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Enquête Deux ans après sa création pour protéger les agriculteurs, la cellule Demeter de la gendarmerie fait toujours polémique

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Article rédigé par
Cellule investigation de Radio France - franceinfo - Benoît Collombat
Radio France

Créée en 2019 pour lutter contre la délinquance dans le monde agricole, la cellule Demeter suscite la défiance des associations environnementales. Elles accusent les pouvoirs publics de criminaliser la critique du modèle agricole dominant.

La cellule Demeter a été créée en octobre 2019, puis lancée officiellement deux mois plus tard par le ministre de l'Intérieur de l'époque, Christophe Castaner. Il s'agit d'une "cellule spécifique pour lutter contre les atteintes agricoles", selon la description qui en est faite à l'époque. Baptisée du nom de la déesse grecque des moissons, elle a pour objectif, selon le document officiel de présentation du ministère de l'Intérieur, de lutter contre les actes crapuleux (comme les vols de gasoil ou de matériel) et la criminalité organisée. 

Or, depuis sa création, cette cellule de la gendarmerie est contestée par des associations environnementales, qui accusent les pouvoirs publics de l'utiliser pour criminaliser la critique du modèle agricole dominant. Associations sous pression, journalistes menacés, lycées agricoles sous influence... Demeter est accusée d'étouffer tout débat autour du modèle agricole intensif. Une enquête de la cellule investigation de Radio France. 

Des militants questionnés par les gendarmes

"C’est le début de la muselière pour des associations comme la nôtre." Depuis que les gendarmes s’intéressent à ses activités militantes, Henri Plandé alerte. En février 2020, le président de l’association Alerte pesticides de Haute-Gironde a organisé un débat citoyen sur les pesticides, à Blaye (Gironde). Une initiative qui lui a valu d’être suivi de près par la gendarmerie nationale qui l’a appelé à plusieurs reprises afin "d’avoir des informations" sur le contenu de la réunion et ses participants. "J’étais très étonné, confie Henri Plandé. Je leur ai demandé si c’étaient les renseignements généraux."

Deux gendarmes ont fini par se rendre à son domicile : "Ils portaient leurs armes et leurs gilets pare-balles. C’était hallucinant", se souvient le président de l’association écologiste. "Le vieil instituteur que je suis est scandalisé."

"Jamais je n’aurais imaginé vivre une chose pareille en France. On cherche à intimider les associations comme la nôtre."

Henri Plandé, président de l'association Alerte pesticides de Haute-Gironde

à la cellule investigation de Radio France

D'après Etienne Gangneron, le vice-président de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), principal syndicat agricole, "il fallait envoyer un signal politique et mettre un coup d’arrêt à la montée en puissance d’un mouvement anti-élevage et anti-viande". Il estime que ce mouvement "a recours à des actes très violents comme des abattoirs incendiés ou des inscriptions du type 'éleveurs = nazis'". Son collègue Arnaud Lespagnol, président de la FNSEA du Cher, renchérit : "Les vols en exploitation s’accélèrent. Nous avons des matériels de plus en plus sophistiqués, du type GPS, qui constituent des préjudices importants lorsqu'ils sont dérobés."

Un tracteur neuf d'une valeur de 200 000 euros brûlé à Etoile-sur-Rhône (Drôme), le 26 mai 2019. (DESPESSE DANIEL / MAXPPP)

Cette analyse est contestée par la Confédération paysanne. "Il y a bien sûr des problèmes de malveillances vis-à-vis des paysans, comme des vols de moutons ou de tronçonneuses", explique le porte-parole dans les Côtes-d'Armor de cet autre syndicat agricole, Emmanuel Louail.

Pour autant, "il n’y a pas besoin de la cellule Demeter pour lutter contre ça, estime-t-il. La gendarmerie existait avant 2019." Par ailleurs, les chiffres officiels du ministère de l’Intérieur et de la gendarmerie nationale, cités par le média Reporterre, ne montrent pas d’augmentation considérable de la délinquance agricole. En effet, les vols avec violences ont même diminué en 2019, tandis qu’une "vingtaine de cas d’intrusions dans des élevages ou libérations d’animaux par des militants antispécistes", ont été relevés la même année.

Des syndicats exclus de la convention

Une autre chose froisse à propos de Demeter : la cellule s’appuie sur une convention de partenariat signée entre la FNSEA, les Jeunes agriculteurs (JA), le ministère de l’Intérieur et la Direction générale de la gendarmerie nationale (DGGN). Cette convention prévoit "de renforcer, de façon significative, leur partenariat pour parfaire la sécurité des exploitations agricoles". Or, les autres syndicats agricoles n’ont pas été associés à cette convention.

