Vingt ans après le génocide, huit questions sur le rôle de la France au Rwanda

Le président Paul Kagamé accuse à nouveau la France d'avoir joué un rôle dans le génocide de 1994, qui a fait 800 000 morts. Ces critiques anciennes sont-elles justifiées ?

Des soldats français patrouillent près de Kayove (Rwanda), le 26 juin 1994.
Des soldats français patrouillent près de Kayove (Rwanda), le 26 juin 1994. (PASCAL GUYOT / AFP)
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Fabien MagnenouFrance Télévisions

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La France persona non grata au Rwanda. L'accréditation de l'ambassadeur Michel Flesch lui a été retirée pour les cérémonies de commémoration du 20e anniversaire du génocide de 1994 au Rwanda, lundi 7 avril. Quelques jours auparavant, le président Paul Kagame avait de nouveau accusé la France d'avoir joué un "rôle direct dans la préparation du génocide" et d'avoir participé "à son exécution même".

Des attaques renouvelées lors de la cérémonie, lundi. "Les gens ne peuvent être soudoyés ou forcés de changer leur histoire. Aucun pays n'est assez puissant – même s'il pense l'être – pour changer les faits", a déclaré Paul Kagame en anglais, avant de déclarer en français : "Après tout, les faits sont têtus." Ces critiques anciennes sont-elles justifiées ? Retour en questions sur le rôle des soldats français durant l'une des plus grandes tragédies de l'histoire.

La France était-elle au courant des risques de génocide ?

Dès 1990, l'ambassadeur de France évoque dans un télégramme la crainte d'un génocide de la population tutsie, rapportent Benoît Collombat et David Servenay dans leur livre Au nom de la France : guerres secrètes au Rwanda (éd. La Découverte). Et les mois précédant le génocide, les indices sont de plus en plus nombreux.

Les services secrets français semblent prendre la mesure du drame imminent après des massacres à Gisenyi, en 1992. "Il s’agirait d’un élément du vaste programme de purification ethnique dirigé contre les Tutsis", détaille une note des renseignements, datée du mois de février 1993 et citée dans l'ouvrage, dont de larges extraits sont publiés par Mediapart"Avant même la publication officielle du rapport des ONG", le mois suivant, "les autorités françaises sont alertées. Le président de l'association Survie, Jean Carbonare, membre de cette mission d’enquête, prévient l’ambassadeur de France, qui en réfère immédiatement au conseiller Afrique de l’Élysée, Bruno Delaye", écrivent encore Benoît Collombat et David Servenay.

Les auteurs citent également l’ancien commandant des casques bleus au Rwanda, Roméo Dallaire : "Il est impossible que ces pays [la Belgique et la France] qui connaissent bien l’Afrique n’aient pas disposé de données sur ce qui était en train de se passer."

La France a-t-elle formé des futurs génocidaires ?

En 1992, la France renforce son accord d'assistance militaire avec le Rwanda, dont le gouvernement est aux prises avec la rébellion tutsie FPR, avec à sa tête Paul Kagame, l'actuel président. L'effort tricolore est conséquent : missiles Milan, munitions, bombes... Des officiers français participent même aux combats, comme le prouvent des documents retrouvés à l'époque par les journalistes Pascal Richard, Dominique Tierce et Hervé Brusini au ministère de la Défense rwandais. Leur contenu est détaillé dans ce reportage diffusé le 21 septembre 1994, dans l'émission "La Marche du siècle" sur FR3. En janvier 1994, par exemple, le gouvernement rwandais demande l'assistance technique de 80 instructeurs pour l'armée et 30 pour la gendarmerie.

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L'association Survie estime que "les forces régulières rwandaises ont été le fer de lance du génocide" et "que la France ne serait donc pas moins complice en s’étant limitée à leur formation" les mois précédant les massacres. En 2008, l'enquête d'une commission rwandaise a même accusé la France d'avoir directement formé des miliciens génocidaires, les interahamwe. Des conclusions toujours rejetées par la France.

L'opération Turquoise visait-elle à soutenir le régime hutu ?

