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Philippines : quatre choses à savoir sur Ferdinand "Bongbong" Marcos, dont la victoire à la présidentielle inquiète les défenseurs des droits

A 64 ans, Ferdinand Marcos Junior a remporté l'élection présidentielle philippine, lundi. La victoire de celui qui défend l'héritage de son père, dictateur dans les années 1970-1980, pourrait mettre en danger la démocratie.

Article rédigé par franceinfo avec AFP
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Le candidat à la présidentielle Ferdinand Marcos Junior, le 25 mars 2022 à Laogag (Philippines). (TED ALJIBE / AFP)

Il se présente avec son surnom d'enfance, "Bongbong". Tout sourire, il partage des vidéos de fous rires avec sa famille, unie et complice, sur les réseaux sociaux. Mais il ne faut pas s'y méprendre. Ferdinand "Bongbong" Marcos Junior, qui a remporté l'élection présidentielle aux Philippines, lundi 9 mai, inquiète les défenseurs des droits dans ce pays d'Asie du Sud-Est. Car ce politique de 64 ans est le fils du dictateur philippin des années 1970 et 1980, Ferdinand Marcos. 

Selon des résultats préliminaires portant sur la quasi-totalité des bureaux de vote, Marcos Junior a obtenu plus de 56% des suffrages et plus de deux fois plus de voix que sa principale rivale, la vice-présidente sortante Leni Robredo, au cours d'un scrutin marqué par l'insécurité dans un pays où achat de voix et intimidations sont récurrents. Franceinfo se penche sur le prochain président de cet archipel de 110 millions d'habitants, qui devrait être investi le 30 juin.

1Il est le fils d'un dictateur qui a ensanglanté le pays

Cette élection à la plus haute fonction de l'Etat marque le retour en grâce de la famille Marcos, dont le père a été renversé par une révolte populaire en 1986. La mère de Ferdinand Marcos Junior, Imelda Romuáldez, 92 ans, a aussi eu des ambitions politiques. Elle a été tour à tour reine de beauté, membre du cabinet de son mari, gouverneure de la région de Manille et ambassadrice. Alors que son époux était malade, elle a brigué la présidence à deux reprises, rappelle Le Monde (édition abonnés). 

La victoire de Ferdinand Marcos Junior, aussi surnommé "BBM", effraie les défenseurs de la démocratie, des droits humains, ainsi que l'Eglise, très puissante aux Philippines. Le bilan de 14 années de dictature reste dans les esprits. Ferdinand Marcos père, élu en 1965, a imposé une loi martiale en 1972. La répression est responsable de 3 200 morts extrajudiciaires, 35 000 personnes torturées, 70 000 emprisonnées, selon Alfred McCoy, professeur d'histoire à l'université du Wisconsin*. Après la décision américaine de ne plus soutenir le régime et la mobilisation de milliers de manifestants contre eux, Marcos et sa famille fuient le palais présidentiel en 1986 pour Hawaï, où Marcos Senior mourra trois ans plus tard.

Ferdinand Marcos Junior a lui-même encouragé cette répression violente, rappelle Le Monde. En 1986, il a recommandé à son père de bombarder les unités militaires et policières qui avaient fait défection pour rejoindre la révolution, proposition que son père a déclinée. "C'est un autre carrefour pour nous", s'inquiète Judy Taguiwalo, 72 ans, une militante anti-Marcos qui a été arrêtée deux fois et torturée pendant la loi martiale, interrogée par l'AFP lundi 9 mai. "Nous devons continuer à nous lever et à lutter."

2Il pourrait réviser la Constitution 

Né à Manille en 1957, Ferdinand Marcos Junior n'est pas un néophyte en politique. Après son retour d'exil en 1991, il remporte l'ancien siège de son père au Congrès en 1992 avant de devenir gouverneur de l'Ilocos Norte en 1998 et sénateur en 2010. En 2016, il tente de devenir vice-président mais doit s'incliner face à Leni Robredo, ancienne membre du Congrès, avocate en droits humains âgée aujourd'hui de 58 ans. Durant son mandat de six ans, elle a agi comme contre-pouvoir au président sortant Rodrigo Duterte. Elle a notamment dénoncé sa politique de "guerre contre les drogues", marquée par des milliers de meurtres commis par les forces de l'ordre, ce qui fait l'objet d'une enquête de la Cour pénale internationale, explique le Guardian*Ferdinand Marcos Junior souhaite au contraire une continuité avec Rodrigo Duterte et a soutenu sa fille, Sara Duterte, élue lundi à la vice-présidence.

