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Intermittents : Julie, maquilleuse, "sur un siège éjectable en permanence"

Les intermittents du spectacle manifestent pour réagir à la volonté du Medef de supprimer leur régime d'assurance chômage. Francetv info a rencontré Julie, maquilleuse depuis plusieurs années pour une émission de télévision.

Article rédigé par
Jéromine Santo Gammaire - franceinfo
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
Maquilleuses, techniciens, comédiens et artistes manifesteront jeudi 27 février 2014 pour défendre le régime de l'intermittence. (SYLVIE BLUM / DORLING KINDERSLEY / GETTY IMAGES)

"Maintenant, il va falloir que vous regardiez vers le bas. Je vais vous soulever la paupière pour vous mettre le mascara, ne sursautez surtout pas." La candidate baisse les yeux tandis que la professionnelle, debout face à elle, étale le noir sur ses cils. Elle repose le tube sur la table couverte de produits de maquillage éparpillés.

Julie a 49 ans, et cela fait plusieurs années qu’elle travaille comme maquilleuse sur ce plateau d’une émission télévisée. La porte est ouverte, les employés font des allers-retours entre le plateau et la loge, s’assoient sur le canapé. L’ambiance est détendue. En fond sonore, la voix de l’animateur retransmise en direct à travers les haut-parleurs d’une petite télévision.

Intermittente depuis toujours, Julie participera à la manifestation du jeudi 27 février aux côtés d'autres personnes concernées par ce régime d’assurance chômage. Il y a quelques jours, le Medef a proposé sa suppression. Julie n’y croit pas vraiment - "si cela arrivait, ça créerait de graves désordres" - mais hors de question pour elle de ne pas se mobiliser.

1 700 euros net pour six jours de travail

Afin de bénéficier du régime des intermittents et de ses 243 jours d’indemnités, les techniciens doivent prouver qu’ils ont travaillé au moins 507 heures au cours des dix derniers mois. A chaque période de travail, c'est la même routine : Julie arrive le matin, signe son contrat pour une durée de quelques jours et rejoint sa loge où se trouve la valise de maquillage qu’elle laisse là en permanence, puisqu’elle n’exerce dans aucune autre entreprise.

En moyenne, la société de production fait appel à elle six jours par mois pour un salaire de 152 euros net la journée. Julie est présente huit heures par jour mais si elle doit finir plus tard, elle bénéficie d’une rallonge. Lorsqu’elle ne travaille pas, elle est indemnisée par le régime des intermittents à hauteur de 48 euros net par jour, sauf le samedi et le dimanche. Sur un mois, elle touche donc environ 1 700 euros net. Pour six jours de travail.

"Je ne me plains pas, on est plutôt privilégiés, c’est vrai, reconnaît la maquilleuse. Ce régime permet de se garder du temps pour soi ou de se consacrer à d’autres activités." Certains intermittents apprécient de changer régulièrement d’environnement de travail, échappant ainsi à la monotonie.

Des conditions d'emploi très précaires

Soudain, un homme entre. Julie change brusquement de conversation, comme si de rien n'était. Son supérieur lui adresse quelques mots avant de quitter la pièce. "Je préfère rester discrète en ce moment, se justifie la maquilleuse, qui n’est pourtant pas habituée à taire ce qu’elle pense. Mes employeurs m'ont annoncé que le mois prochain, ils avaient décidé de me remplacer deux jours sur les six habituels. Je suis sur un siège éjectable en permanence. Si tout à coup l'entreprise ne veut plus de moi, elle ne me rappelle pas."

Ce régime d’indemnisation avantageux permet d’aider les techniciens forcés d’accepter des conditions d’emploi très précaires, marquées par un temps de travail irrégulier, des employeurs différents et parfois de grandes variations de revenus. Pendant les périodes où elle n’est pas sous contrat, Julie est censée chercher du travail ailleurs, mais dans les faits, c’est un peu plus compliqué. "Les entreprises ne prennent plus que des gens qu’elles connaissent déjà. Aujourd’hui, il n’y a plus beaucoup de création dans le milieu de la télévision. Les personnes sont en place, ça ne bouge plus beaucoup."

"On ne peut pas tomber malade"

Pour décrocher des contrats, il faut être disponible en permanence et un refus signifie souvent être rayé de la liste des intermittents à contacter. "Nous sommes nombreux sur le marché et les budgets des entreprises se resserrent, continue Julie, qui s’est levée et fait de l’ordre sur la table à maquillage. Elles essayent de faire des économies partout, ont recours aux stagiaires, sollicitent les étudiants des écoles de maquillage, qu’elles ne rémunèrent pas."

