Festival de cinéma Vues d'Afrique : une 36e édition numérique, gratuite et étendue à tout le Canada

Le nouveau coronavirus n'a pas eu raison de l'édition 2020 du festival montréalais dédié au cinéma d'Afrique et à sa diaspora. Bien au contraire, "déconfiné" à l'ère du confinement, Vues d'Afrique a bien eu lieu du 17 au 26 avril 2020. Entretien.

Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Afrique
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La 36e édition du festival de cinéma Vues d'Afrique, qui se tient habituellement à Montréal au Canada, s'est déroulée du 17 au 26 avril 2020 dans un format numérique. (VUES D'AFRIQUE)

Le palmarès du Festival international de cinéma Vues d'Afrique sera connu ce 27 avril 2020 lors de "la première cérémonie de clôture virtuelle (d'un festival de cinéma)" au monde. La pandémie liée au Covid-19 et le confinement qui en résulte ont conduit cette vitrine du cinéma africain et de sa diaspora en Amérique du Nord, qui se tient chaque année à Montréal (Canada), à opter pour un visionnage en ligne de sa programmation riche d'une cinquantaine de films. Entretien avec Dédy Bilamba, conseiller au développement marketing du festival, architecte de ce virage numérique. 

Franceinfo Afrique : quand avez-vous décidé que cette 36e édition du Festival Vues d’Afrique serait 100% numérique ? 

Dédy Bilamba : Il y a environ un mois. Le gouvernement canadien avait alors commencé à annoncer des restrictions concernant les regroupements. Différents chiffres ont alors circulé sur le nombre maximum de personnes qui pouvaient être réunies. Au début, nous étions un peu dans le déni parce que la plus grande salle de projection dont nous disposions comptait 120 places. Tout était prêt pour un festival classique. Nous espérions qu'il pourrait avoir lieu dans son format habituel tout en essayant de nous faire à l'idée que nous ne pourrions peut-être pas accueillir les spectateurs et recevoir les équipes des films.

Pour nous, la difficulté n’était pas tant technique que psychologique. De fait, nous menions déjà une réflexion sur la transition numérique du Festival, afin d'être plus efficace à ce niveau. Nous avions prévu des bornes numériques, d'organiser des masterclass en direct... Ce qui a pesé dans la décision d'une mise en ligne, c'est le fait que notre public n’est pas forcément celui de Netflix. Nous nous demandions si notre audience de cinéphiles souhaiterait voir Le Père de Naafi, Notre-Dame du Nil, Un Divan à Tunis… sur une plateforme numérique.

Nous avons misé sur le fait que les gens n’avaient pas le choix avec le confinement et qu’ils cherchaient une offre alternative à ce qu'on leur proposait déja. Néanmoins, nous ne nous sommes pas contentés de passer en mode numérique. Notre singularité réside dans le fait que nous avons signé un partenariat avec un média existant, à savoir TV5 Unis (TV5 Québec Canada, NDLR). 

Dans quelles circonstances ce partenariat a-t-il été conclu ?  

Quand d’autres grands festivals ont commencé à annuler – le Festival de Cannes entre autres –, les gens ont commencé à nous regarder avec de gros yeux, l'air de dire : "Les autres arrêtent et vous, vous ne dites rien !" Il fallait absolument qu’on se déclare. J’étais déjà en contact avec TV5 dans le cadre d'un partenariat classique. Nous étions partants pour du numérique, mais pas question d'utiliser notre site, Youtube ou Viméo. Il s’avère que TV5 Unis avait déjà une plateforme de diffusion en ligne de films en français. La chaîne a très rapidement donné son accord. Ensemble, nous avons organisé un festival en un mois. Nous avons planifié la conférence de presse alors que nous n'avions pas encore validé les droits internet avec les réalisateurs (les films n'étant plus projetés en salles, mais disponibles sur une plateforme numérique, NDLR). Il fallait avancer. Notre principal objectif étant de ne pas modifier les dates prévues parce que nous étions prêts et que le public était en demande.

