"La Manif pour tous n'est pas représentative du catholicisme aujourd'hui"

L'Eglise, après avoir tenté d'apparaître comme un bloc unanime défavorable au mariage pour tous, accueille de plus en plus de couples d'homosexuels croyants et leur offre une forme de reconnaissance. C'est ce qu'explique la sociologue Céline Béraud à franceinfo.

Ludovine de La Rochère, présidente de La Manif pour tous, lors d\'une manifestation contre la GPA, le 10 mai 2016, à Nantes (Loire-Atlantique). 
Ludovine de La Rochère, présidente de La Manif pour tous, lors d'une manifestation contre la GPA, le 10 mai 2016, à Nantes (Loire-Atlantique).  (JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP)

Après s'être battue contre le mariage pour tous, La Manif pour tous (LMPT) ressort ses drapeaux roses et bleus, dimanche 16 octobre, pour dénoncer notamment la "PMA [procréation médicalement assistée] sans père", le "scandale de la GPA [gestation pour autrui]", la "diffusion du genre", la "casse de la politique familiale" ou encore les "menaces sur la liberté éducative". En 2012 et 2013, les cortèges de LMPT ont compté de nombreux catholiques engagés contre la loi Taubira.

Paradoxalement, cette période a permis à des couples homosexuels, croyants et pratiquants, de faire reconnaître leurs unions au sein de l'Eglise. C'est ce que montre Céline Béraud, sociologue, auteure d'une étude intitulée "De la reconnaissance à la mise en forme rituelle des unions de même sexe en France. Enquête auprès de catholiques gays et lesbiennes". Elle a également co-écrit Métamorphoses catholiques. Acteurs, enjeux et mobilisations depuis le mariage pour tous (éd. MSH, 2015) avec Philippe Portier.

Franceinfo : Comment des couples homosexuels sont-ils accueillis par l'Eglise catholique en France ?

Céline Béraud : Il y a eu une reformulation des textes romains dans les années 1970. La position de l'Eglise est claire : elle condamne les actes homosexuels, considérés comme "intrinsèquement désordonnés" parce que contraires à la loi naturelle. Et en même temps, il y a l'idée qu'il faut accueillir les personnes, quelles que soient leurs pratiques, quels que soient leurs actes. C'est une constante depuis cette formulation contemporaine de l'interdit de l'homosexualité qui s'accompagne toujours d'une ouverture aux personnes. Ce n'est pas nouveau, même si c'est aujourd'hui mis en avant par le pape François, qui dit avoir accompagné des couples homosexuels, des personnes transsexuelles...

La doctrine sur ces questions reste inchangée. Au regard de l'Eglise catholique, le mariage est forcément l'union d'un homme et d'une femme. Et c'est forcément un mariage indissoluble. Ce qui se produit avec les couples de même sexe croyants, c'est l'invention de moments autour de ces couples qui demandent une forme de reconnaissance, un bricolage rituel autour d'un accompagnement. Ils n'entrent pas par la grande porte mais grâce à des accommodements.

Cela peut prendre des formes très variées : un moment de prière, une action de grâce lors d'une messe dédiée à leur union, c'est-à-dire de reconnaissance et de remerciement par rapport à ce que les couples vivent ensemble depuis des années... Cela peut être une bénédiction même si cela reste rare. Rien que l'usage de ce terme pour des couples de même sexe est crispant au sein de l'Eglise. Et tout cela se fait dans la discrétion, ce n'est pas publicisé. Ces couples savent très bien à quel prêtre faire ces demandes, ils ne se risquent pas à essuyer un refus. J'ai eu toutefois le témoignage d'un couple qui souhaitait participer à une activité autour de la paroisse et qui avait été refusé.

Il s'agit donc d'un éloignement d'une partie de l'Eglise catholique vis-à-vis de la doctrine... 

Non, car les textes sont là et respectés. Mais ce n'est pas quelque chose de nouveau : l'Eglise catholique a une capacité à s'adapter à des contextes qui changent. Même si la doctrine n'est pas modifiée, il y a quand même des pratiques pastorales qui visent à pouvoir accueillir les personnes qui s'adressent à l'Eglise. C'est quelque chose d'assez propre au catholicisme. Il y a une espèce de plasticité, d'adaptation dans les formes locales et concrètes d'accueil des personnes.

Peut-on parler d'une forme de schizophrénie pour les homosexuels, condamnés par l'Eglise pour leurs actes, et pourtant croyants ?

