Côte d'Ivoire : Laurent Gbagbo entend écrire une nouvelle page politique sous le signe de "la réconciliation"

Le parcours de l'ancien chef d'Etat lui confère désormais un statut unique sur la scène politique ivoirienne.

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France Télévisions Rédaction Afrique
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Rassemblement pour le départ d'une "caravane de la paix et de la victoire", en prélude à l'accueil de Laurent Gbagbo dans sa ville natale de Mama, près de Gagnoa, le 13 juin 2021. Sur l'affiche tenue par des partisans du Front populaire ivoirien (FPI), on peut lire : "Le président Laurent Gbagbo arrive pour une réconciliation vraie des Ivoiriens." (SIA KAMBOU / AFP)

Le 17 juin 2021 marque le retour au pays natal pour Laurent Gbagbo, l'ancien président de la Côte d'Ivoire et fondateur du Front populaire ivoirien (FPI), acquitté par la Cour pénale internationale (CPI). A 76 ans, cet historien entame ce qui pourrait être le cinquième chapitre de son ouvrage politique. Il fut l'opposant historique au père de l'indépendance ivoirienne, Félix Houphouët-Boigny, puis un président élu à la magistrature suprême le 22 octobre 2000. A compter du 19 septembre 2002, il devint un chef d'Etat faisant face à une rébellion puis, plus tard, un président sortant récusant les résultats de la présidentielle d'octobre 2010. La justice ivoirienne et internationale lui demandera des comptes pour les crimes commis durant cette crise post-électorale qui a fait au moins 3 000 morts. Laurent Gbagbo veut désormais incarner la réconciliation en Côte d'Ivoire. A ses troupes, confiait le 14 juin 2021 Assoa Adou, le secrétaire général de l'aile du FPI qui lui est restée fidèle, il a demandé de mener "une campagne nationale pour la réconciliation".

Le coup de poker de 2000

Laurent Koudou Gbagbo est né le 31 mai 1945 à Mama, dans l'ouest ivoirien. Le syndicaliste affûte ses armes politiques en défiant Félix Houphoüet-Boigny. En 1982, après avoir été emprisonné, il prend le chemin de l'exil. Le militant socialiste obtient le statut de réfugié politique en France trois ans après. Son parti le FPI, cofondé notamment avec sa compagne et sa première partenaire politique Simone Ehivet Gbagbo, est officiellement reconnu avec l'avènement du multipartisme en 1990. Laurent Gbagbo, qui a pu rentrer au pays, se présente contre Félix Houphoüet-Boigny à la présidentielle de cette année-là. Il perd, mais se plaît à rappeler qu'il a été "le seul" à affronter le "Vieux" qui a nommé, quelques mois plus tard, Alassane Dramane Ouattara (ADO) Premier ministre. Ce dernier fait emprisonner Laurent Gbagbo en 1992 à la suite de manifestations qui secouent un pouvoir déclinant. Félix Houphoüet-Boigny meurt le 7 décembre 1993, plongeant son pays dans une crise politique qui perdure.

Dès lors, comme Laurent Gbagbo le dit lui-même, "la bataille des héritiers" s'engage. Ces héritiers, dont il fait partie et qui trustent la scène politique depuis plus d'un quart de siècle, s'appellent aussi Henri Konan Bédié, le leader du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI), et Alassane Ouattara, l'actuel président ivoirien.

De la première bataille politique qui oppose le trio, c'est le chef du FPI Laurent Gbagbo qui sortira vainqueur. En 1999, des mutins renversent Henri Konan Bédié qui a hérité du fauteuil présidentiel en 1995 et le confient au général Robert Gueï (assassiné en 2002). Quand l'ancien officier organise la présidentielle en 2000, ce dernier est certain de l'emporter. Laurent Gbagbo est l’unique opposant autorisé à l'affronter : exit celui qui est devenu le chef du Rassemblement des républicains (RDR) Alassane Ouattara, autrefois son allié politique au sein du Front républicain contre Bédié. Pour se débarrasser de Ouattara, Gbagbo reprend à son compte "l'ivoirité", concept inventé par le chef du PDCI, pour l'exclure de la vie politique. La Constitution impose ainsi aux candidats à la magistrature suprême d'être de père "et" de mère ivoiriens. Une condition que ne remplirait pas Alassane Ouattara. Au moment de la publication des résultats, Robert Gueï réalise qu'il perd son face-à-face et interrompt le processus : il s'est fait rouler dans la farine par celui qu'il surnomme "le boulanger".  Laurent Gbagbo, lui, mobilise les Ivoiriens contre ce hold-up électoral et s'empare de la présidence.

