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"Je leur en veux du manque de sécurité, ça n'aurait jamais dû arriver" : deux ans après le déraillement du TGV Est, les familles veulent des réponses

La SNCF est convoquée par les juges d'instruction, mercredi, dans le cadre de l'enquête sur le déraillement du TGV Est en novembre 2015. Mardi, c'est sa filiale, Systra, qui a été mise en examen. Retour sur l'accident le plus grave jamais connu par un TGV. 

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Radio France
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Robert Pfrimmer, ancien maire d'Eckwersheim et ancien cheminot, près du pont duquel est tombé la rame d'essai du TGV Est, le 14 novembre 2015. (BENJAMIN ILLY / RADIO FRANCE)

Systra, filière de la SNCF, a été mise en examen pour "blessures et homicides involontaires par maladresse, négligence et imprudence", mardi 19 décembre, dans le cadre de l'enquête sur le déraillement du TGV Est dans le Bas-Rhin, le 14 novembre 2015. Mercredi, c'est au tour de la SNCF d'être convoquée par les juges d'instruction.

À l'époque, cette catastrophe avait échappé à la une de l'actualité. Survenue au lendemain des attentats de Paris et du Stade de France, dans un pays traumatisé par les attaques terroristes, elle avait presque été oubliée. Pourtant, sur les 53 personnes à bord de la rame d'essai qui est sortie des voies, 11 personnes sont mortes et 42 ont été blessées. Jamais le TGV n'avait connu pareil accident mortel depuis sa mise en service en 1981.

À 243 km/h au lieu de 176 km/h maximum

À Eckwersheim, au nord de Strasbourg, chaque TGV qui passe renvoie désormais au souvenir douloureux du 14 novembre 2015. Cette petite commune de 1 400 habitants, longée par les voies du TGV Est, est marquée à jamais. Aujourd'hui, sur les lieux du drame, toutes les traces de l'accident ont disparu. Reste seulement un jardin du souvenir : 11 aiguilles de grès, symbolisant les 11 personnes tuées lors du déraillement.

"En voilà un", annonce Robert Pfrimmer. À intervalles réguliers, le TGV se fait entendre. L'ancien maire d'Eckwersheim, également ancien cheminot, ne peut s'empêcher de relever : "Il ne va pas à 240 km/h celui-là". Le 14 novembre 2015, au même endroit, juste avant la courbe de raccordement de la ligne nouvelle avec la ligne classique, le train d'essai va trop vite, lancé à 265 km/h. Au point de déraillement, il roule encore à 243 km/h. "Ça ne pouvait pas passer", tranche Robert Pfrimmer. Tous les rapports des experts judiciaires et du bureau d'enquêtes et d'analyse sur les accidents de transport terrestre (BEA-TT) ainsi qu'une enquête interne à la SNCF l'ont confirmé : le TGV n'aurait pas dû aller au-delà de 176 km/hPar ailleurs, le système de freinage automatique était désactivé. À l'époque, c'était habituel en cas d'essais en survitesse.

À 15h04, un bruit "comme une mitrailleuse"

Ce jour-là, Robert Pfrimmer était dans son jardin, quand il a entendu un bruit, à 15h04. "Ça faisait comme une mitrailleuse." Il a tout de suite pensé à un attentat. Au lendemain des attaques de Paris et du Stade de France, c'était une évidence pour lui. Surtout, Robert Pfrimmer, qui a travaillé 28 ans à la SNCF, ne pouvait pas croire au déraillement du TGV : "Il n'a jamais déraillé !" Jusqu'au 14 novembre 2015. "Naturellement j'ai sauté dans ma voiture, je me suis rendu sur les lieux, j'ai eu des frissons", confie l'ancien maire de la commune, encore bouleversé. Habitant à 300 mètres des voies, il était le premier sur place.

Les voitures avaient sauté et ont cassé toutes les têtes de traverses ! La motrice avant était en feu, là, disloquée !