"Nous avions besoin d’avoir un meilleur échange avec les gendarmes", assure Arnaud Lespagnol, de la FNSEA du Cher. "Les agriculteurs voient ce qui se passe dans le monde rural et doivent travailler avec les forces de l'ordre pour être en quelque sorte leurs informateurs car la relation avec le terrain était devenue plus compliquée à cause de la suppression de certaines gendarmeries, justifie-t-il. Quand des gendarmes doivent patrouiller dans 50 communes au lieu de dix auparavant, il est beaucoup plus difficile de faire remonter l’information."

Ce constat n'est pas partagé par des syndicats plus critiques vis-à-vis du modèle agricole actuel. "On va mettre un képi dans la tête des gens", s’insurge Emmanuel Louail, de la Confédération paysanne des Côtes d’Armor. Il dit avoir vécu la mise en place de ce dispositif "comme un coup de massue" : "Avec la cellule Demeter, on répond à côté de la plaque à de vrais problèmes, alimentaires, financiers ou climatiques, auxquels il faudrait apporter une véritable solution. Les vols et les intrusions dans les fermes servent d’excuse pour criminaliser toute critique du système agroalimentaire."

Interrogé pour avoir témoigné à la télévision

Mais le principal problème posé par la cellule Demeter d'après une partie du monde associatif et agricole, c’est l'un des objectifs assigné au dispositif. En effet, Demeter a notamment pour mission de réprimer "des actions de nature idéologique, qu’il s’agisse de simples actions symboliques de dénigrement du milieu agricole ou d’actions dures ayant des répercussions matérielles ou physiques". En arrière-plan de ce rôle se trouve la volonté de lutter contre l’agribashing, un terme anglophone utilisé par les pouvoirs publics pour qualifier ce qu’ils considèrent comme un dénigrement du monde agricole.

"Ce terme a été inventé par l’industrie agricole", affirme Antoine Gatet, vice-président de France nature environnement (FNE), la fédération française des associations de protection de la nature et de l'environnement. En janvier 2020, celui qui est également juriste à l’association Sources et rivières du Limousin est contacté par des journalistes de France 3 qui réalisent un reportage sur l’installation controversée d’une serre industrielle de tomates hors sol dans une zone humide. Le juriste développe, devant la caméra des journalistes et aux côtés du président de la Confédération paysanne de Corrèze, son opposition à ce projet. L’interview se déroule sur un terrain agricole non clôturé, à l’extérieur du site controversé.

Or, quatre mois après la diffusion du reportage, Antoine Gatet reçoit la visite de gendarmes à son domicile, à la demande du procureur de la République de Tulle. On lui explique qu’il doit être entendu comme témoin dans le cadre d’une enquête pour "violation de domicile", considérant que le militant associatif aurait pénétré illégalement sur le terrain du propriétaire de la serre industrielle.

"Les agriculteurs ont visiblement été mécontents parce que le reportage de France 3 montre que l’installation de leur serre détruisait des zones humides"

Antoine Gatet, vice-président de France nature environnement

à la cellule investigation de Radio France

L’avocat de profession conteste la moindre violation de domicile. "Je ne suis à aucun moment rentré dans des bâtiments ou un espace clos, affirme-t-il. J’étais sur un terrain agricole. Juridiquement, cette procédure ne tient pas. C’est une situation ubuesque." Le vice-président de FNE dit voir dans cette procédure une tentative d'intimidation.

L’enquête n'aboutira finalement pas mais "le mal est fait", estime Antoine Gatet. "On porte atteinte à ma réputation en envoyant les gendarmes chez moi et on envoie surtout un message à l’ensemble des bénévoles de l’association. Ils ont très mal vécu cette histoire. Difficile de les renvoyer sur le terrain après ça...", déplore-t-il. Il se dit convaincu que "Demeter légitime la violence locale du monde agricole productiviste. Pour nous, ça devient dangereux." Il assure que les associatifs sont ciblés. "Par exemple, des panneaux fleurissent en Corrèze, sur lesquels on peut lire : 'Respecte l’agriculteur ou dégage !' ou 'Office français de la biodiversité. Bienvenue en enfer !'"

