces votes pour former un gouvernement, le PP n'hésitera pas."

Steven Forti

à franceinfo

"Si ces deux partis comptent, à eux deux, plus de 176 députés au Congrès, le pays sera dirigé par la droite. Mais avec quel programme ? Tout dépendra du rapport de force", résume Benoît Pellistrandi. L'enjeu pour la formation de Santiago Abascal est "d'obtenir un maximum de sièges afin d'entrer au gouvernement, insiste l'historien. Cela permettrait non seulement à Vox d'être une voix déterminante dans ces élections, mais aussi d'infléchir la politique du futur exécutif."

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