La France – alliée du régime du président Juvénal Habyarimana – intervient en juin 1994, deux mois après le début du génocide, dans le cadre de l'opération Turquoise, mandatée par l'ONU à des fins humanitaires.

Certains acteurs accusent toutefois la France d'avoir pris fait et cause pour le régime dès le début de sa mission, en juin. Et d'avoir des objectifs autres que le maintien de l'ordre. "Je suis parti à Kigali avec l'ordre de préparer un raid. Quand on fait un raid sur Kigali, c'est pour remettre au pouvoir le gouvernement qu'on soutient. Ce n'est pas pour aller créer une radio libre", témoigne l'ancien officier Guillaume Ancel, au micro de France Culture. Vingt ans après les faits, ces révélations contredisent ainsi la version officielle.

Dans un entretien accordé à Jeune Afrique, le président Paul Kagame va plus loin. Il accuse les soldats français d'avoir été "complices certes" mais aussi "acteurs" des massacres. Une accusation grave, qui ne correspond pas aux témoignages des journalistes sur place. Certains acteurs soupçonnent une manœuvre politique alors que le président est lui-même au cœur de soupçons sur des assassinats d'opposants.

"Le gouvernement que je dirigeais a, dès qu'il a été installé, mis fin à toute livraison d'armes au Rwanda et retiré les troupes françaises", a réagi l'ancien Premier ministre Edouard Balladur, sur Europe 1. D'après lui, Paul Kagame "cherche sans cesse à mettre en cause la France alors que lui-même n'a pas réussi, au bout de vingt ans, à rassembler le peuple rwandais".

Il est enfin reproché à la France d'être restée neutre lors des massacres, comme le rapportent David Servenay et Benoît Collombat, malgré la plaidoirie à l'Elysée de Jean-Hervé Bradol, alors responsable de la section française de Médecins Sans Frontières (MSF) : "On n'arrête pas un génocide avec des médecins". 

Selon l'ONU, enfin, cette mission a "permis de sauver des centaines de civils dans le sud-ouest du Rwanda, mais elle aurait également permis à des soldats, des responsables et des miliciens impliqués dans le génocide de fuir le Rwanda en passant par des zones contrôlées par ces forces".

L'armée française a-t-elle laissé faire des massacres ?

En 1998, une mission d'information parlementaire ne trouve rien à redire à la position officielle des autorités françaises. Mais aujourd'hui encore, certains épisodes restent troublants.

Le mémorial du génocide de Bisesero (Rwanda), en mars 2010.
Le mémorial du génocide de Bisesero (Rwanda), en mars 2010. (A. DEMOTES / PHOTONONSTOP)

Au mois de juin 1994, par exemple, voilà trois mois que des Tutsis sont réfugiés dans la chaîne de collines de Bisesero, d'où ils tentent de repousser les attaques des Hutus. Des soldats français parviennent finalement à leur rencontre, le 27 juin. Ils leur promettent de l'aide, puis repartent. Le commandement militaire, lui, ne donne aucun ordre d'intervention pour venir à leur secours. Livrés à eux-mêmes durant trois jours, quelque 1200 Tutsis sont tués, selon leur propre estimation. Les survivants doivent leur salut à un autre groupe de soldats, qui a désobéi, raconte Jeune Afrique. Parmi eux, le sous-officier Thierry Prungnaud, qui a révélé l'épisode en 2012 dans Silence Turquoise (éd. Don Quichotte), coécrit avec la journaliste Laure de Vulpian.

Deux jours après l'assassinat du président Juvénal Habyarimana, déjà, les soldats français semblent avoir fait un choix surprenant, rapporté par Le Nouvel Obs. Alors que les troupes françaises évacuent des officiels et des dignitaires hutus réfugiés à l'ambassade, "ils n'embarquent pas, en revanche, les premiers menacés, le personnel tutsi de la représentation française. Sauf un, un employé du service des visas". Les 19 autres seront tués.

La France a-t-elle fourni des armes à des mercenaires ?

