François Ruffin, figure de Nuit debout, se lance en politique : "Je ne suis pas à l'abri de faire des conneries"

Le réalisateur de "Merci patron !", également rédacteur en chef de la revue satyrique "Fakir", se prépare pour les prochaines législatives, dans la première circonscription de la Somme. Il explique sa démarche à franceinfo.

François Ruffin présente \"Merci patron !\" à Villeneuve-d\'Ascq (Nord), le 24 mars 2016.
François Ruffin présente "Merci patron !" à Villeneuve-d'Ascq (Nord), le 24 mars 2016. (MAXPPP)

La première réunion publique, jeudi 1er décembre, n'a pas attiré la foule à Amiens. Environ 150 personnes, peut-être 200. "Ce n'est pas si mal", corrige François Ruffin, qui n'en espérait "pas tant."  A 41 ans, le journaliste habitué des contestations sociales, se lance en politique. Chez lui, à Amiens. Déjà rédacteur en chef du journal satirique Fakir, réalisateur du documentaire Merci patron !, figure du mouvement Nuit debout, il veut devenir député de la première circonscription de la Somme, lors des élections législatives de juin. Il explique son choix à franceinfo.

Franceinfo : Pourquoi souhaitez-vous vous lancer dans les législatives ?

François Ruffin : J'y pense sérieusement depuis les élections régionales de l'an passé. Chez moi, en Nord-Pas-de-Calais-Picardie, on s'est retrouvé avec Marine Le Pen à 42%. Et en face, on avait une gauche qui trouvait encore le moyen de se diviser. Ça été un déclic. On voulait réagir. On a d'abord organisé une manifestation qui s'appelait "le réveil des betteraves". C'était la première étape. Puis, il y a eu le film Merci patron ! Ensuite, on a lancé le mouvement Nuit debout. Ça s'est fait étape par étape. On a fini par comprendre qu'il était temps qu'on prenne notre place dans les urnes, pour ouvrir un espoir.

Votre objectif, c'est la première circonscription de la Somme. Pourquoi ? 

Parce que c'est chez moi, donc personne ne peut m'accuser de parachutage. Cela fait trente ans que je vis à Amiens. Ecole primaire, collège-lycée La Providence, fac... J'ai fait toute ma scolarité là-bas, ma famille est dans le coin, et mon journal Fakir est aussi basé dans la ville.

Est-elle gagnable, cette circonscription ? 

Si j'y vais, c'est pour gagner. Après, je sais que, sur le papier, aujourd'hui, c'est impossible. Mais comme dit Emmanuel Todd, "c'est impossible, mais c'est le meilleur moment". Je viens de tenir ma toute première réunion de pré-campagne, jeudi soir (1er décembre), il y avait 150 personnes. A sept mois des législatives, ce n'est pas si mal, je trouve. Vous savez, la première fois que j'ai montré mon film Merci patron !, c'était à Amiens, dans une salle municipale, on était entre 30 et 40, pas plus. A l'époque, si j'avais dit aux gens qu'on allait mettre le feu aux salles de cinéma de tout le pays avec ce film, ils m'auraient pris pour un fou furieux, et ils auraient eu raison. 

Vous vous êtes toujours revendiqué "hors du système". Votre candidature peut-elle être perçue comme un reniement ? 

Je ne crois pas. D'ailleurs, après la publication de mon texte sur le site internet de Fakir, les lecteurs m'ont très largement fait part de leur encouragement. Ce qu'ils disent, c'est surtout : "C'est bien, vas-y mon gars", plutôt que "mais que vas-tu faire là-dedans ?!"

Certains pourraient quand même vous reprocher ce côté "je rentre dans le rang"...

Attendez que je vous donne les trois premières mesures que je prendrai si je suis élu.

Quelles sont-elles ?

La première, c'est que mon mandat sera révocable. En clair, si les électeurs ne veulent plus de moi, eh bien, je partirai. La deuxième, c'est que je me mettrai au smic, et, même si je n'y ai pas encore vraiment réfléchi, je pense que je donnerai le reste de mon salaire de député à des associations. La troisième concerne ma réserve parlementaire : ce sont les citoyens qui décideront de ce que je dois faire de cet argent. Je ne pense pas qu'il y ait beaucoup de candidats qui rentrent en campagne avec ce genre de mesures. Je veux subvertir le rôle de député. Ce que je veux dire aux gens, c'est qu'ils peuvent compter sur moi pour être le porte-voix de leur colère.

Est-ce que certains partis vous ont déjà apporter leur soutien ?

Pour l'instant, aucun. C'est une candidature citoyenne, j'ai conscience qu'elle aura du sens uniquement si elle reçoit localement l'appui des partis de gauche, de La France insoumise lancée par Jean-Luc Mélenchon, du Parti de gauche, des écolos... On est encore en pré-campagne. Notre prochaine réunion est prévue le 6 janvier. C'est le début, on tâtonne, on essaie. S'il y a des communes qui veulent nous accueillir, on vient. En tout cas, je n'ai pas envie de faire une campagne traditionnelle.

Que voulez-vous dire ?

On est, par exemple, en train de chercher un camion sur Le Bon Coin. On le transformera en friterie, on le promènera à travers la circonscription, les gens viendront y manger un morceau, et on discutera du partage de la valeur ajoutée, des besoins en crèches, en périscolaire. On va aussi organiser des matchs de foot à Flixecourt, à Longueau... Après la rencontre, à la buvette, on parlera politique avec les joueurs, les supporters. L'idée, c'est d'apporter du panache et de la fantaisie, ça manque dans la vie politique actuelle.

Votre ennemi reste-t-il la finance ?

Toujours, oui. Il n'y a pas de raison que je change de discours. Mais mon pire adversaire, c'est l'indifférence. Il va falloir donc trouver le chemin pour combattre cette indifférence qui s'est installée dans le cœur des gens, en particulier chez ceux de gauche. C'est le moment, les gens ont l'impression de ne plus être représentés politiquement, et beaucoup se dirigent vers le FN. Il faut que ça change. Si on leur propose quelque chose d'autre, il y a encore une chance de les récupérer. Alors oui, je ne maîtrise pas les organisations politiques. Pour autant, je vais devoir faire avec elles aussi, je le sais. Les partis politiques qui accepteront de s'associer avec moi m'apporteront un savoir-faire. Par exemple, les comptes de campagne, je n'ai aucune idée de comment ça marche. J'ai toujours fonctionné comme ça : j'essaie. J'ai fait du cinéma avec ma petite caméra, j'ai bricolé. Là, je me lance dans la politique. Je ne suis pas à l'abri de faire des conneries, c'est certain. Si j'y arrive, je peux espérer une carrière de médiateur au Proche-Orient.

Localement, votre projet doit faire parler...

Sûrement. Parce que je mets un pied sur un terrain qui n'est pas le mien, je ne connais pas les règles du jeu. Pour autant, je ne pense pas susciter de la peur chez les responsables politiques de la Somme. Ils doivent se dire qu'ils vont me piétiner sans trop de difficultés. Et puis, ils ont tellement d'autres problèmes ! Je ne pense pas que la crainte principale du PS soit, en ce moment, que François Ruffin se présente dans la 1ère circonscription de la Somme.