Le Dr Tedros à la tête de l'OMS contre vents et marées

Le diplomate éthiopien s'est retrouvé à gérer une crise sanitaire inédite. Ce qui ne l'a pas dissuadé de briguer un deuxième mandat.

Article rédigé par
Avec AFP - Falila Gbadamassi
France Télévisions Rédaction Afrique
Publié
Temps de lecture : 7 min.
Le directeur général de l'Organisation mondiale de la Santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus, lors d'une conférence de presse le 20 décembre 2021 au siège de l'agence onusienne, à Genève, en Suisse. 
 (FABRICE COFFRINI / AFP)

En dépit des insultes, des polémiques et surtout de la pandémie, le Dr Tedros rempile. Au cours d'un vote à bulletin secret à huis clos, les membres du Conseil exécutif de l'Organisation mondiale de la santé (OMS ) − une trentaine de pays − ont officiellement validé le 25 janvier 2022 la candidature de l’Ethiopien pour un deuxième mandat après lui avoir fait passer un grand oral.

"Les mots me manquent. Très reconnaissant pour le soutien renouvelé", a déclaré, très ému, Tedros Adhanom Ghebreyesus après le vote. Peut-être se souvenait-il des épreuves traversées qui l'ont, semble-t-il, parfois physiquement marqué. Il sera officiellement élu à la 75e Assemblée mondiale de la Santé en mai 2022 par l'ensemble des Etats membres de l'organisation, une élection sans accroc prévisible puisqu'il est le seul à se présenter. Le mandat du futur directeur général débutera le 16 août 2022.

Un pionner sur bien des plans 

Quand il accède à la direction générale de l'OMS le 24 mai 2017, le diplomate éthiopien est loin d'imaginer que son mandat de cinq ans à la tête de l'organisation sera houleux. Au démarrage, il accumule les premières, à commencer par le fait qu'il est le premier natif du continent à être élu à la tête de l'agence onusienne. Il est également le premier directeur général de l'OMS à ne pas être médecin de formation : il est spécialiste du paludisme, diplômé en immunologie et docteur en santé communautaire. Enfin, l'ancien ministre de la Santé et chef de la diplomatie éthiopienne est le premier patron de l'organisation à avoir été élu en 2017. Auparavant, une unique candidature proposée par le Conseil exécutif de l'agence de l'ONU était soumise au vote des pays.

Trois ans après son installation, une autre grande première l'attend : la pandémie du Covid-19. Le 30 janvier 2022, le Dr Tedros a d'ailleurs posté sur son compte Twitter la déclaration faite pour annoncer que la planète était confrontée à une crise sanitaire inédite. La tourmente sera bientôt aussi politique.

En étau entre Pékin et Washington

Les Etats-Unis de Donald Trump (2017-2021) vont lui faire la guerre. La personnalité chaleureuse de Tedros Adhanom Ghebreyesus, qui qualifie de "frère" ou de "sœur" bon nombre de dirigeants, laisse de marbre le président américain dont il s'est attiré les foudres. Washington coupe les vivres à l'organisation, accusée d'être trop proche de la Chine, soutien de la première heure de la candidature du Dr Tedros, et de mal gérer la pandémie. Le chef de l'OMS n’est pas le premier directeur général que l’on critique pour sa gestion d’une crise sanitaire, à l’exception près qu'il s'agit d'une pandémie historique. 

De son côté, le Dr Tedros appelle alors à ne pas "politiser le virus". Rien n'y fait. Il faudra attendre l'arrivée du démocrate Joe Biden à la Maison Blanche, qui a remis les Etats-Unis dans le giron de l'OMS, pour que la vapeur se renverse. Aujourd'hui, le ton plus critique du directeur général de l'OMS envers la Chine, qu'il estime ne pas être assez transparente sur l'origine de la pandémie, lui a valu quelques réprimandes de Pékin, qui a néanmoins soutenu sa reconduction.

Par ailleurs, un scandale de violences sexuelles en République démocratique du Congo perpétrées par des employés de son organisation – parmi d'autres travailleurs humanitaires lui a également valu une volée de bois vert à deux reprises de plusieurs dizaines de pays membres, qui jugeaient sa réaction trop molle et trop lente. Il a répété, le 25 janvier, qu'il avait "été horrifié"

La crise sanitaire a montré que ses appels restent souvent sans écho, par exemple quand il s'agit de mettre fin à l'iniquité vaccinale, l'un de ses principaux chevaux de bataille en ce qui concerne le Covid-19. Il réclame en vain, entre autres, aux pays les mieux lotis d'instaurer des moratoires sur les rappels de vaccins afin que les plus pauvres puissent en profiter.

