Assassinat de l'anticolonialiste Henri Curiel: la justice rouvre l'enquête

Une juge d'instruction a rouvert l’enquête sur l'assassinat à Paris du militant anticolonialiste Henri Curiel. La reprise de l’enquête est rendue possible par des révélations sur ce crime jamais élucidé. A l’origine du Parti communiste égyptien, Curiel a été «porteur de valise durant la guerre d’Algérie» avec le réseau Jeanson, avant de former les militants anti-apartheid de l’ANC en exil.


Henri Curiel a été abattu le 4 mai 1978 à la sortie de son domicile par deux hommes armés. Son meurtre a été revendiqué par un mystérieux groupe d'extrême-droite Delta, mais les auteurs ne seront jamais identifiés. Une information judiciaire a été ouverte le 27 décembre 2017 et un juge désigné le 9 janvier 2018. Ils devront éclaircir les pistes française ou sud-africaine. 

«Quarante ans après l’assassinat d’Henri Curiel, l'identification des auteurs et des donneurs d'ordre semble désormais possible», s'est félicité le 16 janvier 2018 l’avocat William Bourdon, ajoutant: «Tous les indices nous poussent à croire que nous avons affaire à un crime d'Etat.»

Selon le témoignage posthume, recueilli par le journaliste Christian Rol dans le livre Le roman vrai d'un fasciste français, René Resciniti de Says affirme avoir agi sur ordre de Pierre Debizet, patron du SAC, le service d'ordre du parti gaulliste.
La misère des fellah
Né en Egypte en 1914 dans une famille de la bourgeoisie juive, Henri Curiel est très vite épouvanté par la misère des ouvriers et des paysans qui travaillent dans les usines de coton et les propriétés appartenant à son père. Ce choc et cette révolte ne le lâcheront plus. «Il n'a jamais oublié que c'est la misère du peupe égyptien qui l'a conduit à la politique», affirme son ami Joseph Hazan cité par l’historien et écrivain Gilles Perrault dans une biographie de 600 pages consacrée à Curiel (Un homme à part, Barrault, 1984).

Henri Curiel, élevé chez les jésuites, sera à l’origine du mouvement communiste égyptien et soudanais. Curiel passera rapidement par la prison à la suite de grèves ou de manifestations qui ont ébranlé le pouvoir du roi Farouk.

La guerre de 1948 entre l’Egypte et Israël scellera définitivement son sort, comme celui de toute la communauté juive égyptienne. «Mis de force sur un bateau, il quittera le 26 août 1950 une Egypte qu’il ne devait jamais revoir et jamais oublier», affirme Gilles Perrault dans Un homme à part.

Après avoir été exilé par le roi Farouk en 1950, Il s’installa alors en France (le pays de sa langue maternelle et de la grande révolution française), où il consacrera ses efforts à l’aide aux mouvements de libération du tiers-monde ainsi qu’à la paix entre Israël, les pays arabes et les Palestiniens.

Porteur de valises du FLN
En novembre 1957, il rencontre Francis Jeanson, responsable d’un réseau d’aide au FLN. Pendant trois ans, Henri Curiel met au service de ce réseau son sens de l’organisation et son exceptionnelle capacité militante. Sa femme Rosette travaille avec lui, et aussi Joyce Blau et Didar Fawzi Rossano, toutes deux venues d’Egypte. Après un coup de filet de la DST, les Algériens demandent à Francis Jeanson, grillé, de passer la direction des opérations à Henri Curiel.

Le 20 octobre 1960, Henri Curiel est arrêté. Il passera dix-huit mois à Fresnes. La fin de la guerre en Algérie signée, il échappe à un décret d’expulsion grâce à des relations anciennes. «Au Caire, en 1943, ses amitiés françaises avaient rendu de grands services à des Français libres dont certains siégeaient au Conseil des ministres de De Gaulle», affirme Gilles Perrault. 25 ans plus tard, ce seront pourtant les officines gaullistes, le SAC, et les services sud-africains qui seront à l'œuvre dans son assassinat.

Sortant de Fresnes à 48 ans, Henri Curiel met son expérience politique au service des mouvements de libération nationale d’un tiers-monde dont il connaît les difficultés à organiser la lutte, et tout particulièrement de l'ANC (Congrès national africain) de Nelson Mandela.


Soutien à l'ANC
Ce sera Solidarité, un mouvement de solidarité internationale et une aide pratique aux militants du monde entier. Il ne s’agit point de jouer les guides politiques, mais plus simplement d’enseigner les techniques salvatrices de la clandestinité. Des militants exposés à la répression la plus cruelle et la plus sophistiquée, tels ceux de l’ANC sud-africain, ignoraient les règles élémentaires en la matière. Il verra défiler chez lui une grande partie des militants anti-apartheid, notamment Breyten Breytenbach l'écrivain sud-africain. 

L’aide fut naturellement étendue aux mouvements antifascistes de l’Espagne de Franco, du Portugal de Salazar, de la Grèce des colonels ou du Chili de Pinochet.

«Henri Curiel revint à la fin à un problème qui le hantait depuis 1948: le conflit israélo-palestinien. Convaincu que le dialogue était la seule issue possible, il avait organisé, avec ses amis d’origine égyptienne exilés en France, des contacts clandestins entre "colombes" israéliennes et palestiniennes», affirme Gille Perrault.

«Il avait réussi à faire se rencontrer, à Paris, Matti Peled, général de réserve israélien, et Issam Sartaoui, ancien terroriste rallié à la paix et proche de Yasser Arafat.»

Dialogue israélo-palestinien
Son action pour la paix au Proche-Orient dérangeait les «faucons» des deux camps, qui ne répugnent pas aux procédés expéditifs. Les services sud-africains le tenaient pour l’un de leurs pires adversaires. On a appris depuis que les services secrets de ce pays n’hésitaient pas à envoyer leurs tueurs en Europe. Comme le prouvera quelques années plus tard l’assassinat de la représentante de l’ANC à Paris, Dulcie September.