L'opposition redoute que Ferdinand Marcos Junior ne fasse réviser la Constitution – qui interdit d'effectuer plus d'un mandat – pour asseoir son pouvoir. En outre, en tant que chef de l'Etat, il aura la mainmise sur la Commission présidentielle chargée de récupérer les presque 10 milliards de dollars volés par son père, souligne Reuters*.

Or, le président élu ne reconnaît pas ce pillage et protège même la richesse de la famille, dont des membres restent accusés dans une quarantaine d'affaires civiles. Il a participé à contrecarrer les efforts pour que l'Etat récupère cet argent. En décembre 2021, l'administration a d'ailleurs envoyé une lettre de mise en demeure aux "héritiers Marcos" concernant les impôts impayés, note Reuters.

3Il a mené une campagne fondée sur la désinformation

Cette répression, ces vols passés ont été savamment éclipsés pendant la campagne. Cette élection a en effet été marquée par une désinformation massive sur les réseaux sociaux. A coups d'émojis et de chansons, de montages vidéo et de pluie de commentaires, le passé brutal de la dictature philippine a été "blanchi" en ligne. 

Depuis des années, des comptes pro-Marcos Junior ont ainsi envahi les réseaux sociaux, faisant passer auprès des jeunes Philippins les vingt et un ans de régime de son père (1965-1986) comme une ère dorée de paix et de prospérité pour l'archipel. En passant sous silence les dizaines de milliers d'opposants arrêtés, torturés ou tués, ou encore les milliards de dollars volés par les Marcos dans les caisses du pays pour son enrichissement personnel. Le Washington Post* rapporte que, selon des experts, des comptes de fans de membres du clan Marcos seraient en fait gérés par des personnes employées par la famille. 

Une désinformation qui se retrouve sur toutes les plateformes : Facebook et Twitter, mais aussi des réseaux sociaux plébiscités chez les jeunes, TikTok et YouTube, et même sur Wikipédia. Parmi les fake news qui circulent figure celle selon laquelle aucune arrestation n'aurait eu lieu pendant la loi martiale. Autre contre-vérité, largement diffusée : Marcos fils aurait hérité de tonnes d'or, qu'il s'apprêterait à redistribuer s'il accédait au pouvoir.

De son côté, "Bongbong" enchaîne ouvertement les épisodes de vlog, ces formats appréciés des influenceurs, 209 au total sur sa chaîne YouTube. Entre deux vidéos thématiques sur des sujets de fond, il s'esclaffe lors d'un questionnaire au détecteur de mensonges avec sa famille, réagit à des tendances TikTok, joue aux jeux vidéo sur son portable. Une façon de parfaire la dédiabolisation de son clan.

4Il a bénéficié de l'appui du président sortant

Marcos Junior doit en grande partie sa victoire à une série de tractations en coulisses avec d'autres clans familiaux, et notamment à son alliance avec Sara Duterte, fille du président sortant, élue vice-présidente. Leni Robredo, candidate à la présidence qui avait promis de débarrasser le pays de la corruption et de la mainmise des dynasties politiques, a exprimé sa "claire déception".

Marcos Junior va devoir s'efforcer de satisfaire tous ceux qui ont voté pour lui en réaction aux gouvernements démocratiques qui se sont succédé depuis la fin de la dictature, jugés incapables d'améliorer le niveau de vie des Philippins.

"Il devra présenter un plan cohérent et détaillé pour remettre l'économie philippine sur les rails après les ravages de la pandémie" de Covid-19, estime Peter Mumford, analyste chez Eurasia Group. Le tout en contentant aussi les puissantes dynasties politiques qui l'ont soutenu et qui attendront de lui un retour d'ascenseur. Pour Peter Mumford, "l'un des principaux points à surveiller sous son gouvernement sera l'aggravation de la corruption et du copinage" aux Philippines.

* Les liens suivis d'un astérisque sont en anglais.

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