"Les gens sont fatigués" : à Marignane, le Front national "victime de la démobilisation" de ses électeurs

A la surprise générale, le secrétaire national aux fédérations du Front national a été éliminé au premier tour des législatives, dans la 12e circonscription des Bouches-du-Rhône.

L\'ex-candidat FN aux législatives, Jean-Lin Lacapelle, dans sa permance de campagne à Marignane (Bouches-du-Rhône), le 13 juin 2017. 
L'ex-candidat FN aux législatives, Jean-Lin Lacapelle, dans sa permance de campagne à Marignane (Bouches-du-Rhône), le 13 juin 2017.  (MARGAUX DUGUET / FRANCEINFO)

Seules les affiches au mur sont restées. Dans la permanence de Jean-Lin Lacapelle, candidat FN dans la 12e circonscription des Bouches-du-Rhône, éliminé dès le premier tour des élections égislatives, il ne reste plus qu'une table et quelques chaises. Les électeurs trouveront d'ailleurs bientôt porte close. Le bail courait jusqu'au 30 juin mais "on fermera peut-être plus tôt", confie avec amertume René Amodru, secrétaire FN de la section de Marignane et conseiller municipal d'opposition de la même ville. 

Car ici, la déception est grande. Dans ce territoire qui court de l'étang de Berre à la Côte bleue, le Front national nourrissait beaucoup d'espoirs. Et pour cause : le parti de Marine Le Pen y est enraciné depuis longtemps. Marignane avait été raflé en 1995 par le FN tout comme Vitrolles, à quelques kilomètres de là, par Bruno Mégret.

Cette année, pour s'assurer de la victoire aux législatives, le parti a envoyé un poids lourd : Jean-Lin Lacapelle, 50 ans, ancien de L'Oréal, vice-président du groupe FN au Conseil régional d'Ile-de-France, numéro quatre du FN et ami proche de Marine Le Pen. Pourtant, alors que la candidate frontiste a engrangé plus de 37% des voix lors du premier tour de la présidentielle, écrasant les autres candidats, lui doit se contenter de la troisième place, avec seulement 21,86% des suffrages. Dimanche 11 juin, il est arrivé derrière Eric Diard, le candidat des Républicains (24,65%) et Camille Bal, la candidate de La République en marche (23,67%).

"Une surprise"

Ils ont accepté de venir raconter. Raconter leur défaite. Dans leur petite permanence située avenue Jean-Jaurès à Marignane, à quelques encablures de celle du candidat LR, Jean-Lin Lacapelle et ses troupes tentent de comprendre. Le désormais ex-candidat le reconnaît volontiers : oui, c'est "une surprise" de ne pas être au second tour. 

La permanence de campagne de l\'ex-candidat FN aux législatives, Jean-Lin Lacapelle, située à Marignane (Bouches-du-Rhône). 
La permanence de campagne de l'ex-candidat FN aux législatives, Jean-Lin Lacapelle, située à Marignane (Bouches-du-Rhône).  (MARGAUX DUGUET / FRANCEINFO)

Le "monsieur fédérations" du parti liste avec une précision chirurgicale les raisons de son échec. "D'abord, il y a l'effet Macron. Personne ne s'attendait à ce que les candidats de La République en marche soient à cette hauteur. Ça a été une surprise dans l'ensemble des circonscriptions", analyse-t-il. 

Il y a eu une démobilisation très forte des électeurs, surtout des jeunes et des classes populaires qui votent pour nous. On a été victimes de cette démobilisation.Jean-Lin Lacapelleà franceinfo

Jean-Lin Lacapelle dénonce aussi "l'usure des scrutins" "Les gens sont fatigués". Une fatigue qu'il lie directement au mode de scrutin. "Le FN fait 13% et on lui donne entre 5 et 15 sièges, alors que le PS qui fait 9% en aurait entre 20 et 30. C'est inadmissible." Mais ce cadre du FN insiste surtout sur "un phénomène local" : la candidature de Jacques Clostermann, candidat envoyé par Jean-Marie Le Pen sous la bannière "Union des patriotes". Ce dernier a recueilli 4,75% des voix. Des voix précieuses qui lui auraient largement permis de se qualifier. "J'ai subi une candidature dissidente d'un imposteur. Les gens ont voté Clostermann en pensant voter pour moi." 

"On a perdu une bataille, pas la guerre"

Autour de l'ancien candidat, les militants écoutent sagement et acquiescent de temps à autre. Tous saluent la campagne menée et les qualités de Jean-Lin Lacapelle. "On attendait une pointure. Il est une pointure", glisse son ancien directeur de campagne, Stéphane Abrahamian, un entrepreneur vitrollais. "Sur le terrain, on n'a pas vu venir la démobilisation, l'accueil était excellent. Le résultat nous a d'autant plus surpris", ajoute-t-il. Ce dernier s'éclipse avec sa "pointure". Seul reste René Amodru. A 67 ans, cet ancien militaire est une figure local du FN. Conseiller municipal d'opposition à Marignane depuis 2014, il est surtout le secrétaire de la section depuis 2013. Il se targue d'avoir fait grimper le nombre d'adhérents de 4 à "150 à 200 militants". 