C'est ce que la sociologue Martine Gross appelle une dissonance cognitive, c'est-à-dire que ce sont deux éléments d'une identité qui sont irréconciliables : l'attachement à l'institution ecclésiale et de l'autre côté un état de vie qui est désapprouvé par cette institution. Ce sont des personnes qui refusent d'adopter des stratégies de contournement qui consisteraient par exemple à cacher qu'ils ou elles vivent en couple ou à ne fréquenter que des paroisses "gay friendly", ouvertes sur ces questions, comme il en existe. Les personnes que je rencontre dans le cadre de mon étude veulent avoir une pratique ordinaire, en allant dans la paroisse de leur quartier et en apparaissant comme un couple. 

Vu de l'extérieur, cela peut paraître difficile à concilier mais ce sont des personnes qui ne souhaitent renoncer à aucune de leurs deux identités. Elles entendent être pleinement catholiques et homosexuelles. Il n'y a pas de schizophrénie de leur part, ce n'est pas comme ça qu'elles le vivent. C'est une cohabitation, certes douloureuse, mais assumée.

Cela les expose forcément parfois à des rejets qui ont atteint une intensité particulière au moment de la mobilisation contre le mariage pour tous. Puisqu'il y a eu une dimension liturgique, certains prêtres se sont prononcés en faveur des manifestations ou ont laissé la parole à des militants pendant la messe pour appeler les paroissiens à se rendre dans les cortèges. 

Au moment du débat sur le mariage pour tous, on a eu l'impression que l'Eglise s'opposait d'une seule voix à la réforme... 

Il y a eu une espèce de façade institutionnelle. Certains évêques ont voulu donner l'impression que l'institution était unanime pour refuser l'ouverture du mariage et de l'adoption aux couples de même sexe et pour affirmer que tout le monde était derrière la mobilisation de La Manif pour tous. Mais sur le terrain catholique, il y avait une pluralité de positions par rapport à ces questions. 

Et la réalité est complexe au sein des familles catholiques. Parmi les pratiquants catholiques, il y a des homosexuels, il y a des personnes qui vivent en couple de même sexe, des familles homoparentales... Sur le terrain, les acteurs catholiques savent aussi faire leur place à ces personnes, à ces couples et à ces familles. 

Comment les homosexuels croyants ont-ils vécu cette période ?

C'est un phénomène paradoxal. J'ai rencontré des personnes qui l'ont extrêmement mal vécue, d'autant qu'elles font partie de ceux qui se sont mariés dans les premiers lorsqu'ils en ont eu la possibilité. Ce moment des débats sur le mariage pour tous, un peu comme cela avait été le cas au moment du Pacs à la fin des années 1990, a été un moment d'expression de l'homophobie, notamment au sein des réseaux catholiques. Avec des paroles très dures et blessantes à leur encontre.

Et en même temps, il y a eu une prise de conscience d'une réalité au sein de l'Eglise, celle de croyants homosexuels formant des couples et des familles, et qu'il faut faire avec. Après un moment de crispation, cela permet un meilleur accompagnement des couples dans l'Eglise. Les deux synodes sur la famille et les paroles du pape François ont encouragé les initiatives d'ouverture qui vont dans le sens de l'apaisement par rapport à ces questions.

Aujourd'hui, La Manif pour tous pèse-t-elle encore sur l'Eglise ?

La mobilisation a très bien fonctionné en 2012 et en 2013. Aujourd'hui, on est dans une autre configuration, même dans les communautés catholiques. Jusqu'au printemps 2013, les évêques ont surtout cherché à étouffer les conflits au sein de la communauté catholique. Même ceux qui n'étaient pas forcément d'accord avec l'opposition au mariage pour tous ou avec la politisation du mouvement s'abstiennent de prendre la parole. De telle sorte qu'il n'y a pas de dissonance. Les catholiques n'étaient pas massivement pour la loi Taubira, mais un certain nombre d'entre eux a été au moins gêné par la mobilisation. 

Puis la loi a été promulguée, les évêques sont légalistes. Par ailleurs, il y a eu un changement à la tête de la conférence des évêques. André Vingt-Trois, qui avait porté la bataille contre le mariage pour tous, a été remplacé par Georges Pontier, l'archevêque de Marseille. Ce dernier représente un catholicisme plus social, avec le souci de l'accueil de l'étranger, etc. Le discours de l'Eglise n'est plus centré sur la famille.

Le mariage pour tous est un conflit qui a laissé des traces, qui a créé des blessures et, d'une certaine manière, les catholiques ne veulent plus en entendre parler. Les catholiques "ordinaires" sont passés à autre chose. La Manif pour tous et ses militants ne sont pas forcément représentatifs de ce qu'est le catholicisme aujourd'hui.