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Homophobie : on a regardé l'émission russe de téléréalité "Je ne suis pas gay" qui fait polémique

Le concept : huit hommes enfermés ensemble, avec, parmi eux, une personne homosexuelle qu’il s’agit de "démasquer" au moyen d'épreuves d'une affligeante trivialité. Le présentateur n'est autre qu'un député russe à l’origine de la loi anti-gay de 2013.

Article rédigé par franceinfo - Ariane Schwab
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min
L'affiche de campagne de Vitaly Milonov pour les législatives de 2016 à Saint-Pétersbourg en Russie. (ANATOLY MALTSEV / EPA)

"Я не гей" ("Je ne suis pas gay") est un programme de téléréalité diffusé depuis le 25 avril sur Youtube. Et plus d'un million de personnes l'ont déjà vu. À mi-chemin entre Secret Story et Koh-Lanta, le concept est de révéler l'homosexuel parmi les huit hommes enfermés ensemble. Au fil d’épreuves basées sur les préjugés les plus douteux - réaction d'un candidat à une stripteaseuse ou un stripteaseur tiré au sort, identification à l’aveugle et au toucher d’un fessier féminin ou masculin, cette dernière épreuve permettant de remporter un trophée d’immunité - il s’agit de démasquer l’"intrus" parmi les hétérosexuels.

Les participants ont 52 minutes par épisode pour arrêter leur vote. L’un d’entre eux sera éliminé par la majorité. Si la personne homosexuelle traverse les huit épisodes sans avoir été percée à jour, elle remporte deux millions de roubles (27 000 euros). À l’inverse, la somme reviendra à ceux qui l’auraient identifiée.

Le programme propose des épreuves très "cliché", basées sur des préjugés éculés et sordides. (CAPTURE D'ÉCRAN)

"Trouver un homosexuel dans ce pays, c'est comme trouver un McDonald's qui marche. Il y en a certainement, mais pas beaucoup et peu de gens les connaissent", lance une voix off après qu’un traveling caméra a traversé un paysage enneigé sur fond de musique angoissante. L’ambiance se réchauffe à l’arrivée des candidats qui saluent en s’esclaffant un coq en cage, placé à l’entrée du studio télé. Le "coq" définit un homosexuel dans l'argot des prisons russes. Une insulte mortelle, si grave qu'elle a aujourd’hui presque disparu du langage courant. Les participants découvrent ensuite un salon décoré de photos d'hommes âgés qui s’embrassent, de cerfs qui copulent. Le décor est planté.

La première épreuve consiste à dormir tous ensemble dans la même chambre, dans le même lit et de partager la même douche… Hommes huilés aux pectoraux proéminents et bimbos en très petite tenue complètent le décor. En à peine une semaine, l’émission a largement dépassé le million de vues sur Youtube. Si certains commentaires qualifient le show d'"intéressant" ou d'"amusant", la plupart parient sur le coming out des présentateurs. "La fin la plus féroce : Amiran avoue qu'il est gay et embrasse Milonov. Ce sera megahype !", écrit un spectateur. Un autre applaudit le concept : "En tout cas, les gars, bravo d'avoir fait un tel format du programme ! Enfin, les téléspectateurs comprendront que les gays ne sont pas différents des non-gays, qu'on peut être hétéro et crétin, et que la féminité ou la masculinité ne veut absolument rien dire."

Un député d'extrême droite et homophobe anime l'émission

Pour encadrer le "jeu", les co-présentateurs de l’émission : le blogueur Amiran Sardarov, qui explique avoir voulu faire du "divertissement et quelque chose de socialement intéressant", et... Vitaly Milonov, un député russe d’extrême droite, connu notamment pour ses positions LGBTophobes.

En 2013, il a été à l’origine de la loi punissant d’amende tout acte de "propagande" homosexuelle devant des mineurs. "Chaque jour, j’essaierai d’aider les participants à identifier le maillon faible", promet-il. Dans des images tournées en 2014 par France 24 à Saint-Pétersbourg, Vitaly Milonov avait prononcé des paroles édifiantes qualifiant les homosexuels de "sodomites violeurs d’enfants". En 2021, il a écopé d’une réprimande de la part du Conseil des droits de l'homme de Russie pour avoir appelé à la "stérilisation" des homosexuels. 

Capture d'écran du député russe LGBTophobe Vitaly Milonov, dans l'émission qu'il co-anime sur Youtube, "Je ne suis pas gay" du 25 avril 2022. (CAPTURE D'ÉCRAN)

En Russie, la loi de 2013 avait été soutenue par 67% de la population, selon un sondage cité par Géopolis. Un tiers des sondés considérait même que l'homosexualité était une "maladie qu'il fallait soigner". Et les états d’esprit n’ont guère évolué, si l’on en croit cette étude du Levada Center en 2020 qui établit qu’un Russe sur cinq estime que les homosexuels doivent être "éliminés". Jugeant "peu efficace" la loi de 2013, deux députés du Parti communiste russe ont par ailleurs proposé de la durcir en 2015, prévoyant des sanctions allant d'une amende jusqu'à 15 jours de prison pour les hommes ouvertement homosexuels. Ils avaient qualifié l'homosexualité de "menace mortelle pour toute l'humanité". En Russie, elle a été considérée comme un crime jusqu'en 1993 et comme une maladie mentale jusqu'en 1999 (1982 en France). Si l’homosexualité est officiellement décriminalisée, les Gay Pride sont interdites, les activistes régulièrement emprisonnés et les passages à tabac d’homosexuels tolérés, notamment en Tchétchénie.

La presse internationale, moqueuse mais inquiète

Pour le magazine Têtu, "il s'agit probablement du contenu le plus homoérokitch du pays !" Il considère d’ailleurs que le résultat est un peu "contradictoire", puisque "homoérotique as fuck…". Le Mirror [article en anglais] se fait de son côté l’écho des réactions sur la toile. "À quoi ça sert ?, s’interroge un internaute qui s’inquiète des conséquences de la médiatisation de l’homosexuel qui sera révélé dans l’émission : "Qui allez-vous exposer ensuite ? Les musulmans ? Les Juifs ?"

Dans un genre similaire, l'un des épisodes du divertissement Odd One Out de la chaîne Youtube américaine Jubilee qui consistait également à démasquer l’homosexuel parmi sept personnes. Mais le jeu consistait à deviner en posant des questions pendant quinze minutes avec un but tout autre : créer un mouvement d'empathie pour le bien vivre ensemble.

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