"Nous avons les outils pour limiter le réchauffement" climatique : ce qu'il faut retenir du nouveau rapport du Giec sur les solutions pour endiguer la crise

Ce dernier volet du sixième rapport du Giec, publié lundi, s'intéresse aux moyens de limiter nos émissions de gaz à effet de serre et le réchauffement climatique.

La mine de charbon de Garzweiler et ses éoliennes, le 4 avril 2022 à Jackerath (Allemagne).
La mine de charbon de Garzweiler et ses éoliennes, le 4 avril 2022 à Jackerath (Allemagne). (FEDERICO GAMBARINI / DPA / AFP)
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Après les faits et les effets, les solutions. Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) a publié, lundi 4 avril, le troisième et dernier volet de son sixième rapport sur le changement climatique. Cette fois-ci, les scientifiques, qui avaient déjà rendu leur copie sur l'évolution physique du climat et sur ses effets sur les sociétés humaines et la biodiversité, ont évalué comment réduire les émissions de gaz à effet de serre – "l'atténuation", dans le jargon du Giec.

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Sur la période 2010-2019, ces émissions de gaz à effet de serre, produites par nos activités quotidiennes, ont continué à augmenter. Cette croissance a légèrement ralenti, passant de +2,3% à +1,3% par an. Pour contenir le réchauffement climatique nettement en dessous de 2 °C, ces émissions doivent avoir diminué de 27 à 43% en 2030 et de 63 à 84% en 2050. Concrètement, elles doivent plafonner dans trois ans. "Les décisions que nous prenons aujourd'hui peuvent nous assurer un futur vivable", a commenté Hoesung Lee, le président de l'instance onusienne. "Nous avons les outils et le savoir-faire pour limiter le réchauffement", selon lui.

Franceinfo a pu consulter le "résumé pour décideur" de ce rapport et vous en présente les principaux enseignements.

L'inaction plus coûteuse que les investissements nécessaires

Les experts du Giec soulignent d'abord que "les avantages des scénarios permettant de limiter le réchauffement à 2 °C dépassent les coûts des mesures d'atténuation [des émissions]". Concrètement, les investissements nécessaires coûteraient moins cher que les dommages économiques provoqués par la crise climatique. "C'est une conclusion extrêmement robuste. La réduction de nos émissions est un investissement qui, à long terme, vaut le coup", avance auprès de franceinfo Céline Guivarch, directrice de recherche au Centre international de recherche sur l'environnement et le développement (Cired) et coautrice du groupe 3 du Giec.

Le Giec ajoute que "le coût de plusieurs technologies bas-carbone a chuté continuellement depuis 2010". Les experts citent l'énergie solaire, dont le coût a baissé de 85% entre 2010 et 2019, l'éolien (–55%) ou encore les batteries lithium-ion (–85%).

Une boîte à outils, secteur par secteur

Le rapport est très clair : tous les scénarios limitant le réchauffement à 1,5 °C ou 2 °C "impliquent de rapides, profondes et la plupart du temps immédiates réductions de gaz à effet de serre dans tous les secteurs". Si les scientifiques du Giec relèvent quelques progrès, les politiques actuelles des Etats, qui ne respectent parfois pas les engagements pris, conduisent le réchauffement bien au-delà des 1,5 °C au cours de ce siècle (+3,2 °C). Pour le vice-président du groupe 3 du Giec, Priyadarshi Shukla, "les bonnes mesures, infrastructures et technologies" peuvent "permettre de réduire de 40 à 70% les émissions de gaz à effet de serre d'ici 2050". Voici les solutions évaluées, secteur par secteur, pour corriger le tir.

Production d'énergie (environ 34% des émissions mondiales). Dans ce secteur, qui correspond principalement à la production d'électricité, la consommation de charbon, pétrole et gaz doit diminuer respectivement de 95%, de 60% et de 45% en 2050 par rapport à 2019. Cela demande une "transition majeure" avec "le déploiement de sources d'énergie peu émettrices" comme l'éolien, le solaire, l'hydraulique ou le nucléaire. Sur ce point, le Giec note que de nombreuses technologies peu carbonées "ont montré de nombreux progrès depuis le précédent rapport, en termes de coût, de performance et de déploiement".

Coauteur du rapport et directeur du Cired, Franck Lecocq insiste aussi sur le fait que les infrastructures fossiles actuellement construites produiront plus de gaz à effet de serre que ce qu'il faudrait pour limiter le réchauffement : "Tenir ces objectifs suppose donc de fermer de façon prématurée ces centrales, c'est un message extrêmement fort. A fortiori, toute construction nouvelle rend encore plus difficile l'atteinte de cette objectif." Cela suppose également de ne pas exploiter toutes les réserves de charbon ou de pétrole connues.

Industrie (environ 24%). Parvenir à zéro émission nette dans ce secteur est un "défi", mais c'est "faisable", estime le Giec. Les scientifiques évoquent des actions coordonnées "tout au long de la chaîne de valeur", pour "utiliser plus efficacement les matériaux, les réutiliser et les recycler, diminuer les déchets". "Ces options ont le potentiel d'être plus utilisée dans les pratiques industrielles et requièrent une plus grande attention de la part des politiques industrielles", notent les auteurs du texte.

