Quand va-t-on sortir de cette période d'inflation record ? On a posé la question à un économiste

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Propos recueillis par - Mathilde Goupil - Alice Galopin
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Certains modèles optimistes prévoient un retour à une inflation d'environ 2% fin 2023, explique l'économiste Eric Heyer. (ASTRID AMADIEU / FRANCEINFO)

Alors que l'inflation s'est installée en France, franceinfo s'est entretenu avec l'économiste Eric Heyer pour décrypter les scénarios de sortie de crise.

Où s'arrêtera-t-elle ? L'inflation reste élevée en France, et a atteint en août 5,9% sur un anEn juillet, elle avait même dépassé le seuil des 6%, un record depuis 1958. Pour lutter contre ses effets, les députés ont voté au début de l'été une loi pour préserver le pouvoir d'achat des Français, tandis que la Banque centrale européenne (BCE) a relevé ses taux directeurs

Le gouvernement entrevoit une amélioration de la situation courant 2023. Mais à quelles conditions ? Afin de répondre à cette question, franceinfo a interrogé Eric Heyer, directeur du département analyse et prévision de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). 

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Franceinfo : L'inflation a dépassé la barre des 6% sur un an cet été. Comment en est-on arrivé là ?

Eric Heyer : Il existe trois sources à l'inflation actuelle. La première, c'est la crise du Covid-19, qui a provoqué un choc concomitant de demande [les ménages ont moins dépensé] et d'offre [la production de biens a été perturbée]Les prix ont donc commencé par baisser, avant de remonter à la sortie des confinements. Les économistes pensaient alors que c'était un effet de rattrapage, et que l'inflation ne serait que temporaire.

La deuxième source à l'inflation, c'est la durée de cette crise du Covid-19. En Europe, on arrive à vivre avec le virus. Mais certains pays, dont la Chine, ont adopté une stratégie "zéro Covid" et fermé des pans entiers de leur économie, ce qui a provoqué un choc d'offre assez violent qui a nourri le phénomène inflationniste. Dernier facteur de crise : le conflit ukrainien a provoqué un choc sur l'énergie et le secteur alimentaire.

"L'inflation, qui ne devait être que transitoire, a donc été amplifiée par la stratégie 'zéro Covid' de la Chine et la guerre en Ukraine."

Eric Heyer

à franceinfo

Combien de temps l'inflation va-t-elle continuer à grimper, et jusqu'à quel niveau ?

Ce qui est certain, c'est que l'inflation est encore dans les tuyaux et se poursuivra les prochains mois. Pour la suite, le scénario central, c'est que l'inflation va progressivement revenir à des rythmes plus mesurés grâce aux aides et au "bouclier tarifaire" mis en place par le gouvernement. La Chine va lever ses restrictions dans les prochains mois, la crise ukrainienne se fera moins sentir et il n'y aura probablement pas de boucle prix-salaires qui s'enclenchera, car les hausses de salaires restent mesurées [A l'inverse des années 1970, quand les salaires étaient indexés sur l'inflation, ce qui avait poussé les entreprises à augmenter leurs prix, entraînant une hausse généralisée de l'inflation].

Dans ce schéma, qui est notamment celui des banques centrales, l'inflation revient aux alentours de 2% fin 2023. Ce sont des hypothèses assez optimistes, mais possibles. On voit d'ailleurs que, dans certains secteurs (l'alimentaire, les métaux précieux, le fret maritime...), les prix sont déjà moins importants qu'il y a six mois, même s'ils restent plus élevés qu'il y a un an. Mais, même dans ce scénario où les prix ne progressent plus, mon sentiment est que le niveau des prix va rester plus élevé que celui d'avant la crise.

Qu'est-ce qui vous incite à cette prudence ?

Même si les prix arrêtent d'augmenter, il est peu probable qu'ils redescendent. Jusque-là, le modèle européen était un modèle de concurrence libre et non faussée, avec l'objectif d'avoir les prix les plus bas. Vous aviez une concurrence la plus forte possible, des investissements dans les énergies bon marché (donc fossiles), une flexibilité maximale du marché du travail... Mais cette doctrine est en train de changer. Aujourd'hui, on se dit qu'il faut quand même protéger les salariés de seconde ligne, qu'il faut investir dans le renouvelable, qu'il faut redonner du pouvoir de négociation aux producteurs, qu'il faut sortir de la dépendance énergétique à la Russie... 

"La fin de la stratégie low cost va avoir un coût significatif sur les prix."

Eric Heyer

à franceinfo

Si le niveau des prix est durablement modifié, est-ce que ça veut dire qu'il faut prendre des mesures pérennes, comme l'augmentation des salaires, et pas seulement des mesures d'aides temporaires ?

Si on croit à ce scénario, on n'a pas d'autre choix que d'augmenter les salaires, puisque les aides décidées par l'Etat pour lutter contre l'inflation vont finir par disparaître, entraînant une perte de pouvoir d'achat. Mais peut-être qu'il existe un autre scénario, où les niveaux de prix reviennent à ceux qu'on a connus avant la crise. Dans ce cas, si vous avez augmenté les salaires, les entreprises subiront une perte de marges gigantesque. Et comme on n'est pas sûr de la suite, le plus prudent est de dire : "Augmentons les revenus de façon transitoire et, si besoin, on augmentera les salaires".

Peut-on imaginer une situation inflationniste qui perdure durant plusieurs années, comme dans les décennies 1970-1980 ?

Il faut toujours être prudent, mais je ne pense pas que l'on revienne à la situation de ces années-là. A l'époque, on avait une indexation des salaires sur les prix, donc la spirale inflationniste s'auto-entretenait. Aujourd'hui, excepté pour le smic, ça n'existe plus. Et on a des banques centrales qui interviennent beaucoup plus qu'à l'époque, et dont la mission est de maintenir l'inflation autour de 2%.

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