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En Ethiopie, le conflit au Tigré menace la paix de la région

Il pourrait s'étendre hors des frontières si les combats entre les forces du Tigré et l'armée gouvernementale perdurent.

Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Afrique
Publié
Temps de lecture : 8 min.
Des miliciens Amhara à Sanja, en Ethiopie, le 9 novembre 2020. (TIKSA NEGERI / REUTERS)

Addis Abeba mène depuis début novembre 2020 une opération militaire d'envergure contre la région dissidente du Tigré, au nord de l'Ethiopie. Les autorités de cette province sont accusées d'avoir attaqué deux bases de l'armée fédérale sur leur territoire. Le 10 novembre, des milliers d'Ethiopiens ont fui les combats et les frappes aériennes. Retour sur ce qui a conduit à ces violences.

A l'origine du conflit

En 1991 en Ethiopie, le Front de libération des peuples du Tigré (TPLF) a renversé la dictature militaro-marxiste du Gouvernement militaire provisoire de l'Ethiopie socialiste (Derg). Le TPLF va alors dominer les structures politiques et sécuritaires du pays pendant près de 30 ans. Mais l’élection en 2018 d’un nouveau Premier ministre, Abiy Ahmed, entame leur mise à l'écart du pouvoir.

Abiy Ahmed fait patrie de l’ethnie oromo, la plus importante du pays. Avec son élection, c'est la première fois que cette ethnie est représentée à la tête de l'Etat. Mais le TPLF le tient pour responsable d'avoir progressivement marginalisé la minorité tigréenne (6% de la population) au sein de la coalition au pouvoir. De son côté, le Premier ministre accuse ce parti d'avoir "joué un rôle majeur dans les abus systémiques en matière de droits humains et dans la corruption massive" et de chercher à miner son agenda de réformes.

Un bureau de vote lors des élections régionales au Tigré (Ethiopie), dans la ville de Mekele, le 9 septembre 2020.    (EDUARDO SOTERAS / AFP)

En 2020, le conflit entre le gouvernement et le TPLF s’est durci car les dirigeants de ce parti passé dans l’opposition en 2019 affirment être injustement visés par des poursuites anticorruption, écartés des postes de responsabilité et rendus responsables de tous les maux du pays. Les tensions avec le gouvernement sont montées d’un cran en août quand le TPLF a annoncé des élections régionales enfreignant le report par Addis Abeba de tous les scrutins en raison de la pandémie de coronavirus. Le TPLF a estimé que ce report est contraire à la Constitution et que le Premier ministre est un dirigeant "illégitime" voulant s'accrocher au pouvoir.

Si les leaders politiques du Tigré n'ont pas appelé à la sécession malgré une tentation indépendantiste, ils ont rejeté la prolongation du mandat des élus nationaux et régionaux. Et le 9 septembre, les bureaux de vote du Tigré, région montagneuse du nord de l'Ethiopie, ont ouvert à 2,6 millions d'électeurs pour qu'ils élisent leurs représentants au parlement régional. La quasi-totalité des sièges a été raflée par le TPLF mais ces élections régionales ont été qualifiées "d'illégitimes" par Addis Abeba.

Début novembre, les tensions s'enveniment

Le 4 novembre 2020, Abiy Ahmed accuse le TPLF d'avoir mené une attaque meurtrière contre deux bases de l'armée éthiopienne dont celle de Makele, une des plus importantes du pays, héritage des années de guerre avec l'Erythrée. Il lance alors d'une opération militaire contre la région du Tigré. Mais les autorités tigréennes déclarent que ces accusations sont inventées. Debretsion Gebremichael, le président de la région du Tigré, appelle l'Union africaine à "jouer son rôle pour empêcher l'Ethiopie d'être entraînée dans une spirale menant à la guerre civile. (…) Ce qui a été déclenché contre nous est clairement une guerre, une invasion", dit-il.

Quelques jours plus tard, le 7 novembre, le parlement éthiopien révoque le parlement régional et le gouvernement du Tigré, accusant cet Etat de vouloir faire sécession. Les autorités tigréennes qualifient cette mesure de "plaisanterie" et accusent le Premier ministre de vouloir installer des "marionnettes" dans la région. Dès le lendemain, Abiy Ahmed limoge, sans en préciser les raisons, son chef de l'armée, le général Adem Mohammed. Il le remplace par le général Berhanu Jula. Tout juste nommé, celui-ci déclare que l'armée éthiopienne s'est "emparée" de quatre villages de l'ouest du Tigré, zone où semblent s'être concentrés les combats.

"L'aviation bombarde actuellement des zones choisies dans la région", déclare un haut responsable de l'armée, le général Mohammed Tessema, à la télévision d'Etat EBC. Mais le TPLF le contredit et accuse l'aviation éthiopienne d'avoir bombardé dix localités du Tigré où vivent des civils. Cette province "sera le cimetière et non le terrain de jeu d'une force étrangère et d'une clique fasciste unitaire", déclare le TPLF ajoutant que le gouvernement fait "pleuvoir des bombes" sur la population et accusant Addis Abeba d'être "va-t’en guerre".

Des sources militaires et sécuritaires, proches des troupes fédérales, ont fait état de 500 morts côté tigréen et de centaines de morts au sein de l'armée nationale, indique Reuters.