"Demeter leur a donné des ailes", estime également Maryse Arditi, la présidente de l'association Écologie du Carcassonnais des Corbières et du littoral audois (ECCLA), basée dans l'Aude. Elle a été qualifiée de "collabo à la solde de la nazi-écologie" par le syndicat des viticulteurs de l’Aude pour avoir pris position contre le traitement phytosanitaire par voie aérienne. "C'est comme si, désormais, les associations devaient la boucler. Cela montre en réalité que nos positions gagnent du terrain tous les jours. Cela les énerve de plus en plus."

Commentaires hostiles, locaux forcés, roue de voiture déboulonnée

Morgan Large a aussi fait l'amère expérience de cette violence liée à la critique d’une certaine forme d’agriculture. En effet, la journaliste de Radio Kreiz Breizh (RKB) a été victime de menaces et d'intimidations après avoir témoigné dans un documentaire diffusé sur France 5 sur le lobby agroalimentaire et les poulaillers géants en Bretagne.

Sa photo a d’abord circulé sur les réseaux sociaux avec des commentaires hostiles. Puis, ses chevaux et vaches ont été mis en divagation, les locaux de sa radio ont été forcés, son chien a été intoxiqué... En mars 2021, les choses sont allées encore plus loin : "On est venu à mon domicile et on a enlevé deux boulons sur la roue arrière de ma voiture, raconte la journaliste. J’ai sans doute roulé comme ça pendant plusieurs jours." Une enquête a été ouverte mais la journaliste n’a pas obtenu le numéro d’urgence qu’elle réclamait à la gendarmerie pour pouvoir appeler en cas de présence suspecte aux abords de son domicile.

"J’ai eu le sentiment que les gendarmes ne prenaient pas la mesure de ce qui m’était arrivé, poursuit Morgan Large. C’est quand même un peu raide de devoir inspecter chaque matin ce qu'il y a sous votre voiture avant de partir au travail." Ce sentiment d'insécurité la réveille parfois la nuit. "Une fois, alors que j’avais entendu du bruit, je n’ai pas réussi à me lever. Je suis restée immobile, comme sidérée." Elle juge que les choses vont trop loin : "Il y a quand même un sacré décalage entre la cellule Demeter censée lutter contre l’agribashing et ma situation factuellement très inquiétante."

Une journaliste poursuivie par un tracteur

Le cas de la journaliste allemande Bettina Kaps est similaire à celui de la journaliste de RKB. En mars 2021, elle se rend dans le village de Glomel (Côtes d’Armor) où réside Morgan Large afin de l’interviewer, parmi d’autres personnalités locales, dans le cadre d’un reportage radiophonique sur le poids de l’écologie avant les élections régionales.

En fin de journée, alors qu’elle se promène avec son micro le long d’un champ pour enregistrer de l’ambiance, un tracteur arrive à sa hauteur. "Le tracteur ralentit, se souvient Bettina Kaps. L'agriculteur qui le conduit me demande ce que je fais. Je lui explique que je suis une journaliste en train de réaliser un reportage et que je ne fais qu’enregistrer le bruit de son tracteur." La conversation entre l'agriculteur et la journaliste allemande s'engage à nouveaux dix mètres plus loin. "Il me demande si je suis végétarienne, si je suis pour le bio, puis il m’explique qu’il rêve d’avoir un méthaniseur, ajoutant que cela ne va sûrement pas me plaire."

"Je sens bien qu’il veut me mettre dans un camp et voir si je suis pour ou contre lui."

Bettina Kaps, journaliste allemande

à la cellule investigation de Radio France

Soudain, l'échange bascule. "Lorsqu’il aperçoit mon micro, son ton change radicalement, se remémore la journaliste. Il me tutoie et me dit : ‘Tu enregistres ?’ Il commence à m’insulter et à m’intimider. Il me dit : ‘Je vais appeler la gendarmerie.’ Je lui réponds : ‘La cellule Demeter ?’ Puis il m’ordonne de rester là jusqu’à ce que les gendarmes arrivent." La journaliste est mal à l'aise. "Je me sens agressée. Je décide alors de quitter les lieux et de rentrer à mon hôtel mais l’agriculteur me poursuit avec son tracteur. Il se met en travers de la route pour tenter de m'arrêter. Par chance, je réussis à entrer par l’arrière de l'hôtel, en passant par la cuisine."