Agriculture, forêt et usage des terres (environ 22%). Ce secteur est crucial, parce qu'il peut participer, au-delà de ses réductions d'émissions propres, à la captation de carbone émise par d'autres. Il y a en outre "plein d'opportunités spécifiques à chaque pays d'apporter des cobénéfices (comme la préservation de la biodiversité, des services écosystémiques et du mode de vie) et d'éviter les risques (par exemple, en s'adaptant au changement climatique)".

Cela passe par la "préservation, une meilleure gestion et une restauration des forêts et autres écosystèmes, comme les marais côtiers, les tourbières, les savanes et prairies", une gestion durable des cultures et des élevages. Les consommateurs ne sont pas oubliés, puisque la transition vers des régimes alimentaires plus riches en végétaux et avec peu de viande est listée comme une solution pour réduire les émissions du secteur.

Transports (environ 15%). Dans ce secteur, le premier émetteur en France, le Giec liste plusieurs options : réduction de la demande de transports (télétravail, moins d'étalement urbain), report sur des modes moins polluants (transports en commun), des modes actifs (vélo, marche) avec des investissements (pistes cyclables, trottoir), électrification des véhicules (moins polluants que les thermiques sur l'ensemble de leur cycle de vie) et biocarburants (même si ces derniers présentent des risques de conflit sur l'usage des sols avec l'alimentation). Ces mesures d'atténuation présenteraient en outre d'autres bénéfices variés, dont "l'amélioration de la qualité de l'air, de la santé, l'accès équitable aux transports, la réduction des bouchons et de la demande de matériaux", constatent-ils.

Bâtiments (environ 6%). Les villes et les aires urbaines offrent des "opportunités significatives" pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Cela doit inclure "la réduction ou le changement de la consommation énergétique et de matériaux", "l'électrification" et l'augmentation de la capacité de la ville à capter et stocker du carbone (avec des espaces verts, par exemple).

La capture de carbone, indispensable mais loin d'être suffisante

Pour limiter le réchauffement à 1,5 °C par rapport à l'ère préindustrielle, le monde doit atteindre la neutralité carbone d'ici 2050 (2070 pour une limitation du réchauffement à 2 °C), rappelle le Giec. Pour ce faire, en plus d'une réduction de nos émissions, "le déploiement de dispositifs de captation du dioxyde de carbone, pour contrebalancer les émissions résiduelles, est inévitable", écrivent-ils. Ces émissions résiduelles, difficiles à supprimer, proviennent de secteurs comme l'agriculture (le méthane émis par les ruminants par exemple) ou l'aviation.

Le Giec envisage comme solutions le développement de puits naturels de carbone, grâce à la reforestation et au changement de pratiques des sols, ainsi que des solutions artificielles (pas encore arrivées à maturité) de capture et stockage du CO2. "Il ne s'agit toutefois pas de dire qu'on peut continuer d'émettre des gaz à effet de serre. Plus les émissions résiduelles sont faibles, moins on a besoin d'émissions négatives pour les compenser", souligne Céline Guivarch.

Les émissions (et les solutions) inégalement réparties

"Les émissions ont augmenté dans la plupart des régions du monde, mais sont distribuées de manière inégale", rappelle le Giec dans ce troisième volet. Les experts appuient leurs dires par cette infographie sur les émissions cumulées depuis 1850. Aujourd'hui encore, les pays les moins développés totalisent des émissions par habitant "bien plus basses" (1,7 tonne de CO2 par an) que la moyenne mondiale (6,9 tonnes). "Dans le monde, les 10% de ménages les plus riches représentent entre 36 et 45% des émissions", ajoutent les auteurs.

Infographie présentant les émissions de CO2 anthropiques historiques par région, issue du troisième volet du sixième rapport du Giec sur le climat.
Infographie présentant les émissions de CO2 anthropiques historiques par région, issue du troisième volet du sixième rapport du Giec sur le climat. (IPCC)

Face à ce constat, les experts du Giec soulignent que les solutions à apporter à la crise climatique ne sont pas les mêmes. "Les individus au statut socio-économique élevé contribuent de manière disproportionnée aux émissions et ont un plus grand potentiel de réduction", soulignent les experts. De manière globale, ils établissent qu'un "soutien financier accéléré des pays développés aux pays en développement constitue un facilitateur essentiel pour renforcer les mesures d'atténuation et remédier aux inégalités" et faire face "à sa vulnérabilité économique au changement climatique pour les pays en développement".

Des financements trop faibles

Pour mener à bien cette transition, d'importants financements sont nécessaires. Aujourd'hui, constate le Giec, "les flux financiers privés et publics vers les énergies fossiles sont toujours plus importants que ceux pour l'adaptation et l'atténuation du changement climatique". Selon les calculs des scientifiques, les financements annuels, pour la décennie 2020, devraient être "trois à six fois plus importants que les niveaux actuels" pour respecter les objectifs de l'accord de Paris. "Malgré une impulsion et des engagements, les progrès réels ont été lents", constate Raphaël Jachnik, co-auteur du rapport et analyste politique à l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques).