"C'est un dossier qui peut durer" : pourquoi les répercussions de la mort de Steve Maia Caniço inquiètent le gouvernement

Le Premier ministre en personne est venu livrer, mardi, les conclusions du rapport de l'IGPN sur la mort du jeune homme, qui s'est noyé dans la Loire après une intervention de la police. La reprise en main de ce dossier, potentiellement explosif pour le pouvoir, interroge. 

Le Premier ministre, aux côtés du ministre de l\'Intérieur, s\'exprime sur l\'affaire Steve Maia Caniço, le 30 juillet 2019, à Matignon, à Paris. 
Le Premier ministre, aux côtés du ministre de l'Intérieur, s'exprime sur l'affaire Steve Maia Caniço, le 30 juillet 2019, à Matignon, à Paris.  (XOSE BOUZAS / HANS LUCAS / AFP)

Le spectre de Malik Oussekine, tombé sous les coups de la police en 1986, et celui de Rémi Fraisse, tué par le tir d'une grenade offensive lors d'une opération des gendarmes à Sivens (Tarn) en 2014, planent-ils sur l'affaire Steve Maia Caniço ? S'il est trop tôt pour le dire, la mort de cet animateur de 24 ans, qui s'est noyé dans la Loire à Nantes après une intervention de la police, a tout du dossier explosif pour le gouvernement. "C'est un dossier qui peut durer car il cristallise plusieurs choses : d'abord la situation, tout le monde peut s'identifier à un gamin qui fait la Fête de la musique, et puis il y a ce rapport aux violences policières qui est en ce moment très sensible", commente un expert de la communication politique. 

Résultat : l'exécutif, plutôt timide à ses débuts sur le sujet, monte en première ligne, désormais conscient de l'émoi suscité par l'affaire. "Signe de l'inquiétude du pouvoir, relève Le Parisienl'Elysée s'est même fendu, fait rare, d'appels aux rédactions des médias pour faire savoir que le chef de l'Etat avait téléphoné à deux reprises à Philippe et Castaner, depuis Brégançon, pour exiger toute la lumière sur cette tragédie."

Edouard Philippe en première ligne

Mardi 30 juillet, c'est donc Edouard Philippe, flanqué d'un Christophe Castaner silencieux, qui est apparu sur le perron de Matignon pour délivrer en personne les conclusions du rapport de l'IGPN. Pour la police des polices, "il ne peut être établi de lien entre l'intervention des forces de police et la disparition de Steve Maia Caniço." Insatisfaisant pour le Premier ministre. "Plus de cinq semaines après les faits, le déroulement de cette soirée, l'enchaînement des faits, restent confus. Je ne peux évidemment pas m'en satisfaire, a martelé le chef du gouvernement. C'est pourquoi j'ai décidé de saisir l'Inspection générale de l'administration (IGA) pour aller plus loin."

Cette mise en scène du pouvoir prenant à bras-le-corps ce dossier laisse pantois ce conseiller com' habitué des cercles de décision : "La gestion de ce dossier est catastrophique, ils sont totalement décalés dans le temps et sur le contenu, il n'y a rien dans le dossier de l'IGPN. Ils auraient dû faire un simple communiqué au lieu d'organiser cette conférence de presse !" Gaspard Gantzer, ancien conseiller com' de François Hollande et désormais candidat à la mairie de Paris, est du même avis. "Le gouvernement, visiblement mal à l'aise, a mis beaucoup trop de temps à communiquer. Ce manque de transparence a entretenu les doutes et les suspicions", analyse-t-il. 

La communication récente me semble mauvaise, car à la fois partielle, partiale (l'IGPN étant sous la tutelle du ministre) et louvoyante.Gaspard Gantzerà franceinfo

Au sein même des partisans d'Emmanuel Macron, cet attelage entre le chef du gouvernement et le ministre interroge. "C'est surprenant, on imagine plutôt le ministre de l'Intérieur s'exprimer sur ce genre de dossier. Là, le Premier ministre est en première ligne, c'est peu commun, ça interpelle, confie un député de la majorité. Je pense qu'il faut l'interpréter à l'aune de ce qui se passe sur les questions de maintien de l'ordre, il y a une grande sensibilité dessus, on est dans un moment de guerre d'images et de communication."

