Quelle responsabilité pour Emmanuel Macron dans le score historique du RN et l'essor de La France insoumise aux législatives 2022 ?

Le chef de l'Etat s'était posé il y a cinq ans en barrage contre Marine Le Pen, puis y a amalgamé Jean-Luc Mélenchon dans un combat contre ce qu'il nomme "les extrêmes". Mais son second mandat a débuté par des succès historiques de ces deux forces politiques aux législatives.

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La députée du Rassemblement national Marine Le Pen et Emmanuel Macron (de dos) après leur rendez-vous à l'Elysée, le 21 juin 2022. (LUDOVIC MARIN / POOL / AFP)

"Je voudrais avoir un mot pour tous ceux qui ont voté aujourd'hui pour Madame Le Pen (…) Je ferai tout durant les cinq années qui viennent pour qu'ils n'aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes." A peine élu, le 7 mai 2017, Emmanuel Macron s'adressait aux électeurs du Rassemblement national (RN) et se donnait pour mission de les détourner de l'extrême droite. Plus récemment, le discours du chef de l'Etat et de ses soutiens est devenu une dénonciation des "extrêmes", incluant le RN mais aussi La France insoumise (LFI), le pôle radical de la gauche.

Cinq ans après le discours du Louvre, Emmanuel Macron ne peut que constater son échec. Dimanche 19 juin, le RN a décroché 89 sièges de députés, du jamais-vu dans l'histoire de l'Assemblée nationale. De l'autre côté de l'hémicycle, La France insoumise en a obtenu 72, parmi les 133 de la Nupes (selon nos calculs*). Ces deux forces constituent désormais les principales oppositions. Quasiment privé d'élus d'opposition qui seraient malgré tout prêts à discuter pour composer "une majorité d'action", le président réélu se retrouve confronté au risque de "l'immobilisme", selon le chercheur Olivier Rozenberg.

Emmanuel Macron, artisan du vide laissé par LR et le PS ?

Lorsqu'il est élu en mai 2017 face à Marine Le Pen, Emmanuel Macron ne promet pas simplement de combattre le RN : il veut aussi balayer Les Républicains (LR) et le Parti socialiste (PS), qualifiés de "forces du monde ancien" dans un entretien au Point (lien payant). "L'entreprise Macron n'a pas réussi par hasard : elle a su profiter des faiblesses de la présidence de François Hollande", observe Jessica Sainty, enseignante-chercheuse en science politique à l'université d'Avignon. Saisissant l'espace ouvert par le renoncement du président sortant à se représenter, Emmanuel Macron accélère la chute du PS. Sa victoire acquise, il débauche des figures des Républicains : Edouard Philippe, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin... "En se présentant comme le nouveau visage du centre et en allant ratisser des deux côtés, le président de la République a structurellement contribué à affaiblir les anciens partis de gouvernement", analyse la politologue.

Pendant cinq ans, le PS et LR "se sont vidés de leur substance, permettant au RN et à LFI de croître et d'exister plus pleinement", constate Julien Fretel, chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique du CNRS. Certains s'en inquiétaient déjà en 2017, comme Eric Woerth, alors député LR de l'Oise et cité par La Provence :

"Il essaie de tuer la gauche et la droite en créant (...) un parti unique autour d'un seul homme, sans tête qui dépasse et combattu uniquement par le FN et le Front de gauche. Voulons-nous laisser l'expression de l'alternance aux seuls extrêmes ?"

Eric Woerth, député de l'Oise

dans La Provence du 21 mai 2017

Cinq ans plus tard, l'ancien ministre de Nicolas Sarkozy est lui-même devenu l'une des dernières prises de la majorité au sein de la droite en soutenant Emmanuel Macron à la présidentielle.

Un discours qui a attisé les colères

Le chef de l'Etat est-il le seul responsable de cette situation ? Pour Luc Rouban, chercheur au CNRS et au Cevipof de Sciences Po Paris, le PS s'effondrait déjà après le quinquennat de François Hollande, et Les Républicains étaient déjà menacés par la popularité grandissante des idées de Marine Le Pen. Selon l'auteur du Paradoxe du macronisme, Emmanuel Macron a "profité" de la situation pour prendre le pouvoir, plus qu'il ne l'a provoquée. En cinq ans, la déliquescence des deux partis s'est poursuivie et a permis l'émergence d'alternatives plus radicales : "Ce sont ces mêmes facteurs qui expliquent le succès d'Emmanuel Macron en 2017 et ce qu'on observe aujourd'hui."

Les succès électoraux du RN et de LFI reposent toutefois sur un important vote de rejet du président de la République. "Ce qui a pu jouer, c'est qu'il s'est positionné comme le représentant de ceux qui réussissent", avance Luc Rouban, pour qui la phrase du chef de l'Etat en 2017 sur "ceux qui ne sont rien" a "résumé sa vision du monde" (en décembre dernier, sur TF1, l'intéressé a dit regretter une formule "terriblement blessante"). Par sa politique et son discours, Emmanuel Macron a mobilisé contre lui une partie de l'électorat, estime le politologue.

Par sa personne, il incarne "cette politique de techniciens, de cabinets", vue comme éloignée du terrain, ajoute Christèle Lagier, chercheuse en sociologie politique à l'université d'Avignon. "Dans les milieux populaires, le niveau de colère est tel que les électeurs s'intéressent aux discours qui vont la relayer", ajoute Julien Fretel. Or, Emmanuel Macron "n'est pas un porte-voix de cette colère". Le Rassemblement national et La France insoumise ont su en profiter.