L'ethnie Amhara ressort les armes

Ce conflit a fait remonter à la surface de vieux différends territoriaux qui opposent les Amhara (2e ethnie la plus nombreuse en Ethiopie après les Oromo) et les Tigréens. Les deux communautés se sont parfois violemment affrontées dans le passé. Les Amhara accusent le TPLF d'avoir, lors de son avancée vers Addis Abeba en 1991, annexé des territoires qu'ils estiment à eux, principalement dans l'ouest du Tigré, où les combats les plus intenses ont jusqu'ici été signalés.

Anmut Mulat, chef d'un arrondissement de la ville de Gondar, assure que l'animosité de la communauté Amhara envers le TPLF ne s'étend pas à l'ensemble de la population tigréenne : "Nous vivons ensemble depuis très longtemps, vous ne pouvez pas nous séparer." Un discours similaire à celui de M. Abiy qui voue aux gémonies le TPLF mais demande que les Tigréens soient distingués de leurs dirigeants.

Pour autant, Zeleke Alabachew, un fermier Amhara, a comme beaucoup ressorti son fusil, rangé il y a 20 ans après la guerre entre son pays et l'Erythrée voisine. Il se prépare désormais à combattre auprès des troupes fédérales ses voisins du Tigré et a rejoint des milliers de miliciens Amhara, déployés à 150 km à la frontière avec le Tigré. "Nous sommes fin prêts et parés à partir", dit-il à Robbie Corey-Boulet de l’AFP..

Zeleke Alabachew, agriculteur et milicien, près du village de Tekeldengy, au nord-ouest de Gondar, en thiopie, le 8 novembre 2020.    (EDUARDO SOTERAS / AFP)

De nombreuses autres fractures ethniques

Dans ce pays, mosaïque de peuples assemblés au sein d'un "fédéralisme ethnique", la question territoriale est omniprésente. La volonté de régler de vielles querelles pourrait miner à la fois l'objectif affiché des autorités fédérales éthiopiennes d'empêcher le conflit de déborder hors du Tigré et les efforts effrénés des diplomates pour un arrêt rapide des hostilités. "Toute implication de forces régulières ou irrégulières Amhara dans le conflit dans l'ouest du Tigré signifie qu'il est probable que certains vont tenter de reprendre possession de territoires dans la zone", explique William Davison de l'International Crisis Group (ICG). "Cela va aggraver le conflit, conduire à des combats entre éléments Amhara et tigréens et rendre moins probable l'acceptation d'un cessez-le-feu par le TPLF."

L’accent mis par le Premier ministre sur l’unité nationale et une identité pan-éthiopienne ne plaît pas nécessairement aux différentes minorités du pays attachées à une autonomie significative des provinces. Parmi les opposants au régime, une dizaine de groupes ethniques (80 dans tout le pays) réclament depuis longtemps de former leur propre région, obtenir leur autonomie, ce que permet la Constitution. Une des priorités du Premier ministre éthiopien, qui a obtenu le prix Nobel pour avoir fait la paix avec l’Erythrée, est justement de donner une place équilibrée à toutes les ethnies dans ce pays traversé par de fortes tensions communautaires et séparatistes.

La Corne de l'Afrique menacée

La communauté internationale a fait part de son inquiétude de voir le deuxième pays le plus peuplé d'Afrique (plus de 100 millions d'habitants) sombrer dans un long conflit opposant la puissante armée fédérale aux très aguerries forces de sécurité tigréennes, susceptible de déborder hors du Tigré et de miner l'unité de l'Ethiopie. 

Les inquiétudes sur le fait que l'Ethiopie va sombrer dans le chaos sont infondées et résultent d'une incompréhension profonde de notre contexte

Abiy Ahmed, Premier ministre éthiopien

sur Twitter

Le Premier ministre qualifie, comme il le fait depuis plusieurs jours, l'intervention militaire de simple "opération de maintien de l'ordre (qui) se terminera sous peu en mettant fin à l'impunité existante". Elle a pour "objectif de garantir la paix et la stabilité une bonne fois pour toutes en amenant devant la justice les responsables de l'instabilité", souligne M. Abiy, en référence aux dirigeants du TPLF.

Le centre de réflexion ICG a estimé que si "elle n'est pas rapidement arrêtée, l'actuelle confrontation armée (...) sera dévastatrice, non seulement pour l'Ethiopie, mais pour la Corne de l'Afrique toute entière". L'ICG rappelle que les autorités du Tigré peuvent compter sur "une importante force paramilitaire et une milice bien entraînée, dont les effectifs combinés sont estimés à 250 000 hommes" et "semblent bénéficier d'un soutien significatif des six millions de Tigréens". De plus, ce conflit pourrait mettre à l'épreuve la cohésion de l'armée, qui compte de nombreux officiers tigréens. L'International Crisis Group craint également que le conflit finisse par impliquer l'Erythrée, frontalière du Tigré. Le pouvoir d'Asmara, avec qui M. Abiy a conclu une paix historique, est l'ennemi juré du TPLF qui dominait le pouvoir éthiopien durant la guerre frontalière meurtrière entre les deux pays (1998-2000).

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