Quel a été le dispositif technique mis en place ?

Des films visibles pendant 48h, uniquement au Canada, sur la plateforme TV5 Unis. Tous les deux jours, une dizaine de films ont été ajoutés suivant un calendrier disponible sur le site du Festival. L’accès étant gratuit. 

La gratuité, c’est également une première pour Vues d'Afrique ? 

Non seulement les réalisateurs ont joué le jeu, mais les bailleurs de fonds publics également, qui ont maintenu leurs financements. En acceptant cette option du numérique, qui nous a permis de préserver nos dates, nous avons envoyé un signal positif aussi bien à l’industrie qu'aux spectateurs.

Vous parliez de la négociation des droits auprès des réalisateurs pour une diffusion en ligne. Comment s'est-elle déroulée ?

Pour les réalisateurs africains, comme pour les autres d'ailleurs, les festivals sont l’occasion de rencontrer le public, de faire la promotion de leur œuvre, de nouer des contacts et de vendre leurs films. La principale difficulté a été de convaincre les cinéastes d'autoriser la diffusion de leur œuvre sur internet. L’idéal pour un réalisateur est de voir son film projeté en salles. Nous les avons rassurés avec la géolocalisation qui limitait le visionnage au territoire canadien. Il y avait également des craintes liées au piratage sur internet. Notre partenariat avec TV5 Unis nous a donné la crédibilité nécessaire pour les persuader. Finalement, environ 70% des cinéastes ont donné leur accord. Certains de ceux qui nous avaient dit non nous ont confié, par la suite, qu'ils le regrettaient. 

Cette édition 100% numérique a donné naissance à un nouveau prix… 

Cette transition numérique nous a conduits à instaurer un prix du public qui a voté en ligne jusqu'au 26 avril à minuit (au Canada, NDLR). Le palmarès sera connu le 27 avril lors d’une cérémonie de clôture virtuelle, une première mondiale pour un festival traditionnel, et il y aura beaucoup de surprises.

Votre expérience est la première dans l’industrie pour un festival de ce type. Avez-vous déjà été contacté par d’autres festivals qui seraient intéressés par votre expérience ?

Pas encore. Je pense que les retours viendront quand nos chiffres de visionnage seront annoncés et connus. Pour l’instant, les gens nous observent parce que Vues d’Afrique est un vieux festival, il en est à sa 36e édition et je pense que les gens ne s’attendaient peut-être pas à ce virage numérique de notre part.

Avez-vous déjà des chiffres de fréquentation ? Quelle est la tendance qui se dessine pour cette édition particulière ?

Nous accueillons habituellement, sur dix jours de festival, entre 5 et 7 000 visiteurs qui ont regardé en moyenne entre deux et trois films. A mi-parcours, nous avons déjà largement dépassé la centaine de milliers de visionnages. D’après les retours que nous avons déjà eus, les gens regardent tous les jours deux films. En termes de rayonnement et d’audience, c’est vraiment inespéré.

Comment expliquez-vous cette performance ?

La gratuité a certainement joué, mais c’est aussi parce que c’est tout le Canada qui a pu accéder aux films d’un festival qui se tient d’habitude à Montréal. Le partenariat avec TV5 Unis, un média bien installé, y est aussi pour beaucoup. Par ailleurs, les gens sont confinés depuis plus d’un mois, une période durant laquelle ils ont certainement beaucoup regardé Netflix, entre autres.

Vues d’Afrique leur a apporté quelque chose de différent. "Apporter" prend tout son sens car, ici, quand on veut découvrir des choses sur l’Afrique, il faut sortir de chez soi. Là, il suffit d'aller sur TV5 et de découvrir un film du Burkina Faso ou du Ghana, un documentaire sur le fleuve Congo ou sur les femmes en Tunisie… Nous pouvons être fiers de ces chiffres parce que notre programmation n’est pas faite de blockbusters ou de films portés par des stars. 

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