Mayotte : "L'État français répond à des problèmes structurels qu'il a lui-même créés", affirme une spécialiste de l'Outre-mer

"Parler de criminalité" à Mayotte "permet d'éviter tous les autres problèmes", estime vendredi sur franceinfo Françoise Vergès, politologue et spécialiste de l'Outre-mer.
Article rédigé par France Info
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Policiers et policiers du Raid, lors d'une opération contre l'immigration clandestine dans le village de Vahibe, à Mayotte, le 28 novembre 2022 (GREGOIRE MEROT / AFP)

"Il y a vraiment des problèmes profonds, et encourager la stigmatisation des migrants qui seraient le fléau de l'île, c’est quand même un déni de droit", dénonce vendredi 21 avril sur franceinfo Françoise Vergès, politologue et spécialiste de l'Outre-mer. La spécialiste réagit aux propos du ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin sur franceinfo ce vendredi matin qui confirme l'opération "Wuambushu" à Mayotte, dont l'objectif est d'expulser des migrants illégaux installés dans des bidonvilles.

franceinfo : 1 800 policiers et gendarmes déployés, est-ce que c'est une solution face aux difficultés rencontrées dans ce département ?

Françoise Vergès : Non, pas du tout. L'État français répond à des problèmes structurels qu'il a lui-même créés. J'entends Gérald Darmanin parler de criminalité parce que cette focalisation permet d'éviter tous les autres problèmes. Quand il parle de relogement, il faut regarder les chiffres comme ceux de la Cimade qui montrent qu'il n’' a pas de relogement. Dans les bidonvilles (bangas), même des Mahorais y vivent, il y a quand même 80% de la population qui vit en dessous du taux de pauvreté, et 40% des gens qui gagnent à peu près 160 euros par mois. Des sociologues et des anthropologues ont montré qu’il y a des jeunes de nationalité française qui font partie de ces bandes de délinquants. On ne répond pas aux questions d'une jeunesse par la répression.

Y-a-t-il tout de même un réel problème d’insécurité ?

Oui, mais on n'y répond pas par cette expulsion massive ! Il y a vraiment des problèmes profonds, et d'encourager la stigmatisation des migrants qui seraient le fléau de l’île, c’est quand même un déni de droit. N'oublions pas que même le Conseil d'État en 2021 disait que l'État portait des atteintes graves et illégales au droit d'asile.

Pourquoi le gouvernement ne semble retenir que l’aspect sécuritaire pour s'occuper des problèmes de l'eau, de l'éducation ?

Je pense que c’est un signe du gouvernement actuel, car on voit aussi en France des menaces sur les droits, la Ligue des droits de l'Homme alerte là-dessus. On voit une réponse à tous les problèmes structurels par une répression systématique. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de problèmes, mais que la réponse est constamment la dissolution, la répression. Les droits ne sont pas respectés : il y a une violation du droit d’asile systématique à Mayotte. Pourquoi l'État français se permet de violer un droit qu'il a lui-même signé ?

Gérald Darmanin parle d'une opération qui s’inscrit dans la durée, peut-on s’attendre à traiter d’autres problèmes que la sécurité ?

Oui, on pourrait supposer, mais ça, c'est des promesses. Selon les associations locales, la question du relogement n'est pas du tout respectée, des gens ont été expulsés et ne sont toujours pas relogées. Il y a un problème dans ce département : c'est l’île au monde la plus déforestée. On a des problèmes structurels très profonds auxquels il faut répondre en associant la population de l'île et ses migrants en travaillant avec eux et non pas en les stigmatisant et en les traitant de criminels. L'État participe à cette stigmatisation.

Est-ce qu'il faut s’attendre à des affrontements dans les prochaines semaines, en réaction à la répression ?

Oui, et je pense que lorsqu'on provoque par un déploiement militaire si énorme sur une toute petite île, on annonce une réponse militarisée à une question sociale et économique profonde.

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