Pourquoi l'agroalimentaire breton broie du noir

Le Premier ministre a débloqué 15 millions d'euros pour atténuer les effets des récents plans sociaux dans le secteur. Francetv info revient sur les causes profondes de cette crise.

Des agriculteurs bretons brûlent des pneus près de la route, le 14 octobre, lors d\'une manifestation à Morlaix (Finistère) en compagnie de salariés de différentes entreprises agroalimentaires. 
Des agriculteurs bretons brûlent des pneus près de la route, le 14 octobre, lors d'une manifestation à Morlaix (Finistère) en compagnie de salariés de différentes entreprises agroalimentaires.  (FRED TANNEAU / AFP)

En Bretagne, les plans sociaux dans le secteur de l’agroalimentaire se succèdent : Doux et Tilly-Sabco (volaille), Marine Harvest (poisson) et Gad (abattage et découpe de porcs). Le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, a annoncé, mercredi 16 octobre, lors d’une réunion d’urgence à Matignon en présence de six ministres, le déblocage de 15 millions d’euros au profit de l'agroalimentaire breton, particulièrement fragilisé ces derniers mois. Cette aide financière fait partie d’un "pacte d’avenir" dévoilé par le chef du gouvernement à l’issue de la réunion, à l’image de celui qui avait été conclu avec la Lorraine en septembre. Celui-ci comprendra également des actions "plus durables" afin d’aider la région à enrayer la crise de ce secteur.

Après le blocage de l’aéroport de Brest (Finistère) par 300 salariés de plusieurs entreprises menacées (Doux, Tilly-Sabco, Marine Harvest, Gad), des manifestations à Brest et à Morlaix, les salariés bretons en colère étaient mercredi à Paris pour manifester contre les plans sociaux dont ils sont victimes.

Francetv info revient sur les causes profondes de la crise du secteur agroalimentaire breton.

Un modèle à bout de souffle

Le 11 octobre dernier, les abattoirs Gad annonçaient la suppression de 889 emplois, un choc de trop pour les salariés de la région. En Bretagne, le secteur agroalimentaire, qui a représenté jusqu'à un tiers des emplois à la fin des années 1960, ne représente plus que 11% des actifs, mais reste néanmoins un secteur-clé pour l'économie. "La région produit aujourd’hui 58% des porcs français, 39% des œufs français et 21% du lait", affirme Patrice Moyon, responsable agriculture au journal Ouest France, dans une interview vidéo.

La Bretagne reste la première région de France en ce qui concerne l'industrie agroalimentaire et c’est notamment à ce titre qu’elle est la plus touchée. "La région connaît actuellement une crise structurelle", explique André Lespagnol, coauteur de l’essai Secoue-toi Bretagne ! (éd. Apogée, 2013) et ancien vice-président du conseil régional. "La politique qui a été largement répandue et encouragée ces cinquante dernières années privilégie une production en masse de produits bas de gamme destinés en grande partie à l’exportation."

Si ce modèle de développement a généré une forte croissance économique pendant de nombreuses années, il semble aujourd’hui s’essouffler. En témoignent les crises de plus en plus fréquentes chez les producteurs d'œufs, de porcs et les producteurs laitiers, soumis à une chute des cours de leurs produits.

Les spécialistes du secteur soulignent aussi la baisse des subventions européennes dans le cadre de la PAC (Politique agricole commune). Et les salariés de l'agroalimentaire dénoncent la concurrence internationale (notamment celle des pays émergents comme le Brésil) et européenne. Ils pointent notamment du doigt le cas de l’Allemagne, qui fait appel à une main-d’œuvre bon marché en provenance des pays de l’est de l'Europe. Une concurrence jugée déloyale avec un coût du travail horaire de "5 à 6 euros pour un salarié dans un abattoir allemand contre 21 euros en Bretagne", précise Patrice Moyon, de Ouest France.

Le journaliste insiste aussi sur les difficultés des différents acteurs bretons de la filière à se concerter. "Cette crise était attendue, on en parlait depuis plusieurs mois. Tous les acteurs savaient qu’il y avait un abattoir de trop en Bretagne parce que la production porcine recule depuis plusieurs années. Malheureusement, ils n’ont pas réussi à trouver collectivement une solution."

Une région mal desservie

La Bretagne est, par ailleurs, une des régions françaises les moins bien desservies par le réseau routier. A l'ouest de Rennes, la région possède peu d'autoroutes (ce sont le plus souvent des quatre voies). Et les lignes de trains à grande vitesse s'arrêtent aussi à Rennes. En projet, la construction de lignes à grande vitesse (LGV) vers Brest et Quimper a été reportée. Le Finistère, à l’extrémité ouest de la péninsule, est encore plus isolé. C'est d'ailleurs ce département qui souffre le plus des plans sociaux. Car les difficultés de transport se répercutent, au final, sur le prix des produits. 

Dans ce contexte, l'écotaxe, qui devrait entrer en vigueur le 1er janvier 2014, attise la colère des industriels et des agriculteurs bretons. Cette taxe, initiée par le gouvernement précédent, s’appliquera à tous les poids lourds de plus de 3,5 tonnes circulant sur le réseau national non payant. Cette mesure concernera donc une grande partie des routes bretonnes. 

Les salariés de l’agroalimentaire dénoncent une taxe injuste pour l’économie et les emplois de la région. "La Bretagne a l’impression d’avoir été trahie, s’emporte Alain Glon. L’Etat nous a promis un abattement de 50% sur l’écotaxe en raison de la situation des transports bretons. Le hic, c’est que ces 50% seront appliqués sur un taux qui a été majoré en raison de différents facteurs propres au territoire. Et donc nous paierons plus cher que d’autres régions ! De la même façon, l’Etat nous a assuré que l’écotaxe exclurait les transporteurs de lait, or on découvre que cette exonération ne fonctionnera pas pour les semi-remorques. En Bretagne, nous utilisons presque uniquement ce type de véhicule pour transporter le lait..."

Les professionnels de l’agroalimentaire bretons espéraient un report ou une annulation de l’écotaxe après la réunion interministérielle de mercredi. Raté. Jean-Marc Ayrault a cependant assuré que cette question serait "traitée avec la plus grande attention" : "La Bretagne est une région périphérique, où les distances pèsent plus lourd qu'ailleurs."

Des pistes d’avenir encore trop peu explorées

“Le secteur de l’agroalimentaire est en train de se renouveler, insiste pourtant André Lespagnol. A côté de ces entreprises en crise, d’autres se développent comme le groupe Even ou encore la société Hénaff. Certaines proposent des produits plus élaborés, de meilleure qualité." La Bretagne, qui possède une image forte, pourrait ainsi miser à l’avenir sur des produits à plus forte valeur ajoutée. Mais à ce stade, ces entreprises restent relativement marginales.

Autre secteur porteur qui mériterait d'être développé : l'agriculture biologique. Au 1er janvier 2012, la Bretagne comptait 1 682 exploitations bio, soit 4,9% des exploitations bretonnes et 3 460 emplois à temps plein. Entre 2001 et 2011, le nombre de fermes bio a augmenté de 75%, tandis que par ailleurs, un tiers des exploitations traditionnelles de la région fermaient, selon les chiffres du réseau des agriculteurs bio de Bretagne. En 2011, la Bretagne était la première région productrice de légumes et d’œufs bio.