Champion des pays défavorisés

C'est pour ce genre de prise de position que le chef de l'OMS reste très apprécié et largement soutenu par la communauté internationale du fait de sa solidarité inébranlable envers les pays défavorisés. Les Africains ne manquent pas à l'appel. Ils lui sont reconnaissants d'avoir permis que le regard du monde, notamment pendant la pandémie, se tourne davantage vers ce continent. De son côté, l'Afrique lui a toujours fait montre d'un soutien indéfectible. L'Union africaine (UA) était montée au créneau pour lui apporter son appui face aux attaques répétées de Donald Trump. Le Dr Tedros ne manque pas non plus d'en prendre la défense quand c'est nécessaire. 

Lors d'une conférence de presse le 8 avril 2020, il révèle qu'il a fait l'objet, en plus de propos et d'attaques racistes, de menaces de mort depuis les trois derniers mois. Il déclare alors se moquer des attaques personnelles mais ne peut tolérer qu'elles s'élargissent à toute une communauté (les Noirs) et à l'Afrique. Deux jours plus tôt, il avait condamné "les propos racistes" de deux chercheurs français qui, selon lui, semblaient sous-entendre que les Africains deviendraient des cobayes pour tester le futur vaccin contre le Covid-19.

Cependant, depuis quelques mois, il ne fait plus l'unanimité sur continent. Tedros Adhanom Ghebreyesus n'est plus en odeur de sainteté dans son propre pays, l'Ethiopie.

Pestiféré à Addis Abeba

Fini le temps où l'ambassadeur éthiopien auprès des Nations unies à Genève, Negash Kebret Botora, clamait au moment de son élection en 2017 : "C'est un jour de gloire pour l'Ethiopie et pour l'Afrique." Le chef de l'OMS, né en 1965 dans la ville d'Asmara, s'est attiré l'ire du gouvernement d'Addis Abeba en utilisant à plusieurs reprises la tribune de l'OMS pour condamner la répression dans la région du Tigré dont il est originaire.

S'il n'a que très rarement commenté publiquement le conflit qui déchire sa région natale, depuis une offensive début novembre 2020 par les troupes gouvernementales, il retweete très activement des informations sur la situation dramatique dans sa région, plongée dans la famine. Le 25 janvier, le gouvernement éthiopien l'a encore accusé d'avoir "abusé de ses fonctions" après ses commentaires sur la situation humanitaire dans la région.

Ce désamour aurait pu lui porter préjudice pour un deuxième mandat, puisque l'Ethiopie lui a retiré son soutien officiel, or le parrainage d'un pays est indispensable pour être candidat. C'est finalement l'Allemagne qui a proposé en septembre dernier la candidature du Dr Tedros à sa propre succession. 

La santé pour tous

Pour son premier mandat, le directeur général de l'OMS avait fait de la couverture maladie universelle sa priorité. "La couverture sanitaire universelle est un droit fondamental de la personne", soulignait-il alors en 2017. Avec la pandémie, d'autres urgences sont apparues. Dans son message de fin d'année, en décembre dernier, il faisait part de ses résolutions pour la nouvelle année. En tête de liste, "mettre fin à la pandémie", puis instaurer "un cadre mondial plus solide pour la sécurité sanitaire mondiale". "En 2022, expliquait-il, les pays commenceront à négocier un accord mondial sur les pandémies dans le but de renforcer la gouvernance, le financement, les systèmes et les outils dont la communauté internationale a besoin pour prévenir les épidémies et les pandémies, s’y préparer, les détecter et y réagir rapidement". Enfin, son troisième objectif vient rejoindre celui de son précédent mandat : "Tous les pays doivent investir dans les soins de santé primaires plus solides, car ils constituent le fondement même de la couverture sanitaire universelle." Le Covid-19 ajoute-t-il, "a prouvé que lorsque la santé est en danger, tout est en danger"

"La pandémie a mis en évidence le défi auquel nous sommes confrontés, à savoir que le monde n'était pas prêt", a de nouveau insisté le patron de l'OMS le 25 janvier dernier. Il a ainsi appelé au renforcement du rôle de l'OMS "au cœur de l'architecture mondiale de la santé" et demandé que chaque pays reconnaisse "la santé comme un droit humain fondamental". Mais les contours de la réforme restent encore à définir par les pays, dont certains, soucieux de leur souveraineté, n'ont guère envie de donner plus de pouvoir à l'OMS. Son directeur général voudrait, entre autres, que la part des cotisations membres représente 50% du budget d'ici 2028-2029, contre 16% pour l'instant. Le reste étant des contributions volontaires de donateurs publics et privés qui décident comment l'OMS peut les utiliser.

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