Témoignage Afghanistan : "Il faut sortir le maximum de personnes en danger", plaide une photographe française rapatriée de Kaboul

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Oriane Zerah, une photographe française installée en Afghanistan, a fait partie des premiers ressortissants rapatriés de Kaboul, après le retour au pouvoir des talibans dans le pays.

La photographe Oriane Zerah, tout juste rapatriée de Kaboul, appelle à "faire tout ce qu'on peut pour sortir le maximum de personnes aujourd'hui en danger en Afghanistan". La Française a fait partie des premiers ressortissants à être ramenés à Paris, le 17 août, depuis le retour au pouvoir des talibans dans le pays. Invitée de franceinfo vendredi 20 août, elle "craint que l'Afghanistan ne soit plus sous les projecteurs dans une semaine, que le sujet soit balayé par un autre". Selon elle, "il ne faut pas que ça arrive, parce que ça mettrait beaucoup de personnes en danger".

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franceinfo : Vous avez pris le premier vol d'évacuation affrété par la France. Comment s'est passé votre départ ?

Oriane Zerah : Cela a été un départ très précipité. On ne s'attendait pas du tout à ce que Kaboul tombe aussi vite. On nous a appelés, on nous a prévenus qu'un vol serait affrété pour la France et il a fallu faire ses bagages, prendre une valise, se rendre à l'ambassade. Ensuite, ça a été très, très vite. Enfin, il y a eu quelques heures d'attente. Il a fallu rejoindre l'aéroport militaire, mais je peux dire que j'ai eu de la chance, parce que quelques heures plus tard, des Afghans et des Français étaient coincés à l'ambassade pour quelques jours. Moi, j'ai eu la chance de pouvoir partir avant que ça n'arrive, de prendre un hélicoptère et de me rendre à l'aéroport militaire.

À l'aéroport, avez-vous assisté à ces scènes de tension, de violences qu'on a pu voir ?

Je n'étais pas dans le chaos et dans la foule, qui était plus dehors ou du côté de l'aéroport civil, mais je les voyais de loin. On entendait des tirs en l'air.

Avez-vous pu avoir un départ sécurisé ?

On a été extrêmement bien pris en charge par les forces françaises et par l'équipe de crise qui nous a accueillis à Abou Dhabi, puis en France. Vu la violence du départ, ça s'est fait en douceur.

Y avait-il des Afghans avec vous dans l'avion ?

Il y avait quelques Franco-afghans, mais les Afghans sont arrivés par les vols suivants.

Dans quel état d'esprit étaient les Afghans qui attendaient de partir et que vous avez croisés à l'aéroport ?

Je pense que tout le monde était en état de choc. Ils étaient paniqués, désespérés de savoir s'ils allaient pouvoir partir, désespérés de laisser toute leur vie, leur maison, leur famille, leurs amis. On ne choisit pas de quitter tout ce qu'on a. Si ces gens décident de partir, c'est qu'ils n'ont pas le choix. Il faut vraiment les aider à partir et faire tout ce qu'on peut pour sortir le maximum de personnes qui sont aujourd'hui en danger en Afghanistan.

Quel est le sentiment qui domine, chez vous, aujourd'hui ?

La tristesse, la sidération, la colère et la crainte pour ceux que j'ai laissés et pour ce pays que j'aime, auquel je suis très attachée.

Avez-vous encore des contacts sur place ?

Aujourd'hui, la quasi-totalité des personnes que je connais me demande de les aider à sortir. On essaie de mettre des gens sur des listes, de remplir des fiches, de les diriger vers des liens pour qu'eux-mêmes puissent essayer de sortir. Mais c'est le chaos total à l'extérieur et à l'intérieur de l'aéroport. Même les gens qui ont des visas ou qui ont les papiers pour pouvoir sortir n'ont pas accès à l'aéroport. J'éprouve un sentiment d'impuissance totale.

On a beaucoup parlé des journalistes, des traducteurs, des gens avec qui vous avez travaillé au cours de ces années passées en Afghanistan. Savez-vous si certains d'entre eux ont pu partir ?

Hier [jeudi] soir, j'ai eu des nouvelles rassurantes d'amis proches qui sont arrivés à Paris. Notamment quelques amis qui étaient vraiment en danger : des journalistes, des artistes, des activistes qui ont été menacés, qui étaient sur la liste noire des talibans. Les savoir à Paris, c'était un grand soulagement.

Comment vivent-ils ce départ précipité ?

Je pense qu'une partie d'eux a mis en pause tout ce qui était émotions, sinon je pense que ça exploserait. Je crois qu'ils ont beaucoup pleuré, mais là, ils sont juste soulagés. Ils savent qu'ils sont en sécurité. Je pense que le temps des larmes, des cris, viendra ensuite. J'espère aussi que le temps des rires reviendra. Cela fait des semaines qu'ils se préparent, qu'ils espèrent pouvoir partir, et ça a été difficile. J'ai vu des amis pleurer tous les jours à l'idée de quitter un pays qu'ils aimaient, de voir leur rêve se briser, leurs espoirs s'anéantir. Ce sont des gens qui voulaient construire pour leur pays et qui maintenant sont obligés de le fuir parce qu'ils ont peur, parce qu'ils sont en danger.

Quel regard portez-vous sur les premières images de Kaboul aux mains des talibans, comme ces photos de femmes recouvertes de peinture sur les vitrines ?

Malheureusement, on s'y attendait, même si les talibans vont essayer de garder Kaboul comme façade et vont vouloir montrer patte blanche à la communauté internationale, pour essayer d'avoir une reconnaissance. Je pense qu'au fond, ils n'ont absolument pas changé. J'espère que la communauté internationale a des moyens de pression suffisamment élevés pour qu'on ne revienne pas à la situation de 1996, quand ils sont arrivés au pouvoir.

C'est la situation dans les petites villes, dans les campagnes, qui est la plus inquiétante ?

J'avais recueilli des témoignages de femmes quelques jours avant mon départ. Des femmes qui avaient fui les provinces du Nord, déjà tombées aux mains des talibans. Ce qu'elles me racontaient, c'est que la première chose que font les talibans quand ils arrivent quelque part, c'est fermer des écoles pour filles, notamment. Les femmes restent à la maison et doivent porter la burqa. Les hommes, la barbe. Certaines se font frapper parce qu'elles sont seules dans les rues. Voilà des témoignages que j'avais eus à Kaboul. Il y a quelques histoires qui commencent déjà à sortir. En fait, les talibans travaillent sur leur image. Kaboul, la capitale, étant la façade et la vitrine aux yeux du monde, peut-être qu'ils vont le faire avec moins de violence. Pour l'instant, en tout cas.

Comment continuer à raconter ce qui se passe en Afghanistan, alors que les journalistes et les photographes comme vous sont obligés de partir ?

Heureusement, il y a quelques journalistes qui ont eu le courage, qui ont pris la décision de rester, ce que j'admire énormément. Pour moi, ça a été un déchirement et une vraie question de savoir si j'allais partir ou rester. J'espère pouvoir y retourner et témoigner très prochainement à nouveau. Mais il y a des journalistes qui sont là-bas et qui font un super travail pour qu'on n'oublie pas. Ce que je crains, c'est que l'Afghanistan ne soit plus sous les projecteurs dans une semaine, que le sujet soit balayé par un autre. Il ne faut pas que ça arrive, parce que ça mettrait beaucoup de personnes en danger.

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