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Procès de Salah Abdeslam : "Je trouve grave qu'on ne reconnaisse pas à certains le droit d'être défendus"

Alors que Frank Berton essuie des critiques pour avoir accepté de défendre Salah Abdeslam, francetv info a interrogé Liliane Glock, qui a eu pour client Francis Heaulme, l'un des criminels les plus détestés de France.

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Propos recueillis par - Vincent Matalon
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
Frank Berton, l'avocat de Salah Abdeslam, le 27 avril 2016 à Paris. (MATTHIEU ALEXANDRE / AFP)

Comment défendre l'indéfendable ? Frank Berton, avocat au barreau de Lille, est directement concerné par cette question depuis qu'il a annoncé, mercredi 27 avril, qu'il défendrait Salah Abdeslam lors de son procès en France.

Avant lui, d'autres pénalistes ont eu pour client des criminels détestés par la France entière. C'est le cas de Liliane Glock. Avocate au barreau de Nancy (Meurthe-et-Moselle), elle a assuré la défense de Francis Heaulme, le "routard du crime" condamné pour neuf meurtres perpétrés entre 1984 et 1992. A francetv info, elle raconte comment elle a vécu cette mission, pas si extraordinaire à ses yeux.

Francetv info : auriez-vous accepté de défendre Salah Abdeslam ?

Bien entendu, même si je doute que lui aurait souhaité être défendu par une femme ! Je trouve inouï que les avocats qui se chargent de ce genre de profil soient obligés de se justifier : être défendu est un droit accordé à tout le monde. Ne pas le concevoir révèle un déficit démocratique. 

Je ne comprends d'ailleurs pas les commentaires indignés par le fait que Frank Berton soit payé via l'aide juridictionnelle. Il ne va pas toucher une fortune, mais une misère : pour une instruction criminelle, le forfait prévu doit être de l'ordre de 800 euros environ, même si l'affaire s'étale sur cinq ans. La France est d'ailleurs l'un des seuls pays à procéder ainsi : les avocats belges, luxembourgeois ou allemands sont rémunérés à l'heure, même quand leurs clients n'ont pas les moyens de régler la facture.

Votre client le plus médiatique est Francis Heaulme. Comment êtes-vous entrée en contact avec lui ?

C'était il y a au moins une dizaine d'années. Son avocat de l'époque, aujourd'hui décédé, m'avait contactée pour que j'intervienne à ses côtés sur les crimes qui avaient été commis dans l'Est de la France. Francis Heaulme était alors détenu à Nancy, ce qui me permettait de lui rendre visite facilement. Par la suite, il a voulu que je le défende sur l'ensemble des affaires qui le concernaient encore.

Avez-vous hésité à assurer sa défense, vu le personnage ?  

Pas du tout. Je suis avocate depuis 35 ans, spécialisée en droit pénal… J'ai plaidé pour un nombre non négligeable de criminels, comme Simone Weber [condamnée en 1991 pour le meurtre de son ancien amant, dont le corps avait été retrouvé découpé par une meuleuse à béton], je n'avais donc aucune raison de décliner cette proposition. Si un avocat criminaliste refuse de plaider pour une affaire de crime de sang, il doit à mon sens changer de spécialité !

Concernant Francis Heaulme, je refuse d'ailleurs de parler de défense de l'extrême. Il ne s'agissait pas d'un tueur en série qui choisissait méthodiquement ses cibles parmi une certaine catégorie de personnes, mais d'un tueur multiple dont la personnalité montrait qu'il possédait des circonstances atténuantes – même si la justice n'a pas voulu le reconnaître expressément. 

N'avez-vous tout de même pas craint d'être menacée, ou prise à partie ?

Je sais que cela peut arriver. Lorsqu'il défendait Richard Roman, accusé à tort du meurtre d'une fillette de 7 ans, mon confrère Henri Leclerc avait été malmené au point de se faire déchirer la chemise lors d'une reconstitution des faits. Il est d'ailleurs plus facile aujourd'hui que jamais d'envoyer un courriel de menaces à un avocat.

Pour autant, ni moi ni ma famille n'avons jamais été menacées. Dans l'affaire Francis Heaulme, je savais qu'il ne fallait pas tomber dans la provocation. Je défendais un tueur, mais il fallait toujours tenir compte des victimes et les respecter. C'est sans doute ce qui m'a permis de ne pas être inquiétée. Je ne l'ai d'ailleurs pas plus été lorsque j'ai défendu le Hamas devant les juridictions européennes, en obtenant en première instance le retrait du mouvement de la liste des organisations terroristes établie par l'Union européenne.

Comprenez-vous que la défense d'un criminel détesté de l'opinion puisse provoquer l'indignation, voire les insultes et la violence ?

Nous sommes dans un système qui pratique la "victimocratie" : dès qu'il y a des victimes, il nous est très difficile d'observer les choses de manière objective. Je comprends que l'opinion puisse se plaindre lorsqu'un criminel échappe à une condamnation, mais je trouve grave qu'on ne reconnaisse pas à certains le droit d'être défendus.

Nous devons par exemple reconnaître que Francis Heaulme était le produit de notre société. Et c'est cette société qui doit gérer ces personnes, les condamner ; mais également leur donner la possibilité d'être défendues. Je ne me suis jamais excusée d'avoir défendu un client, quel qu'il soit.

Dans le cas de Salah Abdeslam, les commentaires indignés s'expliquent sans doute par le profil terroriste de l'accusé…

Mais le travail de l'avocat n'est pas de défendre l'idéologie de son client ! Exposer les motifs d'un passage à l'acte ne revient pas à les approuver. Si je dois demain défendre un mari jaloux accusé d'avoir tué sa femme, cela ne fera pas de moi quelqu'un de jaloux, et je n'approuverai pas non plus ses motivations. 

Personne ne va reprocher au médecin qui a soigné Salah Abdeslam après son arrestation d'avoir fait son travail. Il s'agit de la même chose avec son avocat.

Que retire-t-on d'une affaire aussi retentissante que celle de Francis Heaulme, une fois le procès terminé ?

Défendre Francis Heaulme a été marquant d'un point de vue médiatique, tant les sollicitations ont été nombreuses. Mais du point de vue de ma clientèle, je n'ai pas l'impression que cette affaire ait changé les choses. Les clients expliquent très rarement pourquoi ils vous ont choisie plutôt qu'un ou une autre, mais jusqu'à présent, aucun n'est venu me voir en faisant référence à l'affaire Heaulme.

En fait, la seule fois où les médias m'ont apporté un client, c'est après que je fus apparue avec mon chien dans un reportage sur les animaux diffusé à la télévision ! Professionnellement, ce n'était pas franchement flatteur…

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