Un voile de mystère entoure la personne de Paul Barril, ancien de la gendarmerie à la tête d'une entreprise de sécurité au moment des faits. Visé par deux instructions liées au génocide, il est soupçonné d'avoir violé l'embargo sur les armes, pourtant décrété par le Conseil de sécurité de Nations unies le 17 mai 1994. Il est également accusé d'avoir fourni des armes au régime hutu et d'avoir formé des hommes armés, "pour la plupart des miliciens, des interahamwe", selon une enquête détaillée du Nouvel Observateur, publiée en février. "On a prétendu que j'étais au Rwanda en avril 1994. C'est faux : j'étais alors à New York", se défend Paul Barril dans Le Point, lundi 7 avril.

Les autorités françaises étaient-elles au courant de l'éventuelle présence de Paul Barril et de ses collègues à Kigali, voire de ses activités ? Une source judiciaire déclare au Nouvel Obs que "la France savait parfaitement ce qu'il faisait. Des rapports de la DGSE le prouvent, mais ils sont classifiés". En 2010, la revue XXI a d'ailleurs produit une note de synthèse qui accrédite cette dernière version. 

Alain Juppé a-t-il minimisé la gravité de la situation ?

Alors que le terme est utilisé dans la presse dès le 11 avril 1994, Alain Juppé attend le 18 mai pour qualifier les événements de "génocide". Le 27 avril 1994, une délégation du gouvernement intérimaire – génocidaire – est même reçue à Paris par Alain Juppé, le Premier ministre Edouard Balladur et le président François Mitterrand. Aujourd'hui, un ancien de l'Elysée explique au Nouvel Observateur que la rencontre avait pour but de "tenter d'arrêter les massacres".

François Léotard, Edouard Balladur et Alain Juppé, le 21 avril 1998, lors de leur audition par la mission parlementaire sur le Rwanda.
François Léotard, Edouard Balladur et Alain Juppé, le 21 avril 1998, lors de leur audition par la mission parlementaire sur le Rwanda. (ERIC FEFERBERG / AFP)

L'ancien ministre des Affaires étrangères est accusé par un collectif de citoyens bordelais d'avoir minimisé la gravité de la situation à l'époque. "Pouviez-vous ignorer qu'un génocide était en cours lorsque vous receviez à Paris, le 27 avril, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement intérimaire rwandais, ainsi que l'idéologue extrémiste Jean-Bosco Barayagwiza ?", est-il écrit dans cette lettre ouverte diffusée par l'association Survie, auteur d'une pétition pour réclamer la déclassification des documents relatifs à l'action de la France au Rwanda.

L'ancien ministre, lui, a depuis répliqué sur son blog : "En attendant que vienne la vérité, on ne peut tolérer la véritable entreprise de falsification historique qui veut faire porter à la France la culpabilité du génocide."

La France a-t-elle fermé les yeux sur les génocidaires réfugiés dans l'Hexagone ?

Il est difficile de connaître le nombre de suspects présents en France et en Europe. Difficile aussi, de savoir comment ils sont arrivés sur le territoire, à l'image de Laurent Serubuga, ancien colonel de l'armée retrouvé en mars par francetv info. Pendant longtemps, rien n'est venu les troubler, sinon le travail d'associations, comme le Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR), créé par Alain et Dafroza Gauthier.

Pourtant, les choses bougent. La cour d'assises de Paris a condamné le Rwandais Pascal Simbikangwa à 25 ans de prison, vendredi 14 mars, pour sa complicité dans le génocide. Un verdict historique pour le tout premier procès d'un génocidaire en France, en vertu du principe de "compétence universelle", qui permet de juger un suspect en France pour des faits commis ailleurs.

Cette condamnation a mis en lumière le travail du pôle "génocide et crimes contre l'humanité" du tribunal de grande instance de Paris. Celui-ci a pris le relais du dossier dépose au tribunal des armées, aujourd'hui disparu. Sur les 35 enquêtes en cours, 27 visent de présumés génocidaires rwandais installés en France. De nouveaux procès pourraient donc avoir lieu. Près de vingt ans après.