Affaire Grégory : ce que l'on sait de la mort du juge Jean-Michel Lambert

Agé de 65 ans, le magistrat avait été le premier à instruire l'affaire Grégory, en 1984. Sa mort intervient alors que l'enquête a connu ces dernières semaines une accélération majeure, avec la mise en examen de trois personnes.

Des policiers sécurisent la zone près du domicile de l\'ancien juge Jean-Michel Lambert, retrouvé mort à son domicile mardi 11 juillet 2017 en périphérie du Mans (Sarthe).
Des policiers sécurisent la zone près du domicile de l'ancien juge Jean-Michel Lambert, retrouvé mort à son domicile mardi 11 juillet 2017 en périphérie du Mans (Sarthe). (JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP)

Nouveau drame dans l'affaire Grégory. L'ancien magistrat Jean-Michel Lambert, connu pour avoir été le premier juge à instruire cette affaire criminelle hypermédiatisée, a été retrouvé mort mardi 11 juillet à son domicile du Mans (Sarthe), a appris franceinfo de sources proches du dossier, confirmant une information du Parisien.

Sa mort intervient alors que l'enquête a connu ces dernières semaines une accélération majeure, avec la mise en examen de trois personnes, près de trente-trois ans après les faits. Voici ce que l'on sait à ce stade.

Qui était Jean-Michel Lambert ?

Le nom de Jean-Michel Lambert est indissociable de l'affaire Grégory. Le magistrat est âgé de 32 ans lorsque, le 16 octobre 1984, le cadavre du petit Grégory Villemin est retrouvé ligoté dans la Vologne. Seul juge d'instruction à Epinal (Vosges), où il occupe son premier poste, il hérite du dossier et est propulsé sous les projecteurs.

En raison de son jeune âge, ainsi que de nombreuses erreurs commises lors de l'instruction, il hérite du surnom "le petit juge". Dessaisi de l'enquête en 1987, il est retombé dans l'anonymat des prétoires jusqu'à sa retraite en 2014, et s'est consacré à l'écriture.

Que sait-on des circonstances de sa mort ?

Son corps a été retrouvé dans son bureau avec un sac plastique noué sur la tête à l'aide d'un foulard, selon une source proche du dossier. "Il ne présentait aucune trace de violence", précise le procureur de la République du Mans, Fabrice Bélargent.

Selon les premiers éléments de l'enquête, le corps de l'ancien magistrat, âgé de 65 ans, a été découvert par une voisine, prévenue par l'épouse du juge qui, depuis la veille, n'avait plus de nouvelles. D'après les premières constatations, aucune trace d'effraction ou de lutte n'a été relevée dans son appartement. "Aucun écrit de nature à expliquer ce décès n'a été découvert", précise le procureur.

"L'enquête a été confiée au SRPJ d'Angers et une information en recherche des causes de la mort sera très prochainement ouverte. Une autopsie sera nécessaire pour déterminer précisément la cause du décès", ajoute Fabrice Bélargent.

Pourquoi avait-il été critiqué ?

Jugé trop bavard avec la presse, le juge Lambert a longtemps été désigné comme l'un des responsables du fiasco judiciaire de l'affaire Grégory. Il était notamment à l'origine d'une erreur de procédure qui a entraîné l'annulation d'expertises graphologiques qui reliaient Bernard Laroche au fameux "corbeau" qui persécutait la famille Villemin.

Il lui a été également reproché d'avoir laissé Murielle Bolle, témoin-clé de l'enquête alors âgée de 15 ans, rentrer chez elle après avoir accusé son beau-frère Bernard Laroche de l'enlèvement de l'enfant. L'adolescente était ensuite revenue sur ses déclarations. Selon certaines sources, dont son cousin, Murielle Bolle aurait subi des violences familiales, ce qui expliquerait son revirement.

Alors que l'enquête piétinait, Jean-Michel Lambert avait en outre libéré Bernard Laroche sans lui accorder de protection policière. Convaincu que cet homme était l'assassin de son fils, Jean-Marie Villemin a abattu Bernard Laroche fin mars 1985. Une mort que le juge racontait avoir encore sur la conscience en 2014, rapporte un journaliste de 20 Minutes.

Enfin, Jean-Michel Lambert avait fait arrêter Christine Villemin, la mère de Grégory, et l'avait mise en examen pour assassinat, en se basant notamment sur une nouvelle expertise graphologique. La jeune femme avait finalement bénéficié en 1993 d'un non-lieu pour "absence totale de charges", ce qui constituait une première en droit pénal.

Selon BFMTV, qui affirme avoir consulté les carnets personnels du juge Maurice Simon, ce dernier portait un jugement sévère sur le magistrat dont il avait repris l'enquête en 1987 : "On reste confondu devant les carences, les irrégularités, les fautes (…) ou le désordre intellectuel du juge Lambert. Je suis en présence de l’erreur judiciaire dans toute son horreur." Des écrits dévoilés par la chaîne mardi matin, quelques heures avant la découverte du corps de Jean-Michel Lambert.

Quelles sont les réactions ?

Interrogé par franceinfo, Thierry Moser, avocat de la famille Villemin, s'est dit "bouleversé".

Je respectais l'homme, tout en contestant les décisions qu'il a prises.Me Thierry Moserà franceinfo

"Monsieur Lambert avait estimé que Christine Villemin devait être traduite devant une cour d'assises pour avoir assassiné son enfant alors que cette femme était aussi innocente que vous et moi. Monsieur Lambert s'était fourvoyé, je ne pouvais donc pas partager ce point de vue extrême et extrémiste", a conclu l'avocat.

"Cette affaire crée une pression médiatique hors normes, hors du commun, surhumaine", a également réagi sur franceinfo Stéphane Giuranna, l'avocat de Marcel et Jacqueline Jacob, grand-oncle et grand-tante de Grégory Villemin récemment mis en examen. Cette affaire "rend fou. Elle en est à sa troisième victime", a-t-il souligné.

Jean-Paul Teissonnière, avocat de Muriel Bolle, a fait part, mercredi sur franceinfo, de son sentiment de "consternation". Pour lui, "le juge Lambert restait un témoin essentiel des premiers mois de l'enquête". "Au moment où on revient sur ces premiers mois de l'enquête pour les réexaminer, il aurait pu fournir un témoignage essentiel sur ce qui s'était passé pendant les semaines pendant lesquelles Muriel Bolle a notamment été entendue par les gendarmes", a-t-il expliqué. Pour lui, "le juge Lambert s'est trompé. Il a commis des erreurs, il n'a pas surveillé son enquête, (...) mais il a su garder ensuite un regard lucide sur ses erreurs, il les reconnaissait. Ce regard lucide qui aurait pu être celui d'un témoin, aujourd'hui, va cruellement nous manquer pour la suite."