À peine installée dans la salle de restauration de l'établissement, Bettina Kaps entend quelqu’un frapper à la porte. L’agriculteur l’a suivie jusque-là et fait venir les gendarmes. "Il me dit : 'Tu sors tout de suite !', raconte-t-elle. Je me rends donc dans la cuisine où se trouve l’agriculteur et deux gendarmes." Devant les forces de l'ordre, les intimidations se poursuivent. "L’agriculteur me qualifie de 'garce'. Au bout d’un moment je finis par dire aux gendarmes : 'Vous voyez comment il se comporte ? Vous ne lui dites rien ? Je pourrais porter plainte contre lui pour insulte.'" Les gendarmes lui font comprendre que cela ne mènera nulle part. La journaliste explique qu’on lui demande alors d’aller chercher son enregistreur radio rangé dans sa chambre.

"Les gendarmes m’obligent à effacer l’enregistrement de ma conversation avec l’agriculteur. Dans le feu de l’action, je m’exécute."

Bettina Kaps, journaliste allemande

à la cellule investigation de Radio France

Elle évoque aujourd'hui "une situation vraiment incroyable." Les militaires lui expliqueront par la suite avoir voulu apaiser la situation avec l’agriculteur, sans aucune volonté de faire pression sur son travail.

Dans son bureau, le maire de Glomel, Thierry Troël, a rapidement entendu parler de la mésaventure de la journaliste allemande, comme du sabotage de la voiture de Morgan Large. Cet ancien conseiller régional socialiste décide alors de publier un communiqué condamnant les faits et appelant au respect des règles de la République. Quelques heures plus tard, il reçoit la visite des gendarmes à son domicile. "Ils m’expliquent que la réaction de l’agriculteur est légitime. Je suis vraiment surpris par leurs propos. Ils veulent tenter de me convaincre que les torts sont plutôt du côté de la journaliste allemande car l’affaire commence à faire du bruit."

Le maire reçoit ensuite une autre visite, cette fois en mairie. L’agriculteur dont la journaliste allemande a croisé la route "vient me voir avec son frère et me dit : ‘Tu n’as qu'un son de cloche. Les choses ne se sont pas passées comme ça.'" Il lui conseille de rédiger un démenti pour "ne pas avoir d’ennuis avec les syndicats", raconte Thierry Troël. "Il s’agit clairement d’une pression à laquelle j’ai résisté." Contacté, l’agriculteur n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Thierry Troël, par ailleurs agriculteur bio depuis dix ans, a constaté cette montée de la tension sur le terrain depuis plusieurs années. À l’occasion de la campagne qui a précédé son élection en juillet 2020, "un tract diffamatoire a été distribué" contre lui, raconte-t-il. "On m’accusait de maltraitance animale et d’alcoolisme. L’objectif était de sidérer les gens pour empêcher mon élection." La manœuvre a échoué mais l’enquête sur l’origine de ce tract n’a rien donné.

Des interventions au sein de lycées agricoles

Les lycées agricoles, sous tutelle du ministère de l’Agriculture, constituent également un terrain de bataille idéologique. Les interventions des pouvoirs publics et de certains syndicats n'y sont pas anodines. Ainsi, en mai 2021, un adjudant de gendarmerie est intervenu auprès d’une classe d’un lycée privé agricole à Derval (Loire-Atlantique) au côté des Jeunes agriculteurs sur le thème de l’agribashing.

L'initiative est pour l’instant isolée mais elle préoccupe le secrétaire général du Snetap-FSU, le principal syndicat national de l’enseignement technique agricole public. "Ce type de démarches sort du cadre du service public de la gendarmerie car un certain modèle d’agriculture y est mis en avant", s'inquiète Frédéric Chassagnette. Il raconte que des établissements publics agricoles du Limousin ont été "invités" à faire partie d’observatoires Demeter, à l'initiative de préfectures. "Cela nous interroge. Notre domaine est la formation et l’éducation, pas la répression ou la suspicion." 

En mars 2021, une exposition de photos s’inspirant de peintures anciennes a également été organisée au sein du lycée privé agricole La Touche de Ploërmel (Morbihan) afin de "célébrer la beauté de la gestuelle paysanne pour mettre en lumière une profession parfois décriée", comme le raconte au Ploërmelais Fabrice Tanguy, à l'origine de l'exposition. "L’idée était de défendre l’agriloving", c'est-à-dire le contraire de l'agribashing, explique aussi le professeur d’éducation socioculturelle à Ouest-France. "Les élèves sont blessés par l’agribashing car on s’en prend à leur futur métier." La journaliste Morgan Large rappelle, elle, que "cette exposition a été soutenue par Eureden", une coopérative incontournable dans le monde de l’agroalimentaire breton, avec 9 000 salariés et un chiffre d'affaires de plusieurs milliards.

