Algérie : qui est le journaliste Khaled Drareni, condamné à trois ans de prison et devenu un symbole du combat pour la liberté de la presse ?

Cet ancien présentateur a couvert depuis le début toutes les manifestations du "Hirak", le soulèvement populaire contre le pouvoir algérien. Il était accusé notamment d'"atteinte à l'unité nationale".

Le journaliste Khaled Drareni est porté par des manifestants après avoir été libéré dd\'une brève arrestation, le 6 mars à Alger.
Le journaliste Khaled Drareni est porté par des manifestants après avoir été libéré dd'une brève arrestation, le 6 mars à Alger. (RYAD KRAMDI / AFP)

"Libérez Khaled !" L'injonction est devenu le signe de ralliement des défenseurs de la liberté de la presse en Algérie, après l'annonce, lundi 10 août, du verdict condamnant le journaliste algérien Khaled Drareni à trois ans de prison ferme"Il s'agit clairement d'une persécution judiciaire contre un journaliste qui est l'honneur de son pays", a réagi le secrétaire général de Reporter Sans Frontières, Christophe Deloire, sur TwitterKhaled Drareni était poursuivi pour "incitation à attroupement non armé" et "atteinte à l'unité nationale" après avoir couvert le 7 mars à Alger une manifestation du "Hirak", le soulèvement populaire qui a secoué le pays pendant plus d'un an. Mais qui est ce journaliste devenu emblématique du combat pour la liberté de la presse en Algérie ?

Un présentateur télé "plutôt impertinent"

"C'est un personnage assez solaire et un journaliste à la réputation solide", résume Christophe Deloire. "Grand, athlétique et toujours très souriant, il a d'abord fait son bout de chemin comme présentateur sur des télévisions algériennes francophones", souligne Neïla Latrous, rédactrice en chef à l'hebdomadaire Jeune Afrique (en charge du monde arabe), qui le connaît et a suivi son parcoursKhaled Drareni travaille ainsi, à partir de 2012, pour la chaîne de télévision privée Dzaïr TV, et y anime une émission de débats politiques intitulée "Controverse".

Il était très consommateur de télévisions françaises. Il voulait changer le mode d'interview très convenu en Algérie. Il était plutôt impertinent, ce qui n'était pas du goût de tout le monde.Neïla Latrousà franceinfo

Alors qu'en 2014 le président Abdelaziz Bouteflika brigue un quatrième mandat, une remarque du journaliste déclenche une tornade. "S'étonnant qu'on compare, à cette époque, le président-candidat à un 'don de Dieu', Drareni crée un cataclysme médiatique. L'émission n'y survivra pas", écrit le quotidien suisse Le Temps.

Khaled Drareni quitte Dzaïr TV pour une autre télévision privée, Echourouk News. Pour avoir un coup d'avance, "il cultive le réseau des ambassades et comprend comment fonctionnent les visites étrangères", remarque encore Neïla Latrous. Parmi ses invités de marque : Emmanuel Macron. En février 2017, le chef de l'Etat français répond à l'une de ses questions en reconnaissant le "colonialisme" comme "crime contre l'humanité". La déclaration sera reprise par tous les médias français.

Un journaliste populaire chez les manifestants

Deux ans plus tard, en 2019, Khaled Drareni quitte Echourouk News, "sans expliquer ses motivations", selon Neïla Latrous. Il va diriger le site d'information en ligne Casbah Tribune et devenir correspondant de la chaîne de télévision française TV5 Monde, ainsi que de l'ONG Reporters sans frontières (RSF).

On est à la veille des premières manifestations du "Hirak", ce soulèvement populaire contre le régime au pouvoir en Algérie. Et Khaled Drareni "les couvrira toutes, depuis le début", explique encore Neïla Latrous. "Avec sa couverture de la contestation du régime sur les réseaux sociaux, il devient populaire au sein de la communauté des manifestants très connectés de l'Algérois ou de la Kabylie", poursuit-elle. Sur Twitter, Khaled Drareni compte aujourd'hui 147 000 abonnés.

Mais ce journaliste francophone a, entre autres, le tort d'être trop connu à l'étranger. "Auprès du régime, il coche deux cases négatives : correspondant d'une télévision étrangère (TV5) et d'une ONG (RSF)", analyse Neïla Latrous. "Il vient contrecarrer la communication officielle sur une nouvelle Algérie" issue des urnes en décembre 2019. Une "nouvelle Algérie" incarnée par Abdelmadjid Tebboune, un ex-fidèle du président déchu Abdelaziz Bouteflika dont l'élection est marquée par une abstention record (plus de 60%). Dès le lendemain, il est contesté par une manifestation monstre.

Or Khaled Drareni montre que les manifestations continuent, il montre les arrestations. Il est la mémoire du 'Hirak'.Neïla Latrousà franceinfo

Le 6 mars, le journaliste rapporte sur son fil Twitter qu'il a été arrêté puis relâché, mais que d'autres n'ont pas eu cette chance.

Un verdict surprenant et très sévère

Le 29 mars 2020, il est incarcéré au centre pénitentiaire de Kolea, près d'Alger. La justice lui reproche sa couverture, le 7 mars, d'une manifestation du "Hirak", dont le cours avait été suspendu au printemps en raison de la pandémie de Covid-19. L'ancien présentateur télé est accusé d'"incitation à attroupement non armé" et d'"atteinte à l'unité nationale". Lors de son procès par visioconférence, au cours duquel il apparaît amaigri, Khaled Drareni rejette les accusations portées contre lui. En vain. Le 10 août, il est condamné à trois ans de prison ferme. Une peine dont la sévérité est jugée stupéfiante et dont il va faire appel. "Il avait seulement fait son travail en filmant une manifestation pacifique au centre d'Alger", déclare à franceinfo l'avocat et militant des droits de l'homme Mustapha Bouchachi.

"La violence des poursuites contre lui est à la mesure de sa notoriété et de sa qualité journalistique. Je ne m'attendais pas à ce qu'il soit condamné aussi lourdement. C'est une sinistre surprise", affirme à franceinfo Christophe Deloire le président de RSF. Pour lui, la leçon est claire : "Les autorités algériennes comptent sur deux choses pour éteindre les manifestations : le Covid et la justice". Pour obtenir la libération du journaliste, un comité de soutien a été créé, auquel appartient Pierre Audin, fils du militant anticolonialiste Maurice Audin (porté disparu en 1957 après son arrestation par l'armée française). "Mes parents ne se sont pas battus pour cette Algérie-là, celle qui reproche aux journalistes de faire leur travail", s'indigne-t-il auprès de franceinfo. Amnesty International, de son côté, dénonce un "verdict scandaleux".

Sous le coup des mêmes chefs d'accusation, les deux coaccusés de Khaled Drareni, Samir Benlarbi et Slimane Hamitouche, deux figures du mouvement de contestation antirégime, ont été condamnés chacun à deux ans de prison, dont quatre mois ferme. En 2020, l'Algérie figurait à la 146e place (sur 180) du classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières.