Sécheresse : le dessalement de l'eau de mer est-il vraiment une solution potable face aux pénuries ?

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Pour pallier le manque d'eau, des communes du littoral français ont investi dans des systèmes de dessalement de l'eau de mer coûteux et énergivores. (ASTRID AMADIEU / FRANCEINFO)

Plusieurs communes touristiques ont décidé d'installer des unités de dessalement pour remédier aux manques d'eau qui les frappent cet été. Cette solution coûteuse, utilisée en dernier recours, est critiquée par certains spécialistes pour son impact sur l'environnement.

Patrice Quilici vérifie chaque jour le niveau de son réservoir d'eau potable, qui baisse à vue d'œil. Le stock a déjà diminué de moitié depuis le 1er août. "Malgré des restrictions maximales, il ne reste plus que 8 000 m3 d'eau", s'inquiète le maire de Rogliano, en Haute-Corse, mardi 9 août. L'été, la population de ce village touristique de 650 habitants est multipliée par dix. Mécaniquement, la consommation d'eau augmente. "Dessaler l'eau de mer, c'est la seule solution qu'il nous reste, je n'ai pas le choix", explique l'édile. Il espère que son unité de dessalement sera bien mise en service le 10 septembre.

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Là où l'eau de mer est disponible à foison et l'eau douce rare, l'urgence a poussé d'autres communes à prendre ce chemin. L'île de Groix (Morbihan) était déjà en alerte sécheresse avant l'été, saison pendant laquelle la population fait plus que doubler. La municipalité s'est équipée d'une usine de dessalement, active depuis le 3 août.

L'île de Sein (Finistère), isolée, produit elle-même son eau grâce à une usine de dessalement depuis 1973. Sur la petite Ile-Molène, au large des côtes finistériennes, la situation en termes d'eau potable était jugée "préoccupante" avant l'installation d'une unité, cet été, qui couvre environ 60% des besoins quotidiens. Sans elle, "on aurait tenu deux ou trois semaines en juillet et c'était terminé", a expliqué à TF1 le maire, Didier Delhalle.

L'eau "la plus chère de France"

Des inconvénients de taille viennent toutefois nuancer le soulagement : le coût du dessalement pèse lourd sur le budget de petites communes. A Molène, l'opération coûte 65 000 euros pour trois mois. A Groix, l'unité de dessalement à peine installée représente un coût de 800 000 euros sur un budget de 7,5 millions d'euros en 2021. "C'est une technique assez onéreuse", confirme Bernard Barraqué, spécialiste des politiques de l'eau et chercheur émérite au CNRS.

"L'usine de dessalement ne coûte pas très cher en investissement, mais relativement cher en fonctionnement."

Bernard Barraqué, spécialiste des politiques de l'eau

à franceinfo

Ce coût s'explique par le processus énergivore du dessalement. En Corse, le prix du fioul nécessaire au fonctionnement de l'unité fait gonfler la facture, qui s'élève à environ 1,05 million d'euros. "On a peut-être l'eau la plus chère de France", concède Didier Fouquet, maire de l'île de Sein. Là-bas, l'installation d'une éolienne l'an prochain vise à réduire le prix du mètre cube d'eau sur l'île, qui s'élève à 7,50 euros, alors que la moyenne française oscille autour de 4 euros.

Pour 1 L d'eau, 1,5 L de déchet 

Les spécialistes voient une autre limite à ces techniques de dessalement. L'opération, qui consiste le plus fréquemment à séparer les molécules d'eau et le sel au travers d'une membrane, produit des déchets. Ces derniers ne sont pas sans danger pour la nature : pour un litre d'eau potable produit, 1,5 litre de saumure, selon un rapport de l'ONU (en anglais) publié en 2019. Cette boue salée et riche en minéraux est généralement déversée dans la mer.

"Les rejets salés peuvent avoir des effets sur la faune et la flore, qui ne sont pas habitués à des niveaux de concentration en sel aussi élevés."

Nicolas Roche, chercheur en géosciences de l'environnement

à franceinfo

La Méditerranée est particulièrement menacée par ces rejets. "La saumure rejetée est plus dense que l'eau de la mer, elle ne se mélange pas et descend vers le fond", explique Christophe Mori, spécialiste de l'eau douce à l'Université de Corse. "Cela affecte l'herbier de Posidonie, présent sur tout le littoral corse, qui est un lieu d'abri pour les espèces. C'est une plante très sensible au sel, au milligramme près", poursuit le professeur.

