Chute des ventes et des revenus publicitaires, annulation d'événements sportifs... Comment expliquer la crise que traversent les médias ?

"L'Equipe", "Le Parisien", "NextRadioTV", "Paris-Normandie"... Les annonces de plans d'austérité ou de suppressions d'emploi se succèdent dans les médias.

 Un kiosque à journaux ouvert pendant le confinement à Paris, le 28 mars 2020. 
Un kiosque à journaux ouvert pendant le confinement à Paris, le 28 mars 2020.  (EDOUARD RICHARD / HANS LUCAS)

Un paradoxe ? Angoissés par l'épidémie de coronavirus, les Français n'ont jamais autant guetté les informations que lors du confinement. Ils ont plébiscité les sites d'information et les chaînes d'info en continu, qui ont atteint des sommets d'audience. Pourtant, depuis, les plans d'austérité se succèdent dans les médias. Le journal Le Parisien, le quotidien régional Paris-Normandie, ou encore NextRadioTV, la branche audiovisuelle du groupe Altice, annoncent des suppressions d'effectifs, tandis que le journal sportif L'Equipe réclame à ses salariés une baisse de salaire et de RTT. Comment expliquer ces annonces en cascade ?

Une baisse des ventes de journaux et une crise de la distribution

Pour la presse quotidienne, qui dépend encore beaucoup de ses ventes papier, la cause première de cette crise est liée au confinement. Encouragée à rester chez elle, la clientèle s'est raréfiée, tandis qu'une partie des points de vente était fermés. Chez les marchands de journaux ouverts, le chiffre d'affaires a parfois chuté de moitié.

Choc supplémentaire, en plein milieu du confinement, à la mi-avril, le distributeur de presse Presstalis s'est déclaré en cessation de paiement. Les structures de distribution en région parisienne ont été reprises, mais pas les deux filiales en région, qui comptent 512 salariés (sur 900) et desservent 10 000 points de vente en France. A l'appel du Syndicat du livre-CGT (SGLCE), les salariés de Presstalis dans ces dépôts se sont mis en grève, notamment à Marseille.

Résultat, pendant plusieurs semaines, les quotidiens et les magazines n'ont pu être distribués dans de nombreux kiosques du sud-est de la France et de la région lyonnaise, tandis que des journaux comme L'Equipe ou Le Monde n'ont plus été distribués que sur 80% du territoire. Interrogé par franceinfo dimanche 7 juin, le représentant de l'union professionnelle des marchands de journaux dans le Sud, Christian Andrieux, s'était indigné du silence médiatique sur le sujet.

On est abandonnés dans l'indifférence générale.Christian Andrieuxà franceinfo

Si des alternatives se mettent peu à peu en place, notamment dans la région lyonnaise, le problème n'est toujours pas réglé à Marseille.

Cette difficulté conjoncturelle s'inscrit en outre dans une crise structurelle, alors que la clientèle des quotidiens papier vieillit. Pour un journal comme Le Parisien, "le papier représente 80% de nos revenus", rappelle le PDG du groupe Les Echos/Le Parisien, Pierre Louette. Le journal a annoncé un plan de départs volontaires de 30 personnes sur 435 journalistes, et la suppression des neuf éditions départementales, remplacées par un cahier unique. Un projet "massivement rejeté" par la rédaction, qui a réaffirmé, selon sa Société des journalistes, son attachement à "l'ancrage local" du quotidien.

Le quotidien régional Paris-Normandie souffre des mêmes facteurs. En liquidation judiciaire depuis avril, le journal a été repris le 15 juin par le groupe Rossel, notamment propriétaire de La Voix du Nord. Mais cette reprise s'accompagne du licenciement de 60 salariés sur 240.

Une crise de la publicité

Autre phénomène lié à la pandémie, la paralysie temporaire de l'économie, puis la récession annoncée pour 2020, se sont rapidement traduites par l'effondrement des recettes publicitaires. "La chute des investissements sera de 25% en 2020 pour la presse", affirme Libération, en s'appuyant sur des chiffres de l'entreprise publicitaire IPG Mediabrands. Le quotidien sportif L'Equipe aurait ainsi enregistré "une chute des recettes publicitaires de 70%" depuis trois mois, selon sa direction.

Cette baisse, les dirigeants d'Altice Média l'ont également mise en avant pour justifier la suppression d'un tiers des salariés en CDI et de la moitié des intermittents au sein du groupe NextRadioTV (leur branche audiovisuelle).

Le chiffre est tombé : un salarié sur trois devra partir et c'est écoeurant. La direction avance le nombre de 330 à 380 CDI et jusqu'à 200 pigistes et intermittents.L'intersyndicale CFDT-CFTC-CGT-SNJ-UNSAdans un communiqué

La maison-mère de BFMTV et RMC dit anticiper un écroulement des recettes publicitaires post-crise sanitaire, malgré des records d'audience. En mai, les médias audiovisuels d'Altice ont touché 6,8% de part d'audience, soit une progression de 0,7 point en un an, un nouveau record historique. Là encore, le conjoncturel cache-t-il le structurel ? La direction du groupe voit aussi se profiler, selon Le Monde, le fait que la télévision linéaire, et la publicité qui l'accompagne, perd du terrain au profit du numérique.

Les médias sportifs particulièrement touchés

Au sein des médias sportifs, la diminution de la publicité va de pair, depuis le printemps, avec la disparition des grands événements qui dopent généralement les audiences. Report du tournoi de Roland-Garros à fin septembre-début octobre, report de l'Euro de foot et des Jeux olympiques de Tokyo à 2021. Les journaux et les rubriques spécialisées des rédactions vont manquer de contenus tout l'été.

2020 sera la pire année de la SAS L'Equipe avec un déficit de plus de 16 millions d'euros.La direction de L'Equipedans un communiqué

En mars, L'Equipe a vu ses ventes plonger de près de 15%, puis de 27% en avril, et il a dû suspendre la parution de son magazine hebdomadaire pendant plusieurs semaines. Confrontée à cette réduction de volumes, la direction a demandé aux salariés de concéder une diminution drastique de leurs RTT (qui seraient divisées par trois et passeraient de 22 à 6), et une baisse des salaires de l'ordre de 10%. Elle s'est pour l'instant heurtée à un refus.

Plusieurs chaînes consacrées au sport ont également annoncé des plans sociaux, dont beINsports France. La télé qatarie a confirmé à l'AFP un projet de réorganisation, qui pourrait entraîner la suppression d'une vingtaine de postes. Au sein du groupe Altice, selon Le Monde, "RMC Sport, qui compte, de source syndicale, entre 150 et 160 salariés, devrait être particulièrement touché" par le plan de départs.