Une stratégie qui a "légitimé l'extrême droite" ?

Le chef de l'Etat a lui-même désigné l'extrême droite comme sa principale adversaire. "Il joue cette carte du candidat de l'Europe et de l'ouverture face au conservatisme depuis 2017", observe Christèle Lagier. Aux élections européennes de 2019, les macronistes résumaient ce positionnement en se présentant comme les "progressistes" engagés dans un duel avec les "nationalistes". "Il a ainsi légitimé l'extrême droite" dans son rôle de principale force d'opposition, selon cette spécialiste de l'électorat du RN. La chercheuse estime que les résultats des législatives sont la conséquence de "ce jeu très dangereux", mais nuance la responsabilité directe du chef de l'Etat.

"Toutes les formations sont responsables. La classe politique s'est alignée sur les thèmes de l'extrême droite depuis quinze ans. La droite, notamment, s'est perdue dans la courte échelle qu'elle fait aux propositions du RN."

Christèle Lagier, maîtresse de conférences en science politique à l'université d'Avignon

à franceinfo

Pour Luc Rouban, "les enquêtes sur le long terme montrent une droitisation de l'opinion", notamment sur les questions liées à l'immigration et l'islam, qui fait le jeu de Marine Le Pen et de son parti. En outre, des "éléments extérieurs", comme les appelle Jessica Sainty, ont eu "des effets par ricochet sur le système partisan français" : l'universitaire cite le mouvement des "gilets jaunes", la pandémie de Covid-19, puis la guerre en Ukraine et l'inflation.

C'était la ligne de défense d'Emmanuel Macron en avril, sur France Inter, où il évoquait le "grand dérèglement dans nos sociétés". "On l'a vu avec la pandémie, dérèglement du vivant, dérèglement écologique, dérèglement géopolitique, dérèglement des consciences lié aux réseaux sociaux, un doute sur l'information. Tout cela crée des peurs, et ceux qui jouent avec les peurs montent", estimait le président en campagne. Attribuant donc la percée de forces politiques plus radicales à des événements sur lesquels il n'avait pas de prise, bien qu'il regrette de ne pas avoir "réussi à l'endiguer"

Les critiques contre le discours du chef de l'Etat se sont poursuivies pendant la campagne des législatives. Après le premier tour, des leaders de gauche ont accusé la majorité d'ambiguïté dans ses consignes de vote, en cas de duel entre la Nupes et le RN. Pour Jessica Sainty, le discours du parti présidentiel n'est pas pour rien dans le score surprise de l'extrême droite.

"En refusant d'appeler clairement et partout au front républicain contre le RN en cas de duel avec la Nupes, le parti présidentiel a contribué à alimenter le brouillage idéologique."

Enseignante-chercheuse en science politique à l'université d'Avignon

à franceinfo

Selon nos calculs, les candidats battus d'Ensemble ! sont plus nombreux à avoir appelé à voter Nupes que l'inverse. Mais ils sont aussi plus nombreux que les candidats de gauche à avoir choisi le "ni-ni".

Le mauvais pari d'une campagne "éteinte"

La percée du RN intervient aussi au fil d'une campagne où le chef de l'Etat s'est peu exprimé. La nomination tardive du gouvernement, le choix d'Elisabeth Borne plutôt que d'un profil plus "politique", la visite à l'étranger dans l'entre-deux-tours… Certains choix ont été critiqués jusqu'au sein de la majorité. "Il y avait un élan, une dynamique pour la Nupes et, de l'autre côté, il n'y en avait pas", a reconnu un proche du président au soir du second tour.

Pour Jessica Sainty, l'exécutif "pensait que ces élections ne seraient qu'une formalité" et "n'avait pas anticipé qu'il fallait batailler durant cette campagne". Emmanuel Macron avait une raison logique de vouloir "éteindre la campagne", estime Julien Fretel : traditionnellement, après une présidentielle, "les électeurs qui n'ont pas voté pour le vainqueur se démobilisent". En s'exprimant peu, le chef de l'Etat leur donnait encore moins de raisons de se rendre aux urnes. Mais cette stratégie s'est traduite par un certain "déficit programmatique", poursuit le codirecteur de l'ouvrage collectif L'Entreprise Macron à l'épreuve du pouvoir. Les candidats en campagne "ont eu toutes les peines du monde à expliquer ce qu'était le macronisme dans leurs territoires". Cette campagne timorée a sans doute ouvert la voie à certaines victoires du RN ou de LFI.

Pour Luc Rouban, "si le macronisme veut survivre, sa seule solution est de s'allier avec LR et de reformer le pôle de droite". Recréant de fait le vieux clivage gauche-droite. C'est en tout cas la position de ceux qui préparent la présidentielle de 2027, observe Julien Fretel : "Edouard Philippe a envie d'incarner une droite républicaine et la gauche n'a pas envie d'être au centre."

* Franceinfo a opéré différentes vérifications et a décidé d'intégrer dans les rangs de la Nupes deux candidats étiquetés divers gauche par le ministère de l'Intérieur. Contrairement aux chiffres du ministère, les projections en sièges de la Nupes comptabilisent donc, dans cet hémicycle, les députés Joël Aviragnet et Hervé Saulignac. Toutes nos explications se trouvent dans cet article.

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