Des journées sans viande, des expositions et des débats interdits

Par ailleurs, ces dernières années, le syndicat Snetap-FSU a relevé une série d’interventions qu’il juge préoccupantes au sujet du contenu pédagogique des lycées agricoles. En 2015, les Jeunes agriculteurs interviennent pour s’opposer à l’organisation d’une journée sans viande dans un lycée agricole à Melle (Deux-Sèvres), l’assimilant à du "militantisme anti-viande". Deux ans plus tard, dans le même établissement scolaire, le projet d’une étudiante sur la question de notre rapport aux animaux est également bloqué.

En octobre 2017, la direction d’un établissement d’Auvergne-Rhône-Alpes interdit à des enseignants d’organiser une sortie avec leurs élèves pour la projection du film Petit paysan d’Hubert Charuel, estimant que ce film pourrait heurter les élèves et qu’il ne présente pas une image fidèle du métier d’agriculteur. "Lorsqu’elle officialise sa demande d’annulation de cette projection par mail, la directrice d’établissement met en copie la directrice de la chambre d’agriculture. C'est particulièrement troublant", relève Frédéric Chassagnette.

A la même époque, la Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Draaf) Auvergne-Rhône-Alpes demande aux équipes pédagogiques de l’enseignement public de n’organiser aucun "débat partisan" sur le retour du loup qui "engendre beaucoup de conséquences négatives sur l’élevage" ainsi que "des débats le plus souvent polémiques".

Extrait d'un mail de la Draaf d'Auvergne-Rhône Alpes transmis aux équipes pédagogiques concernant les débats autour de la réintroduction du loup dans la région. (BENOIT COLLOMBAT / CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE)

"Nous sommes extrêmement inquiets de ce type d’interventions", conclut Frédéric Chassagnette. Son syndicat réclame au ministère de l’agriculture la mise en place d’un Observatoire de la liberté de l’enseignement pédagogique.

Une liberté associative fragilisée

Au-delà même de la cellule Demeter, un rapport conduit par un groupe de chercheurs à la demande de l’Observatoire des libertés associatives fait en octobre 2020 le constat "d’atteintes aux libertés associatives dans la France contemporaine". L’analyse d’une centaine de cas révèle des pressions allant de la suppression de subventions à la privation de locaux, en passant par les procédures judiciaires abusives, les amendes à répétition ou l’atteinte réputationnelle. Le cas de la porte-parole de l’association de défense de l’environnement Sepanso des Landes y est notamment cité. Opposée à un projet de dragage d’un lac, sa maison avait été qualifiée de "taudis" dans un message posté sur sa page Facebook personnelle par le maire d’Hossegor, suscitant des messages de menaces. Poursuivi par la militante environnementale, le maire d’Hossegor a été relaxé.

“Il y a un recul de la liberté associative", estime Benjamin Sourice, de l’association VoxPublic. Il évoque également "une criminalisation et une gestion beaucoup plus policière de l’opposition politique que représentent désormais les associations". En février 2020, un collectif de 28 associations, dont la Ligue des droits de l’Homme, a réclamé au Premier ministre la dissolution de la cellule Demeter. L'initiative a été renouvelée en juillet 2020 par 12 associations et la Confédération paysanne, auprès cette fois du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin. Les signataires pointaient les "dérapages" du dispositif et se disaient "extrêmement inquiets face aux nombreuses dérives possibles d’une cellule de renseignement au mandat flou".

Cette préoccupation du monde associatif n'a fait que croître avec la loi du 24 août 2021 "confortant le respect des principes de la République", également qualifiée dans le débat public de "loi contre le séparatisme". "Cette loi renforce le contrôle sur les associations, s’inquiète encore Benjamin Sourice. L’État et les collectivités imposent aux associations de signer un contrat d’engagement républicain avec un certain nombre de critères à respecter, notamment le fait de ne pas avoir recours à la désobéissance civile, qui fait pourtant partie du mode d’action des associations. De même, les aides matérielles ou les agréments pour agir en justice au nom de l’environnement pourront plus facilement être retirés. Tout cela va contribuer à faire taire les voix critiques et à étouffer le milieu associatif." 

Contactés au sujet de la cellule Demeter, ni Christophe Castaner, ni le ministère de l’Intérieur, ni la Direction générale de la gendarmerie nationale n’ont souhaité répondre aux questions de la cellule investigation de Radio France.

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