René Amodru, conseiller municipal FN d\'opposition à Marignane (Bouches-du-Rhône), le 13 juin 2017. 
René Amodru, conseiller municipal FN d'opposition à Marignane (Bouches-du-Rhône), le 13 juin 2017.  (MARGAUX DUGUET / FRANCEINFO)

René Amodru ne fait pas dans la langue de bois. "Les gens ont été influencés par les médias. Et par les sondages aussi", lâche-t-il en guise de préambule. "Vu ce qui était annoncé, les gens ont préféré aller à la pêche ou à la plage", continue-t-il. L'homme, qui espère bientôt passer la main, relativise la défaite. 

Il y a quarante ans que je suis au FN, je suis habitué aux défaitesRené Amodru, conseiller municipal FN à Marignaneà franceinfo

"Vous savez, pour les militants, il y a la déception, ça dure quelque temps, mais après ça repart", assure-t-il. "La défaite, elle est digérée. J'ai une capacité de digestion très importante", s'amuse-t-il, avant de citer De Gaulle : "On a perdu une bataille, pas la guerre". 

"J'étais à la permanence, on était tous abattus"

Elle n'a encore rien digéré du tout. "Je n'ai pas encore digéré la campagne. Alors, la défaite...", soupire Laure Chevalier, conseillère régionale FN. Celle qui est aussi conseillère municipale de Gignac-la-Nerthe nous reçoit dans l'un des seuls commerces ouverts de cette petite commune de 9 000 habitants. 

Laure Chevalier, conseillère régionale FN et conseillère municipale à Gignac-la-Nerthe (Bouches-du-Rhône), le 13 juin 2017. 
Laure Chevalier, conseillère régionale FN et conseillère municipale à Gignac-la-Nerthe (Bouches-du-Rhône), le 13 juin 2017.  (MARGAUX DUGUET / FRANCEINFO)

La jeune femme de 35 ans reconnaît "une déception", avant de lâcher carrément : "J'étais à la permanence, nous étions tous abattus". Si, comme les autres militants, elle évoque "la lassitude de nos électeurs" mais aussi "le beau temps", cette gérante d'un club de plongée livre une explication beaucoup moins mise en avant par les autres responsables locaux : le fameux débat d'entre-deux tours de la présidentielle.

"Sur les marchés, j'en ai beaucoup entendu parler. Marine Le Pen n'a pas utilisé la bonne stratégie, elle l'a d'ailleurs elle-même reconnu", glisse Laure Chevalier. "J'ai vu qu'il y avait un problème avec son comportement. Et puis, elle a oublié d'expliquer son programme", note-t-elle. 

"Pour moi, le FN, c'est fini"

Sous le soleil écrasant de cette mi-juin, François parcourt les longues allées du marché de Marignane. Ce forain, qui vote à Vitrolles et se dit "100% FN", n'est pas allé voter dimanche, précisément à cause du débat. 

J'ai été déçu du débat, elle [Marine Le Pen] était très mauvaise. Ça m'a découragéFrançois, forainà franceinfo

L'homme, vêtu d'un simple marcel blanc et d'un short, n'a pas de mots assez durs pour qualifier la prestation de Marine Le Pen à la télévision. "Je voulais voter Lacapelle mais après avoir vu le débat, je me suis dit que ce n'était pas la peine, qu'on n'arriverait jamais à gagner avec des gens comme ça", soupire-t-il, avant de fustiger le discours de la présidente frontiste sur l'euro, où cette dernière se serait fait "massacrer"

Le marché de Marignane (Bouches-du-Rhône), le 13 juin 2017. 
Le marché de Marignane (Bouches-du-Rhône), le 13 juin 2017.  (MARGAUX DUGUET / FRANCEINFO)

François n'est pas le seul à tenir ce discours. A Vitrolles aussi, ils sont nombreux à avoir baissé les bras après le débat. C'est le cas de Denise et Gérard. Ce couple de retraités attend patiemment l'ouverture de Zeeman, une enseigne néerlandaise qui affiche des prix très bas. Eux ont voté "Marine" aux deux tours mais refusé de voter Jean-Lin Lacapelle aux législatives. "On votait FN pour donner un coup de pied dans la fourmilière", raconte Gérard. Mais le débat leur a coupé toute envie. "Elle s'est sabordée lors de son face-à-face", dit-il. "Elle aurait dû être plus tempérée. Marine a déçu", renchérit sa femme. "Et puis, Lacapelle, on voit pas qui c'est", ajoute Gérard.

Dimanche prochain, le couple votera sans doute La République en marche car, explique-t-il, "on approuve Macron, un gestionnaire qui veut se débarrasser du clivage gauche/droite". Gérard est en tout cas sûr d'une chose : "Pour moi, le FN, c'est fini". Voilà qui ne devrait pas rassurer Jean-Lin Lacapelle. Le frontiste a annoncé qu'il comptait bien rester dans la région. "Je serai présent aux municipales", assure-t-il, à l'adresse de "ceux qui pensaient que je ne ferais qu'un saut de puce". L'homme, qui va bientôt s'accorder de "grandes vacances", se prépare donc à renouveler le bail de l'appartement qu'il loue à Marignane. "Le combat continue", promet-il.