FRANCEINFO

D'autres députés estiment, au contraire, que cette montée au créneau de l'exécutif était indispensable. "Cette 'surcommunication' est obligatoire car au-delà des faits, probablement assez éloignés d'Oussekine ou Fraisse, les grands mots sont encore de sortie", affirme un parlementaire qui renvoie aux paroles de l'opposition sur le sujet. D'autant que les députés La France insoumise, rejoints par le patron du Parti socialiste, Olivier Faure, veulent désormais l'ouverture d'une commission d'enquête parlementaire pour éclaircir les circonstances de la mort de Steve Maia Caniço. 

"Un risque de récupération par l'opposition"

Alors, dans la majorité, on fait bloc autour du pouvoir. "Je pense que le gouvernement a bien saisi qu'une fois de plus, LFI va utiliser cette affaire pour créer un climat insurrectionnel. Oui, il y a risque de récupération de cette affaire par l’opposition et LFI en particulier, le chaos et l’insurrection sont leur fond de commerce", tacle une députée LREM. "Cela ne me choque pas du tout que le Premier ministre monte au créneau sur le sujet, il ne fait qu'intervenir après demande du président de la République", embraye un autre parlementaire. 

Le sujet montant dans les médias, il est logique que le Premier ministre soit plus présent.Un député LREMà franceinfo

"Le Premier ministre est à sa place, on parle de quelque chose de grave, de tragique, il est normal qu'Edouard Philippe s'empare du dossier et se pose en chef du gouvernement", ajoute une troisième députée. 

Christophe Castaner fragilisé ? 

La nouvelle position du chef du gouvernement a cependant un inconvénient majeur pour le pouvoir : éclipser Christophe Castaner et donc poser, de nouveau, la question de sa place au gouvernement. Sans surprise, l'opposition s'engouffre dans la brèche. "Le ministère de l'Intérieur n'est plus tenu. Christophe Castaner semble dépassé par les événements qu'il subit, soutient le député socialiste Luc Carvounas. Pour le bien des Français et des policiers, il doit partir, selon moi." 

Dans la majorité, on écarte toute mise sous tutelle du locataire de la place Beauvau. "Je pense que le Premier ministre cherche à protéger son ministre et son gouvernement. Il est parfaitement dans son rôle", assène une parlementaire. Dans cette affaire, "Castaner allait se retrouver en première ligne. Donc, le Premier ministre monte et Castaner se met en scène. Il n'y a pas de hasard : c'est un proche du président et après Ferrand et Bayrou, il vaut mieux parer les coups", relève un député de la majorité. 

En déplacement mercredi dans l'Essonne avec Christophe Castaner, Edouard Philippe a balayé d'un revers de main les rumeurs sur son ministre. "Le ministre de l'Intérieur n'est pas fragilisé, a-t-il fermement déclaré. Je peux vous dire que le Premier ministre que je suis apporte évidemment tout son soutien à Christophe Castaner." Dans l'entourage du ministre, on rappelle que cette visite de terrain était prévue depuis 15 jours et que Christophe Castaner a toujours été à la pointe dans ce dossier. 

Le maire de Palaiseau (Essonne), le ministre de l\'Intérieur et le Premier ministre, le 31 juillet 2019, à Palaiseau.
Le maire de Palaiseau (Essonne), le ministre de l'Intérieur et le Premier ministre, le 31 juillet 2019, à Palaiseau. (MAXPPP)

Pas de quoi convaincre Gaspard Gantzer. "Le Premier ministre n'a pas d'autres choix que de monter en première ligne mais, ce faisant, il affaiblit encore plus son ministre. Je ne vois pas comment celui-ci peut se maintenir durablement. Il est impuissant", estime cet ancien conseiller com'. 

Il est vite rejoint par un autre expert en communication. "On a l'impression qu'Edouard Philippe se retrouve en situation d'être ministre de l'Intérieur comme lorsque Gérard Collomb a disparu [il a démissionné pour redevenir maire de Lyon]. Et cette image de Castaner silencieux, ce n'est pas bon, c'est très mortifère", explique-t-il. "Ils n'ont pas de chance, conclut-il en citant les affaires Benalla et de Rugy. Les étés sont meurtriers en macronie."