"Gilets jaunes" : trois questions sur le limogeage du préfet de police de Paris

Didier Lallement, jusqu'alors préfet de la Nouvelle-Aquitaine, remplace Michel Delpuech, sur la sellette depuis près d'un an. 

Michel Delpuech, alors préfet de police de Paris, le 23 juillet 2018 lors d\'une conférence de presse.
Michel Delpuech, alors préfet de police de Paris, le 23 juillet 2018 lors d'une conférence de presse. (MAXPPP)

Des interdictions de manifester, une réorganisation du maintien de l'ordre, des sanctions plus lourdes… Et un nouveau préfet de police. Après un regain de violences lors la dernière manifestation parisienne des "gilets jaunes", samedi 16 mars, marquée par d'importantes dégradations sur les Champs-Elysées, l'exécutif a annoncé une série de mesures. La plus symbolique est peut-être le remplacement de Michel Delpuech à la tête des forces de police de la capitale. C'est le préfet de la région Nouvelle-Aquitaine, Didier Lallement, réputé pour avoir un caractère bien trempé, qui doit être nommé, mercredi 20 mars, en Conseil des ministres.

Que reproche-t-on à Michel Delpuech ?

Son limogeage était une arlésienne depuis bientôt un an. Michel Delpuech affronte sa première tempête à l'occasion du défilé du 1er mai 2018, marqué par de spectaculaires violences. Sa gestion du maintien de l'ordre est jugée trop molle et fait l'objet d'une pluie de critiques. Mais Michel Delpuech refuse que l'intervention des forces de l'ordre se solde par un mort ou un blessé grave.

Ces critiques sur la gestion du 1er-Mai sont toutefois peu de choses face au scandale Benalla. Absence de signalement à la justice des violences commises par l'ex-conseiller de l'Elysée ce jour-là, autorisation de port d'arme délivrée sans en référer à Beauvau, gestion calamiteuse de l'incident par la préfecture… Annoncé sur le départ, Michel Delpuech sauve sa tête lors d'une audition à l'Assemblée nationale en se défendant défend bec et ongles.

C'est finalement le saccage des Champs-Elysées, lors du 18e samedi de manifestation des "gilets jaunes", qui a décidé du sort du préfet de police. Edouard Philippe a notamment critiqué "les polémiques sur l'usage des lanceurs de balles de défense (qui) ont conduit à ce que des consignes inappropriées soient passées pour réduire leur usage"Christophe Castaner a pour sa part regretté l'"inhibition" des forces de l'ordre et une stratégie du maintien de l'ordre "pas mise en œuvre". Pour le ministre de l'Intérieur, "des décisions, des instructions", prises "en dessous du préfet de police", lui ont échappé. "Je sais où, je sais qui" a passé ces consignes, a affirmé le ministre. D'autres responsables de la hiérarchie policière vont-ils être démis de leurs fonctions ? "Je pense que c'est nécessaire", a-t-il répondu.

Qui est Didier Lallement, son remplaçant ?

Didier Lallement, 62 ans, est déjà familier du dossier "gilets jaunes", pour s'y être frotté à Bordeaux, en tant que préfet de la région Nouvelle-Aquitaine. Comment perçoit-il ce mouvement qui dure depuis novembre 2018 ? Lors de ses vœux en janvier, sans jamais nommer directement les "gilets jaunes", Didier Lallement avait dénoncé une "insurrection [qui] n'a jamais été et ne sera jamais une garantie démocratique".

Le préfet Didier Lallement, à Bordeaux (Gironde) le 13 décembre 2017.
Le préfet Didier Lallement, à Bordeaux (Gironde) le 13 décembre 2017. (MAXPPP)

Les "gilets jaunes" et leurs soutiens se méfient de lui. Le député "insoumis" de Gironde Loïc Prud'homme avait demandé la démission du préfet, le 4 mars, après avoir accusé la police de l'avoir matraqué à l'issue d'une manifestation de "gilets jaunes". Le patron de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, a dénoncé lundi, sur Twitter, une "prime au violent qui a échoué en Gironde ! Dorénavant, à Paris comme à Bordeaux, le matraquage de député est permis".

Le nouveau maire de Bordeaux, Nicolas Florian, a en revanche salué ce transfert, estimant que Paris venait "chercher une compétence". En Nouvelle-Aquitaine, Didier Lallement est salué pour sa sensibilité à l'environnement, et son implication dans des dossiers locaux importants, comme l'usine Ford de Blanquefort et l'immeuble "Le Signal" à Soulac-sur-Mer.

Son bilan à Bordeaux est-il vraiment meilleur ?

Les samedis se suivent et se ressemblent à Bordeaux, devenu une place forte des "gilets jaunes". Samedi 16 mars, ils étaient encore au moins 4 500, selon la police, à crier "On n'est pas fatigués !" dans les rues du centre-ville. Et comme tous les samedis, la journée s'est terminée place Pey-Berland, entre la cathédrale et la mairie, par des heurts avec les forces de l'ordre. Jets de bouteilles, pétards et autres projectiles ont rencontré canons à eau et gaz lacrymogènes.

Didier Lallement a la réputation d'être un préfet à poigne. Et la police locale est accusée d'avoir la main leste. Antoine Boudinet, un étudiant bayonnais, a eu la main arrachée par une grenade, lors de la manifestation du 8 décembre. Le 12 janvier, un pompier volontaire de 47 ans a été blessé à la tête et a dû être opéré pour stopper une hémorragie cérébrale.

Fin janvier, une quinzaine de photojournalistes ont écrit au préfet, inquiets pour l'exercice de leur profession, après des violences policières qui ont fait des blessés et empêché certains d'entre eux d'exercer leur métier. Réponse de la préfecture, selon Rue89 Bordeaux : les journalistes doivent être "suffisamment identifiables" ou bien "couvrir l'événement à l'arrière du dispositif des forces de l'ordre". Plusieurs enquêtes de l'IGPN ont par ailleurs été ouvertes concernant des violences policières commises dans la région.

L'arrivée de Didier Lallement à Paris est saluée par les syndicats de police. Denis Jacob, secrétaire d'Alternative Police-CFDT, souhaite qu'il fasse montre d'une "très grande fermeté dans la gestion du maintien de l'ordre" à Paris. Sa prise de fonction doit aussi "être le signe d'une nouvelle dynamique afin de mener à bien la réforme de la préfecture de police"Alternative Police-CFDT ne doute pas que Didier Lallement "saura insuffler une nouvelle ère au sein de la préfecture de police, notamment en prenant en compte la nécessité d'améliorer profondément les conditions de travail des policiers franciliens", conclut Denis Jacob. Pour Alliance, toutefois, cette nomination ne "suffira pas à régler tous les problèmes".