Le prix du Nutella augmente et vous ne comprenez pas pourquoi ? On répond à quatre questions sur ce que change la loi alimentation

La loi agriculture et alimentation, votée en octobre 2018, entre en application vendredi et entraîne une hausse des tarifs pour certaines denrées alimentaires. 

Dans un supermarché à Bourgoin-Jallieu (Isère), le 13 octobre 2018. 
Dans un supermarché à Bourgoin-Jallieu (Isère), le 13 octobre 2018.  (ALLILI MOURAD / SIPA)

Les prix de certaines denrées alimentaires dans la grande distribution vont bel et bien augmenter à partir du vendredi 1er février. Le ministre de l'Agriculture, Didier Guillaume, l'a reconnu sur franceinfo mercredi 30 janvier, confirmant partiellement les informations du Parisien, qui annonce une hausse moyenne de 6,3% pour 24 produits de grande consommation. Dans quel cadre s'inscrit cette augmentation ? Quels produits et combien sont concernés ? Quelle est la contrepartie ? Franceinfo répond aux questions que vous vous posez sur le sujet.

1Pourquoi le Nutella coûtera plus cher à partir du 1er février ?

Ces hausses de prix sur certaines denrées alimentaires sont liées aux états généraux de l'alimentation de 2017, qui ont abouti à la loi agriculture et alimentation votée en octobre 2018. Celle-ci entre en vigueur par ordonnances, en trois étapes : depuis le 1er janvier, les promotions sur les produits alimentaires ne peuvent pas excéder 34% du prix de vente au consommateur. Un encadrement expérimenté pendant deux ans.

A partir du 1er février, le relèvement du seuil de revente à perte prévoit qu'un produit alimentaire devra être revendu au moins 10% plus cher que le prix auquel il a été acheté. Un pot de Nutella de 750 g passera, par exemple, de 4,05 euros à 4,39 euros, soit une hausse de 8,4%, selon les données obtenues par Le Parisien auprès d'un grand distributeur sous couvert d'anonymat.  

Enfin, à partir du 1er mars, le volume global des promotions sera limité à 25% du chiffre d'affaires ou du volume prévisionnel d'achat entre le fournisseur et le distributeur fixé par contrats.

2Quel autre type et combien de produits sont concernés par cette hausse ?

Les lessives, les shampoings et les autres produits d'hygiène et d'entretien ne sont pas concernés par la loi. En effet, elle cible des denrées alimentaires de grande consommation, fabriqués la plupart du temps par des géants de l'agroalimentaire (Danette, Coca-Cola, Caprice des Dieux, Ricard, Nutella, etc.) et utilisés par les distributeurs dans leurs promotions pour attirer le chaland.

Sur les 24 produits cités par Le Parisien, figure ainsi de l'épicerie salée et sucrée : des Chocapic de Nestlé, du café Carte noire, des pains au lait Pasquier, des spaghetti Panzani, du beurre doux Président, du thon nature Petit Navire...

Selon le ministre, "4% des produits" alimentaires de grande consommation vont voir leur prix augmenter. Dans les supermarchés, "500 produits sur 13 000" sont concernés et dans les hypermarchés, "800 produits sur 20 000", a précisé Didier Guillaume sur franceinfo. "Il faut indiquer aux consommateurs que, en gros, ce sera 50 centimes de plus par mois", a-t-il affirmé.

3Comment le gouvernement et les distributeurs justifient-ils ces augmentations de prix ? 

"C'est le prix à payer, selon le ministre de l'Agriculture, pour défendre les producteurs français. (...) On essaie une chose, c'est qu'on ait encore une agriculture en France, pour arrêter d'acheter des produits qui viennent d'Amérique ou des pays de l'Est", a expliqué Didier Guillaume.

La loi agriculture et alimentation ambitionne de rééquilibrer les relations entre agriculteurs, industriels et distributeurs pour assurer aux premiers un revenu "digne". Jusqu'à présent, les supermarchés pouvaient vendre à perte ces produits d'appel sur lesquels ils basaient leur communication et se livraient à une guerre des prix avec la concurrence. Mais pour assurer leurs marges, ils se rattrapaient sur d'autres produits, dont les denrées agricoles. 

"Aujourd'hui, dans un supermarché, on prend un peu trop de marge sur des produits comme les pommes ou le jambon, et pas assez sur des produits de grande marque, expliquait sur franceinfo Dominique Schelcher, PDG de Système U. Cette loi essaie tout simplement de rééquilibrer ça. Le but est d'avoir un peu plus de marge d'un côté pour baisser par exemple le prix des pommes et l'acheter un peu mieux à l'agriculteur."

"Ce que je demande aux grandes surfaces, c'est de trouver un moyen de répartir les marges différemment, de répartir les choses mieux, l'objectif est que les produits agricoles soient vendus à leur juste valeur", a confirmé Didier Guillaume mercredi.

4Les agriculteurs et producteurs vont-ils vraiment pouvoir en profiter ? 

Olivier Andrault, porte-parole de l'UFC-Que Choisir, se montre sceptique dans L'Express : "En l'absence d'obligation réglementaire, la mesure va profiter à la grande distribution, à certaines grandes marques, mais de façon incertaine aux producteurs." Car pour continuer à pratiquer des prix attractifs, les distributeurs risquent d'être tentés de négocier encore plus durement leurs prix d'achat, précise l'hebdomadaire.

"La limite de la loi, c'est que rien ne garantit" la répercussion du seuil des 10% sur les produits agricoles, confirme le PDG de Système U, prenant l'engagement que dans les magasins de son groupe, "il y aura des reversements". "Il y a une responsabilité de l'ensemble de la profession de tenir cet engagement, complète Dominique Schelcher. Tous les distributeurs ont signé la charte à l'issue des états généraux de l'alimentation. Le sujet est simplement de mettre en œuvre cette charte."

"J'espère que cela pourra augmenter les revenus agricoles, mais je suis plus que dubitatif parce que la philosophie qu'il y a derrière ce texte, c'est de considérer qu'une impulsion politique peut modifier un prix", analyse pour sa part Olivier Dauvers, spécialiste de la grande distribution, sur franceinfo. "Un prix, c'est la conséquence de mécanismes économiques et tant qu'on est confronté à cette situation où, en gros, on produit plus que ce qu'on consomme, que les marchandises circulent librement à l'intérieur de l'Union européenne, par principe, l'intérêt d'un acheteur sera toujours d'acheter au plus près de son intérêt, c’est-à-dire le moins cher possible et de faire jouer la concurrence", ajoute-t-il.

Si nous n'acceptons pas de payer plus cher ce qu'il y a dans notre assiette, il n'y a aucun risque qu'il y ait de la valeur ajoutée qui remonte jusqu'au paysan. Il faut assumer ce changement sociétal.Olivier Dauvers, spécialiste de la grande distribution sur franceinfo

La loi prévoit tout de même un garde-fou pour rééquilibrer le rapport de force entre les différents acteurs du marché. "Les contrats de vente de produits agricoles devront être proposés par les vendeurs – dont les producteurs – et plus par les acheteurs, et ils devront mentionner et prendre en compte les coûts de production", explique L'Express. "Cet aspect peut avoir un impact décisif sur le revenu des agriculteurs", reconnaît auprès de l'hebdomadaire Olivier Andrault, de l'UFC-Que Choisir.