Soudan : le général Abdel Fattah al-Burhan a l'aval de Ryad, Abou Dhabi et Le Caire pour maintenir la stabilité

L’écrasement dans le sang du sit-in pacifique de l’opposition soudanaise à Khartoum a bénéficié d’un feu vert régional. Celui implicite de l’axe Ryad-Abou Dhabi-Le Caire qui voit d’un mauvais œil ce nouveau printemps arabe et africain à la fois.

Le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salman, en conversation avec le général Abdel Fattah al-Burhan, président du Conseil militaire transitoire au pouvoir au Soudan, lors d\'une réunion au sommet de l\'Organisation de la conférence islamique (OCI), dans la ville sainte saoudienne de La Mecque le 1er juin 2019.
Le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salman, en conversation avec le général Abdel Fattah al-Burhan, président du Conseil militaire transitoire au pouvoir au Soudan, lors d'une réunion au sommet de l'Organisation de la conférence islamique (OCI), dans la ville sainte saoudienne de La Mecque le 1er juin 2019. (BANDAR AL-JALOUD / SAUDI ROYAL PALACE)

Difficile de ne pas faire le rapprochement entre la dispersion meurtrière du mouvement de contestation soudanais qui a fait au moins 60 morts et l’emploi du temps d'Abdel Fattah al-Burhan, nouveau chef du Conseil militaire de transition (CMT), mis en place après la chute du président Omar el-Béchir. 

Resserrer les rangs face à l'Iran

Les forces de sécurité soudanaises ont déclenché le 3 juin 2019, à l’aube du dernier jour du Ramadan, le démantèlement par tirs à balles réelles du campement pacifique des opposants devant le quartier général de l’armée à Khartoum. C'est-à-dire quelques heures après le retour du général Abdel Fattah al-Burhan d’Arabie saoudite où il s’était rendu pour un triple sommet, arabe, du Golfe et islamique, convoqué par le prince héritier Mohamed Ben Sultan pour resserrer les rangs face à l’Iran.

Le nouveau chef de la junte qui vient d’annuler les accords laborieusement négociés avec la contestation rentrait d’une tournée-express auprès des pays alliés du Soudan dans la région. Arrivé le 25 mai au Caire pour un premier déplacement impromptu de quelques heures, Abdel Fattah al-Burhan a été reçu par son homonyme Abdel Fattah al-Sissi qui l’a assuré du soutien de l’Egypte "aux efforts déployés pour garantir la stabilité de l’Etat soudanais et réaliser les aspirations de son peuple".

Fort de la confiance du président égyptien, le nouveau chef militaire soudanais de la transition s’est rendu le lendemain à Abou Dhabi où il a été reçu par le prince héritier émirati, Mohamed Ben Zayed. Ce dernier l’a lui aussi assuré du soutien des Emirats "à tout ce qui maintiendrait la sécurité et la stabilité de la république sœur soudanaise, et réaliserait les aspirations de son peuple au progrès et au développement".

Un pilier de la coalition arabe dans la guerre au Yémen

Des rencontres et déclarations très protocolaires qui illustrent malgré tout l’attachement des deux pétromonarchies et de l’Egypte à maintenir un pouvoir fort à Khartoum. Un pouvoir qui ne leur fasse pas faux bond dans le gigantesque bras de fer engagé avec la République islamique d’Iran. En effet, le Soudan, encore dirigé par Omar el-Béchir, s’était joint en 2015 à la coalition arabe mise sur pied par Ryad pour mater la rébellion houthie appuyée par Téhéran.

Quelque 10 000 Soudanais dont nombre d’officiers participent à ce conflit depuis son déclenchement, estime Jeune Afrique. Le général al-Burhan, aujourd’hui aux manettes, a lui-même été commandant des forces terrestres déployées au Yémen. Le retrait de ces soldats – vétérans pour nombre d’entre eux des conflits du Darfour et du Kordofan  de la coalition, était d’ailleurs devenu une revendication des manifestants contre le régime d’el-Béchir, mais ignorée par la nouvelle junte.

Peu après la destitution du président el-Béchir, l’armée avait, par la voix du lieutenant général Mohamad Hamdan Daglo, aujourd’hui numéro deux et homme fort du conseil militaire de transition, très vite annoncé sa décision de maintenir sa participation à la coalition saoudienne. Connu également sous le surnom de Hemedti, il a  fait lui aussi le déplacement en Arabie saoudite et rendu compte de "sa visite fructueuse" sur son fil tweeter avant d'orchestrer lui même le démlantèlement sanglant du sit-in des opposants.

Des alliances multiples d'el-Béchir, mais inefficaces

Avant sa chute le 11 avril 2019, Omar el-Béchir, privé des ressources pétrolières depuis l’indépendance du Soudan du sud, continuait d’entretenir des alliances multiples avec les pays du Golfe mais aussi avec leurs ennemis du moment tel l’Iran, la Turquie et le Qatar, pour assurer sa survie. Il s’était même rendu à Damas pour plaider une réintégration de la Syrie à la Ligue arabe.

Malgré cela, l’Arabie saoudite et les Emirats avaient maintenu leur soutien "en lui fournissant gratuitement des dérivés pétroliers pour un an afin de le mettre à l’abri d’une révolution", comme l'avait révélé un célèbre bloggeur saoudien al-Mujtahid. Une aide qui se révèlera inefficace.

Depuis, les deux princes héritiers saoudien et émirati qui craignent par-dessus tout le chaos  au Soudan ont annoncé le 21 avril le versement de 500 millions de dollars à la banque centrale soudanaise, ainsi que le déblocage de deux milliards et demi de dollars "pour financer les achats du peuple soudanais en produits alimentaires, en médicaments et en produits pétroliers", selon l’agence officielle saoudienne.

Un soutien financier pour cimenter la stratégie de Ryad contre Téhéran, mais d'ores et déjà rejeté également par les opposants. "Nous ne voulons pas de l’aide de l’Arabie saoudite, même si l’on ne doit manger que des fèves ou des fallafels", scandaient deux jours plus tard les manifestants déterminés à obtenir le départ des militaires du pouvoir.

Alors que le mouvement de contestation appelle à la poursuite de la mobilisation "jusqu’au renversement du régime", le triple parrainage saoudien, émirati et égyptien pourrait bien encourager le CMT à poursuivre la répression hypothéquant de manière durable la stabilité recherchée.