Réforme des retraites : pourquoi les danseurs et musiciens de l'Opéra de Paris sont-ils en grève ?

Tous les employés de cette prestigieuse institution bénéficient d'un régime spécial, qui date du règne de Louis XIV.

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Des danseuses de l'Opéra de Paris interprètent un tableau du "Lac des cygnes" sur le parvis du palais Garnier, le 24 décembre 2019. (STEPHANE DE SAKUTIN / AFP)

Ils ont voulu offrir aux passants "un moment de grâce", la veille de Noël : une quarantaine de danseuses du corps de ballet de l'Opéra de Paris, ainsi que les musiciens de l'orchestre symphonique de celui-ci, ont interprété des tableaux du Lac des cygnes, mardi 24 décembre, sur le parvis de l'opéra Garnier. Sur les images, qui ont fait le tour du monde, la raison de leur présence est mise en évidence par deux bannières : "Opéra de Paris en grève" et "La culture est en danger".

La prestigieuse institution participe en effet au mouvement de grève contre la réforme des retraites, qui la touche directement. Franceinfo vous explique pourquoi.

Parce qu'ils dépendent d'un régime spécial

Tout comme la RATP ou la SNCF, les employés de l'Opéra de Paris dépendent d'un des rares régimes spéciaux de retraites en France. Il est aussi l'un des plus anciens, créé en 1698 par Louis XIV. Une seule autre institution culturelle a son propre régime : la Comédie-Française.

Ce régime, alimenté par une caisse de retraite spécifique, concerne tous les employés en CDI de l'Opéra, ainsi que les artistes en CDD pour la durée de leur contrat. Et il permet à un certain nombre d'entre eux de partir à la retraite avant 62 ans, comme le détaille le site de leur caisse de retraite : 60 ans pour les "artistes de l'orchestre", 57 ans pour les "artistes des chœurs", ainsi que pour certains techniciens "aux emplois comprenant des fatigues exceptionnelles", et 40 ans pour les "artistes du ballet". Et même quand ils souhaitent prolonger leur carrière, ces derniers sont mis à la retraite d'office à 42 ans.

Il permet aussi un départ à la retraite anticipé pour les assurés déclarés inaptes à exercer leur fonction ou à être reclassés. En 2017, selon un rapport du ministère du Budget, ce régime concernait 1 955 cotisants et 1 796 bénéficiaires.

Les pensions sont calculées sur la base des salaires des trois meilleures années pour les artistes, et des six derniers mois pour les autres. Pour les danseurs, elles représentent entre 1 800 et 3 000 euros selon les statuts, explique un journaliste culturel du Monde, Michel Guerrin (réservé aux abonnés).

Un statut spécial y compris dans la profession, puisque les danseuses et danseurs d'autres institutions, notamment, ne bénéficient pas d'un régime particulier. C'est ce que rappelait, en novembre, le chorégraphe Marc Ribaud, notamment directeur artistique du ballet de l'Opéra de Nice. Ils sont donc d'autant plus forcés de se reconvertir : en 2004, un rapport des ministères du Travail et de la Culture listait les fonctions de chorégraphe, professeur de danse ou dirigeant comme les voies qu'ils privilégient une fois à la retraite, mais qui ne conviennent pas à tous les danseurs.

Parce qu'ils n'imaginent pas leur corps tenir jusqu'à 64 ans

Depuis le début du mouvement contre le projet du gouvernement, de nombreux artistes de l'Opéra de Paris ont pris la parole pour défendre leur régime de retraites. "Ce que les filles vous ont montré, c'est quinze ans de sacrifices, et c'est du travail quotidien. (...) Si on veut continuer à voir de jolies danseuses ou de jolis danseurs sur scène, on ne pourra pas continuer jusqu'à 64 ans, ce n'est pas possible", expliquait mardi, après la représentation, Alexandre Carniato, danseur et élu à la caisse des retraites de l'institution. Lui-même, âgé de 41 ans, prendra sa retraite l'an prochain, et il avait raconté à franceinfo le prix payé par son corps après vingt ans de carrière : "Le matin, quand je me lève, pour pouvoir dérouiller tout mon corps et marcher normalement, il me faut au moins une demi-heure".

"Avec cinq heures de danse par jour, à 17-18 ans, on est nombreux à avoir des blessures chroniques, des tendinites, fractures de fatigue, douleurs aux genoux", appuyait la danseuse Héloïse Jocqueviel samedi. Elle pointait également la difficulté à se reconvertir une fois que le corps dit stop : "Je suis entrée à l'école de danse à 8 ans, j'ai quitté ma famille et aménagé ma scolarité. (...) On est nombreux à ne pas avoir notre baccalauréat". Retarder la retraite des danseurs compliquerait également le renouvellement des générations et l'intégration des jeunes danseurs, estime Alexandre Carniato : "Si on fait ça, c'est qu'on ferme l'école de danse".

Le mouvement social s'est installé dans la durée à l'Opéra de Paris. Lundi, l'institution recensait 45 spectacles annulés pour cause de grève depuis le 5 décembre, ce qui représente un manque à gagner de 8 millions d'euros. "Croyez que pour en arriver à toutes ces annulations, il faut vraiment que nous soyons poussés à bout", écrivait le ballet dans un communiqué mardi. Une délégation de l'Opéra de Paris était présente lors de plusieurs manifestations depuis le début du mouvement, et ses chanteurs et musiciens avaient déjà surpris les passants avec une performance sur les marches de l'Opéra Bastille le 17 décembre, filmée par plusieurs journalistes.

Parce que le gouvernement a l'intention de supprimer ce régime spécial

Le discours de l'exécutif est clair : le régime spécial de l'Opéra de Paris disparaîtrait bien comme les autres si le projet de réforme des retraites voyait le jour. Le ministre de la Culture Franck Riester l'avait confirmé, le 29 novembre, sur BFMTV"Est-ce que pour autant on ne prendra pas les réalités d'un certain nombre de métiers ? Bien sûr que non", a-t-il déclaré, assurant connaître la "réalité" des "difficultés à continuer leur métier" des danseurs ou des musiciens au-delà d'un certain âge. 

Il a évoqué l'exemple des employés de l'Opéra de Lyon, qui sont "salariés de la ville" "S'ils ne peuvent plus danser, ils restent salariés de la ville", ce qui leur assure un revenuPour ce qui est de l'Opéra de Paris, "il faut peut-être qu'on réfléchisse à des dispositifs, qui ne seraient pas une pension de retraite mais qui seraient une indemnité pour tenir compte de cette incapacité à continuer", a avancé Franck Riester, sans davantage de détails. Une déclaration qui n'a pas levé les craintes des artistes, à en juger par leur mobilisation continue depuis.

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