Robert Pfrimmer, ancien maire d'Eckwersheim

à franceinfo

Rapidement, le conducteur arrière est sorti d'une des rames. "Il était blessé et choqué." Robert Pfrimmer lui a demandé immédiatement combien de personnes se trouvaient dans le TGV. "Il m'a dit 'On est plus de cinquante'", alors qu'une rame d'essai n'embarque généralement qu'une dizaine de personnes. "Quand j'ai vu les enfants qui sortaient, je me suis dit 'c'est horrible, c'est un carnage'." L'ancien cheminot a alors recueilli l'aveu du conducteur : "Il m'a dit : 'On a roulé trop vite'." L'ancien cheminot n'en revient pas : "Je me suis dit qu'ils étaient fous !"

"Un TGV normalement ça ne déraille pas"

Marine Miannay a perdu son père dans la catastrophe. Christophe Miannay, cadre à la SNCF, avait 49 ans. Sa belle-mère Agnès Miannay était aussi dans le train. Gravement blessée, elle a survécu et repris son activité. La jeune femme de 24 ans a accepté de parler pour la première fois. Comme beaucoup de victimes et de proches des victimes dans ce dossier, il est difficile pour elle de s'exprimer sur la SNCF. L'entreprise fait partie de sa vie depuis toujours, c'est une histoire de famille. 

Je leur en veux du manque de rigueur, de sécurité, ça n'aurait pas dû arriver. Mais, à l'heure actuelle, je suis apaisée. Je n'ai pas de haine ou pas de rancœur du moins.

Marine Miannay, fille d'un cadre de la SNCF mort dans l'accident

à franceinfo

Jeune femme timide, toujours en deuil, Marine se souvient de ce 14 novembre 2015. Encore choquée par les attentats de Paris, elle a reçu une notification sur son téléphone. Le TGV Est avait déraillé. Elle savait que son père et sa belle-mère étaient à bord. Sur le coup, "je ne m'inquiète pas", explique-t-elle. Elle était persuadée que l'accident n'était pas grave : "Comme me répétait mon père, un TGV normalement ça ne déraille pas. Pour moi, c'était impossible."

Le décès de son père est confirmé après de longues heures d'attentes, de multiples coups de téléphone aux hôpitaux et aux autorités. "Mon monde s'est effondré, raconte Marine. Je n'arrivais plus à parler ni à marcher. Mon cerveau s'est mis sur pause et j'ai arrêté de penser. Plus rien n'existait." Deux ans après le drame, Marine a besoin de justice et de vérité : "J'ai envie de savoir à quel moment ça a merdé, si je puis dire. On a quand même eu pas mal de réponses : c'est une erreur humaine. Le principal, c'est juste que ça se reproduise pas, que ce soit éclairci et que la justice fasse son travail."

Déjà un problème de freinage, trois jours plus tôt

"Il semble que la SNCF ne soit pas simplement responsable mais aussi coupable", tranche Gérard Chemla, l'avocat des victimes de l'accident du 14 novembre 2015. Selon lui, "il est évident" que les organisateurs de l'essai sont responsables de l'accident, "au moins au plan matériel". Gérard Chemla retient en particulier un élément de l'enquête, qui a beaucoup touché les victimes : "Trois jours avant, au même endroit, le début de freinage est complètement raté par l'équipe de conduite." De quoi susciter son indignation : 

Ce qui est terrible, c'est de se rendre compte que cette erreur n'a été comprise par personne comme une erreur

Gérard Chemla, avocat des victimes de l'accident du 14 novembre 2015

à franceinfo

Le 14 novembre, l'erreur s'est répétée mais a causé la mort de 11 personnes : "On rate de la même façon le freinage, sauf qu'au lieu de le rater quatre kilomètres avant, on le rate deux kilomètres trop tard." D'où cette prise de conscience brutale : le TGV n'est pas invulnérable. "Le TGV ça peut aussi avoir un accident", conclut Gérard Chemla.

Malgré nos demandes répétées, la SNCF a refusé de répondre à nos questions, tout comme Systra, la filiale mise en examen pour blessures et homicides involontaires. Systra annonce dans un communiqué qu'elle "s'attachera à démontrer qu'elle n'a commis aucun délit". Dans ce dossier, trois personnes avaient déjà été mises en examen en octobre 2016 : deux employés de la SNCF et un salarié de Systra, là encore pour homicides et blessures involontaires.

Déraillement du TGV Est le 14 novembre 2015 : le reportage de Benjamin Illy.
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