Soudan : la Russie renforce son emprise, les yeux rivés sur le sous-sol africain

Au-delà du Soudan, 3e producteur d'or d'Afrique, Moscou vise la Centrafrique et la Libye. 

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Navire russe amarré dans le port de la ville soudanaise de Port Soudan, le 2 mai 2021.  (IBRAHIM ISHAQ / AFP)

Alors que l'Occident isole Moscou depuis l'invasion de l'Ukraine et Khartoum depuis le putsch militaire d'octobre, la Russie et le Soudan ne cessent, eux, de se rapprocher. La preuve ? A la veille du déclenchement par Vladimir Poutine des hostilités en Ukraine, une délégation soudanaise entamait le 23 février huit jours de rencontres de haut niveau en Russie. Sous le dictateur Omar el-Béchir, la Russie était l'unique pourvoyeur d'armes du pays, sous strict embargo international. Aujourd'hui, après une révolte populaire au Soudan, un début de transition démocratique et un coup d'Etat qui l'a arrêté en plein vol, Moscou revient en force, avec mercenaires, vues sur les mines d'or et projet de base navale. Il y a bien eu une parenthèse : après la chute en 2019 de Béchir et l'avènement d'un pouvoir partagé entre civils et militaires, les Etats-Unis ont retiré le Soudan de la liste des pays soutenant le "terrorisme". Khartoum annonçait alors "revoir" l'accord négocié par Béchir et Moscou en 2017 sur une base pour 300 hommes et des navires à propulsion nucléaire, sur la mer Rouge, stratégique pour couper la route aux flottes américaines.

Accès aux mers chaudes

Le 25 octobre 2021, le chef de l'armée, le général Abdel Fattah al-Burhane, a écarté les civils du gouvernement. Et surtout, son numéro deux, Mohammed Hamdane Daglo dit Hemetti, figure du régime de Béchir et chef des très redoutés paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR), a affirmé sa doctrine à son retour de Moscou. "Si un pays veut une base sur nos côtes, que cette base satisfait nos intérêts et ne menace pas notre sécurité, qu'elle soit russe ou autre, nous coopérerons", a-t-il lancé. A la presse, il a malgré tout assuré ne pas avoir parlé de base avec les Russes.

"Les Russes veulent un accès aux mers chaudes et la mer Rouge est la clé de cette ambition."

Ahmed Hussein, chercheur

à l'AFP

Une ambition qui, depuis plusieurs années déjà, passe par Daglo et les FSR qui, comme l'armée, jouent un rôle important dans les mines d'or, rappelle l'European Council on Foreign Relations (ECFR, lien en anglais). Déjà sous Béchir, "des accords ont été signés entre des compagnies liées à Evgueni Prigojine, dont M Invest et sa section soudanaise Meroe Gold", explique le think-tank. En juillet 2020, le Trésor américain annonçait des sanctions contre ce même Prigojine, citoyen russe qui passe pour le patron des mercenaires de Wagner, l'accusant "d'exploiter les ressources naturelles du Soudan pour son enrichissement personnel".

Réseaux sociaux et autarcie 

Cinq ans plus tôt, une autre compagnie russe, Siberian, avait signé avec Khartoum pour l'extraction en six mois de 46 tonnes d'or, qui s'échangeraient aujourd'hui à plus de 2,6 milliards d'euros, avant de jeter l'éponge en 2018.

"Les investissements russes au Soudan, surtout dans l'or, sont très obscurs, on ne connaît ni leur ampleur ni leurs liens avec des acteurs étatiques."

Khaled el-Tijani, économiste

à l'AFP

Pour l'ECFR, "les employés de Wagner ont commencé par se déployer sur des sites d'exploration minière avant de passer à une assistance politique et militaire au pouvoir". Aujourd'hui, assure un membre des services de sécurité soudanais à l'AFP, "des experts russes sécurisent les communications et analysent les réseaux sociaux pour des institutions liées à l'Etat" soudanais.

"Avec nos sanctions, nous sommes tout simplement en train d'offrir le Soudan sur un plateau aux Russes. Les généraux ont survécu en autarcie sous l'embargo contre Béchir, donc nos menaces pèsent peu."

Diplomate occidental

à l'AFP

"Lutte d'influence contre la France"

Les Russes voient bien au-delà du Soudan, tout comme les Forces de soutien rapide. Formées en 2013 par Béchir, les FSR sont composées de membres de tribus arabes à cheval sur le Soudan, le Tchad, le Niger et le Mali. Certains combattent en Libye, d'autres l'ont fait au Yémen au sein de la coalition militaire sous commandement saoudien dont font partie notamment les Emirats arabes unis. Leur expansion leur a permis de gagner en influence, en armement et en argent. Les FSR connaissent bien aussi la Centrafrique, qui partage 300 kilomètres de frontières avec le Soudan et renferme "la plus forte présence militaire russe" de la région, selon le chercheur Ahmed Hussein. C'est depuis ce pays en guerre depuis 2013 que Moscou mène "sa lutte d'influence contre la France", qui vient de retirer ses troupes du Mali, dénonçant notamment les "finalités prédatrices" des mercenaires russes. Pour Ahmed Hussein, c'est dans ce contexte qu'il faut lire la visite moscovite du général Daglo. 

"Le général Daglo et son institution (les FSR) se sont organisés avec Wagner, le bras de la Russie au Soudan et en Afrique, dans le cadre de cette lutte d'influence avec la France au Sahel."

Ahmed Hussein, chercheur

à l'AFP

"Entre l'expansion opportuniste de Wagner et l'intérêt stratégique de Moscou en Afrique, cette entreprise forme désormais un triangle d'influence reliant le Soudan, la Centrafrique et la Libye", assure l'ECFR.

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