Trop peu d'études sont réalisées sur le sujet, selon lui, mais des conséquences sur ces herbes sous-marines endémiques de la Méditerranée ont tout de même été mesurées à Chypre, près de deux des plus grandes usines de dessalement de l'île. Les données montrent "des répercussions sur l'environnement marin à proximité des points de rejet de la saumure" avec "une forte réduction de la densité des pousses et de la surface des feuilles".   

La concentration en sel n'est pas le seul danger de ces rejets chargés en produits chimiques à cause du traitement de l'eau. La saumure déversée est aussi plus chaude que l'eau de la mer et risque d'aggraver le réchauffement de la Méditerranée, dont la température a affiché cette année 5°C de plus que les autres étés.

Une "rupture de solidarité"

Contrairement à l'Hexagone, d'autres pays ont investi massivement dans de véritables usines de dessalement, comme Singapour, les pays du Maghreb, ceux du Proche-Orient ou ceux du Golfe. Là-bas, le dessalement représente bien souvent la seule source d'eau douce pour l'agriculture, l'industrie et les habitations. En Jordanie, une usine doit s'installer au bord de la mer Rouge, en 2026, après un milliard de dollars de travaux. Elle devrait produire "entre 250 et 300 millions de m3 d'eau potable par an", selon les autorités, soit environ 750 millions de litres d'eau par jour.

Les petits projets se multiplient aussi. "En Tunisie ou dans certaines îles grecques, de grands hôtels s'équipent avec une petite unité de dessalement pour éviter les aléas du mauvais fonctionnement éventuel du réseau public", évoque Bernard Barraqué. Ces choix témoignent d'une stratégie égoïste et "une rupture de solidarité" avec la population de ces régions en cas de manque d'eau. En France, les littoraux métropolitains sont pour l'heure très loin d'être colonisés par les unités de dessalement. "Jusqu'à présent, on n'en avait pas besoin", explique le chercheur.

"C'est comme allumer la climatisation"

En dehors de l'île de Sein, les trois stations mises en place cette année ne sont là que pour couvrir partiellement les besoins en eau d'une très petite partie de la population. Et elles doivent le rester, insiste le gouvernement. "Le dessalement est plutôt une solution d'urgence, qui n'est que difficilement généralisable à ce stade", selon le ministère de la Transition écologique.

Energivores, ces unités contribuent au réchauffement de la planète lorsqu'elles tournent aux énergies fossiles, comme en Corse. "Utiliser une unité de dessalement, c'est comme allumer la climatisation, compare Christophe Mori. On amplifie le changement climatique, donc on augmente les risques de sécheresse." Pour le spécialiste, "on est toujours dans une action sur les conséquences et jamais sur les causes".

Alors que la sécheresse s'installe, ces unités de dessalement pourraient toutefois rester en place après un été 2022 en surchauffe. Sur l'Ile-Molène, la pérennisation de la petite station est à l'étude, avec de nouveaux investissements prévus. "Ça va se répéter, c'est pour ça qu'on a acheté ce matériel", confirme Patrice Quilici, le maire de Rogliano. Contrairement à 2002, lorsque la commune corse s'était débarrassée de son unité après un bref épisode de pénurie d'eau, la municipalité compte l'utiliser plusieurs années, avant la mise en place d'autres solutions.

La nécessité d'"un système vertueux"

Pour Christophe Mori, si le recours à une unité de dessalement semble nécessaire à court terme, d'autres pistes moins polluantes pourraient s'appliquer à Rogliano et la Corse. A commencer par le développement de retenues collinaires, des petits barrages qui peuvent stocker l'eau sur le côté d'une rivière. Selon les experts, le schéma de consommation de l'eau est aussi à revoir, notamment dans l'agriculture : "En Corse, continuer à cultiver du maïs, très gourmand en eau, est une hérésie", estime Christophe Mori.

Réparer et optimiser le réseau de distribution d'eau pourrait aussi permettre d'économiser le précieux liquide. En France en 2020, environ 20% de l'eau est perdue à cause des fuites sur le réseau, estime l'Observatoire des services publics d'eau et d'assainissement.

Réduire la consommation, recycler les eaux usées… "Il faut mettre en place un système vertueux de l'utilisation de l'eau", martèle le chercheur Nicolas Roche. C'est ce que tente de faire Belle-Ile-en-Mer. L'île morbihannaise a choisi le chemin inverse de Molène, Rogliano ou Groix. Elle se passe, depuis 2015, de l'unité de dessalement installée à la fin des années 2000. L'intercommunalité a opté pour un meilleur captage des eaux de pluie, qui lui permet d'alimenter plus facilement ses retenues d'eau. Pour les communes où l'accès à l'eau potable est une question sensible, voire vitale, le dessalement ne coule pas forcément de source.

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