2002, à l'épreuve de la rébellion

Ce succès politique, Laurent Gbagbo ne le savoure pas très longtemps. Le 19 septembre 2002, la Côte d'Ivoire connaît le deuxième coup d'Etat de son histoire et son lot de crimes. Il conduira à la partition du pays avec une zone tampon faisant du centre du pays, notamment de Bouaké, la ligne de "démarcation" entre le Sud, resté aux mains du pouvoir, et le Nord tenu par les rebelles des Forces nouvelles. Guillaume Soro, autrefois allié à Alassane Ouattara et aujourd'hui en exil, fut le secrétaire général de la rébellion.

Après des mois de tractations avec les rebelles – de Marcoussis (France) à Ouagadougou (Burkina Faso) en passant par Accra (Ghana), Lomé (Togo) ou encore Pretoria (Afrique du Sud) –, les belligérants parviennent à un accord sous l'égide de l'ancien président burkinabè, Blaise Compaoré. Mais Laurent Gbagbo rechigne à honorer l'un des engagements majeurs qui a permis la sortie de crise en 2007 : l'organisation d'une élection présidentielle. Il n'a pas digéré ce coup d'Etat qu'il attribue à Alassane Ouattara et qui le prive de la pleine jouissance de son sacre politique. Qu'à cela ne tienne, il parvient à prolonger de cinq ans son mandat présidentiel, marqué par les errements de sa politique dite de "Refondation". 

L'inéluctable présidentielle de 2010

De promesses en reports, Laurent Gbagbo finit par accepter que le scrutin ait lieu en octobre 2010. Face à Alassane Ouattara, il est certain de remporter la mise. Le slogan de sa coalition politique, La majorité présidentielle (LMP)  "On gagne ou on gagne" – ne laisse planer aucun doute (une rhétorique que lui empruntera, une décennie plus tard, son rival Alassane Ouattara au moment où il brigue un troisième mandat controversé en 2020 avec son "1 coup KO"). 

Pourtant en 2010,  l'échiquier politique ivoirien s'est à nouveau recomposé : Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara se rapprochent pour faire barrage à Gbagbo. Les résultats proclamés sur la chaîne française d'information en continu France 24 font d'Alassane Ouattara le président élu. Le camp Gbagbo conteste ces résultats et investit son leader. La Côte d'Ivoire a désormais deux présidents. S'ensuit une crise post-électorale qui prend fin le 11 avril 2011 avec l'intervention militaire française, venue appuyer les forces pro-Ouattara. 

Laurent Gbagbo, ainsi que sa femme Simone Gbabgo et plusieurs de ses proches réfugiés au palais présidentiel, sont arrêtés. Après plusieurs mois de détention à Korhogo, dans le nord du pays, le pouvoir ivoirien procède au transfèrement de l'ancien chef d'Etat à la CPI le 30 novembre 2011. 

L'acquittement en 2019 

Laurent Gbagbo est alors accusé de "crimes contre l'humanité" perpétrés "entre le 16 et 19 décembre 2010 pendant et après une marche de partisans d'Alassane Ouattara qui se rendaient au siège de la Radiotélévision Ivoirienne (RTI), le 3 mars 2011 lors d'une manifestation de femmes à Abobo, le 17 mars 2011 par bombardement au mortier d'un secteur densément peuplé d'Abobo, et le 12 avril 2011 ou vers cette date à Yopougon".

Blé Goudé, le leader des Jeunes patriotes, mouvement proche du FPI, rejoint en 2014 l'ancien chef d'Etat à La Haye. Leur destin judiciaire sera désormais lié. Durant son procès, Laurent Gbagbo utilise sa vieille rengaine, à savoir dénoncer l'impérialisme français qui l'a conduit devant cette cour. Pendant la crise post-électorale, les organisations des droits de l'Homme ont établi que des crimes ont été aussi commis du côté du pouvoir ivoirien et la CPI s'était engagée à poursuivre tous les responsables politiques impliqués dans des actes criminels. Cependant, le camp du leader du FPI demeurera le seul ciblé. Cette "justice des vainqueurs" renforcera la fidélité de ses partisans tout au long de sa décennie de détention dans "la triste" prison de Scheveningen (Pays-Bas), comme le souligne souvent Assoa Adou, le secrétaire général du FPI pro-Gbagbo. Son acquittement le 15 janvier 2019, confirmé le 31 mars 2021, les conforte. 

Celui que l'on avait "emmené à La Haye avec seul son pantalon et son t-shirt", se souvient Assoa Adou, est désormais "un héros" national pour de nombreux Ivoiriens. "Tant que je ne suis pas rentré chez moi, je me considère encore un tout petit peu comme un prisonnier (...). Cet acquittement a un goût d’inachevé", confiait Laurent Gbagbo à TV5 Monde en octobre 2020, dans l'unique entretien accordé depuis son arrestation. Privé de passeport pendant plusieurs mois, il finira par l'obtenir, à l'instar de la bénédiction d'Alassane Ouattara pour revenir en Terre d'Eburnie avec tous les honneurs dus à son statut d'ancien président. 

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