La précarité, elle l'a subie jusque dans sa chair. Après une formation de deux ans dans une école de maquillage professionnel, son élan a été stoppé net par une longue maladie dont son corps et son esprit ont gardé la trace. Quelques années plus tard, alors qu’elle avait repris le travail, les médecins ont voulu l’arrêter quelques mois pour qu’elle se repose. "J’ai dû refuser, explique Julie, les traits fatigués. Quand on est intermittent, on ne peut pas tomber malade, sinon on ne fait pas ses heures et on perd son statut."

Secrétaires ou femmes de ménage… intermittentes

Les sociétés de production sont devenues des pros en matière d’abus. Contrevenant au principe même du régime d'indemnisation, certaines entreprises font appel à des intermittents à temps plein et ne déclarent qu'une partie de leur temps de travail, le reste étant à la charge des Assedic. Ces intermittents sont appelés "permittents", un mot qui ne correspond a aucun statut et témoigne d’une pratique illégale. Pour l’émission sur laquelle travaille Julie, l’entreprise emploie ainsi environ six "permittents", une trentaine d’intermittents et une dizaine de personnes en CDI.

Le simple fait de posséder une entreprise dans l’audiovisuel permet de faire passer ses employés sous le régime des intermittents. Certaines sociétés de production ne s’en privent pas. Secrétaires, personnel de ménage… se retrouvent ainsi intermittents. Une équipe payée sur le dos de la collectivité et qui coûte donc moins cher à l’employeur, possède moins de droits et que l’on peut remercier à tout moment.

Pour Julie, le problème du déficit de l’assurance chômage des intermittents repose sur "ceux qui sont venus se greffer à ce régime alors qu’ils n’y ont pas leur place". Ces pratiques sont toutefois de moins en moins courantes, un long travail de régularisation ayant été effectué, notamment au sein de grandes entreprises de l'audiovisuel.

Un régime qui favorise les mieux lotis

"L’esprit du régime a changé", témoigne Julie, appuyée par ses collègues qui vont et viennent dans sa loge, s’arrêtent quelques instants pour participer à la discussion. De l’avis de tous, le régime des intermittents était auparavant plus solidaire et plus mutualiste. "Si on travaillait trop, le régime d’indemnisation considérait que l’on gagnait plus d’argent et donc que l’on avait moins besoin d’aide. Ce qui est logique." La maquilleuse se rassoit, porte une cigarette à sa bouche.

En 2003, le régime change. Les indemnités sont dès lors calculées proportionnellement au salaire perçu, ce qui favorise les mieux lotis : ceux qui ont décroché davantage de contrats ou ceux qui sont mieux rémunérés. "Le chômage est un système d’entraide sociale à la base, il faut que ça soit une aide pour ceux qui ne s’en sortent pas, ce ne doit pas être un complément de salaire", estime Julie. Les organisations professionnelles du secteur souhaitent revenir à une base de calcul annuelle des indemnités et instaurer un plafond pour limiter le cumul des salaires et des indemnités.

Une solution, diversifier ses activités 

Julie n’a jamais désiré travailler pour la télévision, un milieu qu’elle juge trop superficiel. Son rêve était d’exercer sur les tournages de cinéma, réaliser les effets spéciaux, travailler les visages des acteurs d’un œil artistique. "J’ai fait ce que j’ai pu, j’ai allié ma vie avec mes aspirations professionnelles." Dans son regard, une pointe de désillusion.

Aujourd’hui, elle pense à l’avenir. Elle envisage de changer de milieu, diversifier ses activités. Elle compte sur le bouche-à-oreille pour réaliser davantage de mariages en tant que maquilleuse. Une activité qu'elle exerce déjà de temps à autre. Elle sourit. "Il y a plus de reconnaissance qu’ici, parce que le maquillage est important pour les personnes qui vous sollicitent", s’enthousiasme Julie.

Elle réfléchit aussi à organiser des ateliers ou faire de la formation. Un objectif à plus long terme et qui lui tient à cœur : travailler dans les hôpitaux. "Au-delà du maquillage, il s’agit de faire disparaître la maladie. Je ne suis pas encore prête, mais j’y arriverai."

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